Kids Re­turn de Ta­ke­shi Ki­ta­no

Avec L'Été­deKi­ku­ji­ro et Ha­na-bi, Kid­sRe­turn, res­sort bien­tôt en cof­fret pres­tige Digibook (La Rab­bia). Re­tour sur cette chronique d'une jeu­nesse nip­pone désa­bu­sée, peut-être le film le plus per­son­nel de son réa­li­sa­teur.

So Film - - Sommaire - AVEC KEN KANEKO, MASANOBU ANDÔ, LEO MORIMOTO Une re­con­nais­sance na­tio­nale PAOLA DICELLI

Kids Re­turn est né d’un ac­ci­dent. Un vrai. Une nuit d’août 1994, Ta­ke­shi Ki­ta­no part à un ren­dez-vous, en scoo­ter, pour se dé­tendre. De­puis plu­sieurs mois, il su­bit les re­tom­bées né­ga­tives de son der­nier film Get­ting Any ?, après un tour­nage dé­jà dif­fi­cile. Sou­mis à la pres­sion de son pays, épui­sé, il per­cute vio­lem­ment une ram­barde. On le re­trou­ve­ra qua­si dé­fi­gu­ré et à moi­tié pa­ra­ly­sé. Mais c’est aus­si un ac­ci­dent mo­ral. Son im­mo­bi­li­sa­tion le plonge dans une qua­si-dé­pres­sion. Il n’a qu’une idée en tête, re­ve­nir sur les pla­teaux de ci­né­ma. C’est pen­dant sa conva­les­cence qu’il écrit le scé­na­rio de Kids Re­turn, le film de sa « ré­adap­ta­tion dans la so­cié­té » , comme il le confie­ra dans son livre Ki­ta­no par Ki­ta­no (éd. Gras­set). Et pour ce nou­veau long mé­trage, il re­met to­ta­le­ment en cause ses am­bi­tions ar­tis­tiques. Le ci­néaste veut ga­gner en cré­di­bi­li­té, lui qui, au Ja­pon, est consi­dé­ré comme l’ac­teur co­mique s’étant four­voyé dans une car­rière de réa­li­sa­teur sé­rieux. Ter­mi­né donc le hard­boi­led, ces po­lars ul­tra-vio­lents, sou­vent kit­chis­simes : « Kids Re­turn, c’est ma ré­demp­tion. Je vou­lais faire un film simple, mar­quant un nou­veau dé­part. » La messe est dite. Pour opé­rer cette ta­bu­la ra­sa, il en­gage Ken Kaneko et Masanobu An­do, deux jeunes ac­teurs sans au­cune ex­pé­rience qu’il va faire beau­coup im­pro­vi­ser sur un tour­nage en­ta­mé à l’au­tomne 1995. Cette fois, ce qui in­té­resse le réa­li­sa­teur, c’est de ra­con­ter ce que la so­cié­té laisse de cô­té, à tra­vers le prisme d’une ami­tié vi­rile entre deux ados adeptes de l’école buis­son­nière. Rien de bien ré­vo­lu­tion­naire sur le pa­pier, mais Ki­ta­no filme l’er­rance de ses deux ga­mins en vé­lo – il a lais­sé tom­ber l’idée du scoo­ter – avec une per­fec­tion qui n’est pas sans rap­pe­ler le meilleur du néo­réa­lisme ita­lien. Pour la se­conde fois, Ta­ke­shi Ki­ta­no n’ap­pa­raît pas à l’écran, à la de­mande ex­presse de son pro­duc­teur. Un mal pour un bien qui lui per­met de se consa­crer uni­que­ment au scé­na­rio et à la réa­li­sa­tion. Sur­tout quand on sait que c’est son his­toire que l’on voit à l’écran, même si, dans un pre­mier temps, il pré­tend le contraire. Tout comme son per­son­nage, Ki­ta­no a pra­ti­qué le man­zai, sorte de stand-up ja­po­nais. Avec un ami, dans les an­nées 70, il for­mait même un duo très po­pu­laire, The Two Beats. Puis, il a pra­ti­qué la boxe (om­ni­pré­sente dans le film) avant de se rap­pro­cher du mi­lieu des Ya­ku­zas. Tout ce­la, on le re­trouve à l’image. Au­cune vio­lence phy­sique dans Kids Re­turn, certes, mais la vio­lence mo­rale est la­tente. L’école, dé­crite comme ul­tra-so­po­ri­fique, les pousse vers la sor­tie, sans pour au­tant les sau­ver d’un quo­ti­dien qui sonne sou­vent creux. Une cri­tique pers­pi­cace et à peine voi­lée de la so­cié­té nip­pone, loin d’in­car­ner le mo­dèle qu’elle sou­haite re­pré­sen­ter. Ré­sul­tat ? Le suc­cès est au ren­dez-vous et c’est le pre­mier film de Ki­ta­no à sa­tis­faire aus­si bien la presse que le pu­blic ja­po­nais. Il re­çoit même le prix du meilleur réa­li­sa­teur aux Ja­pa­nese Pro­fes­sio­nal Mo­vie Awards (les Os­cars ja­po­nais, en gros). Kids Re­turn est le fruit écla­tant d’un Ki­ta­no qua­dra qui re­garde sa jeu­nesse des an­nées 90 avec nos­tal­gie. Trois ans plus tard, dans cette veine tendre et in­tros­pec­tive, il réa­lise L’Été de Ki­ku­ji­ro, dans le­quel il campe un per­son­nage for­te­ment ins­pi­ré de son père, joueur in­vé­té­ré. De cet ac­ci­dent, sa « ten­ta­tive de sui­cide in­cons­ciente » comme il se plaît à le dire, naî­tra un nou­vel homme… et une longue sé­rie de grands films. Comme quoi l’im­por­tant, ce n’est ni la chute, ni l’at­ter­ris­sage, mais bien de re­mon­ter en selle le plus vite pos­sible. • La Rab­bia sort les ver­sions res­tau­rées Digibook Blu-ray + DVD + Li­vret de 40 pages de 3 films de Ki­ta­no : L’été de Ki­ku­ji­ro (sor­tie 4 avril 2018), Ha­na-bi (sor­tie 6 juin 2018) et Kids Re­turn (sor­tie 4 juillet 2018).

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