Le saut du tigre dans le pas­sé, une chronique de Serge Bo­zon

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Le ci­néaste Serge Bo­zon re­vient chaque mois sur des ques­tions de ci­né­ma qui mé­ritent d’être vues plus dou­ce­ment. Et, à l’aide de sa loupe, y dé­couvre tou­jours une le­çon. Ce mois-ci, Jo­sé Ce­les­ti­no Cam­pu­sa­no, un ci­néaste ar­gen­tin mé­tal­leux et épa­tant qui est de­ve­nu le vé­ri­table trou­ba­dour des mo­tards, tau­lards, dro­gués et mar­gi­naux de son pays...

L'Amé­rique la­tine est le seul conti­nent où le rap n’a pas en­core si­phon­né la culture po­pu­laire. Le rock y sur­vit sous une forme mé­tal­lique : hea­vy-me­tal, death-me­tal, trash-me­tal. Le der­nier fes­ti­val de Rot­ter­dam consa­crait une ré­tros­pec­tive à Jo­sé Cam­pu­sa­no, un Ar­gen­tin mé­tal­leux, né en 1964, dont les hé­ros sont en gé­né­ral des mé­tal­leux. Après des études de ci­né­ma, il de­vient ven­deur de fe­nêtres puis pa­tron d’un ma­ga­sin de bri­co­lage. La ré­vo­lu­tion nu­mé­rique lui per­met de re­ve­nir en 2005, sans ar­gent, au ci­né­ma. De­puis, il n’ar­rête pas – au moins un film par an. Presque tous ses films, d’abord au­to-pro­duits, puis fi­nan­cés avec l’aide de l’État, se passent dans la ban­lieue pauvre de Bue­nos Aires, une zone de huit mil­lions d’ha­bi­tants. Il y est né. J’en ai vu quatre : Vil ro­mance (2008), le seul sor­ti en France, Fan­go (2012), El ar­rul­lo de la araña (2015), El azote (2017). Amour des pauvres, des dé­lin­quants, des pros­ti­tuées, des pé­dés… A-t-on af­faire à un énième hé­ri­tier de Bro­cka et Fass­bin­der ? Non, car la sty­li­sa­tion ne passe pas chez lui par la mise en scène – crue, aléa­toire et fau­chée (sauf dans El azote). Elle passe par les ac­teurs, presque tous ama­teurs. Les seconds rôles, ti­mides et calmes, jouent comme s’ils étaient in­ter­ro­gés par des amis dans la pa­nade : on va à l’es­sen­tiel, on évite les pro­blèmes, on ne fait pas le ma­lin. Les pre­miers rôles, en­core plus calmes, jouent comme des tra­vailleurs so­ciaux face à des dé­lin­quants : on ins­taure le dia­logue en étant plus fier qu’eux. Alors l’in­ter­ac­tion des deux donne un ton unique, mé­lange de drô­le­rie im­pro­bable et de no­blesse af­fec­tive. Ce ton est lié aux his­toires ra­con­tées, elles-mêmes uniques car, comme le note un cri­tique ar­gen­tin (Quin­tin) dans Ci­ne­ma Scope, elles re­posent moins sur des grands pro­blèmes de bou­lot ou de coeur que sur les simples ré­per­cus­sions de ser­vices ren­dus, éco­no­mie pa­ral­lèle oblige. Dans Fan­go, deux vieux mé­tal­leux, le « Ma­gi­cien » et « l’In­dien », cherchent des mu­si­ciens pour mon­ter un groupe. C’est leur der­nière chance, ils le savent. Sauf que les mu­si­ciens sur les­quels ils tombent sont en­core plus fiers qu’eux. La femme du Ma­gi­cien, qui le trompe avec un homme ma­rié, est kid­nap­pée par une les­bienne vio­lente, cou­sine de l’épouse du ma­ri vo­lage. Pour­quoi l’a-t-elle kid­nap­pée ? Pour rendre ser­vice à sa cou­sine. De ce ser­vice dé­coule un en­gre­nage qui va mo­bi­li­ser tou­jours plus de voi­sins. Au­cun pit­to­resque dans cette cour des mi­racles ex­pan­sive. C’est drôle, im­pro­bable et sin­cère. Rien n’est for­cé. Vil ro­mance ra­conte la re­la­tion entre un jeune homme et un vieux mé­tal­leux. Le pre­mier, is­su d’une fa­mille de pros­ti­tuées, semble cher­cher un nou­veau foyer, pas seule­ment un nou­veau lo­ge­ment. Le se­cond, fier et vi­ril, a été quit­té par sa femme. Une his­toire d’amour naît entre eux. Le mé­tal­leux est violent sexuel­le­ment avec le jeune, qui n’aime pas du tout ça, mais at­tend autre chose. Il at­tend que le mé­tal­leux se laisse en­cu­ler. D’où des dis­cus­sions à ré­pé­ti­tion, du pe­tit-dé­jeu­ner au soir, sur cette ques­tion, le mé­tal­leux ré­pé­tant ses ré­sis­tances. Une his­toire de fier­té, en­core. C’est drôle, im­pro­bable et sin­cère. Rien n’est for­cé. (Cru­di­té de l’image mais pas chan­tage au réel – dans les scènes de sexe, nom­breuses et quo­ti­diennes, les ac­teurs ne bandent pas. Quand on n’a pas d’ar­gent, pour ne pas rem­pla­cer les ac­teurs pas des dou­blures ou ajou­ter des pos­tiches, quoi de plus simple ? La so­lu­tion an­ti-na­tu­ra­liste est la plus éco­nome, donc la meilleure.) Hé­las Cam­pu­sa­no ne sait pas fi­nir ses films. Ou plu­tôt il ne peut s’em­pê­cher de vou­loir faire bas­cu­ler ses his­toires dans la vio­lence col­lec­tive, his­toire de dé­non­cer les ra­vages de la pau­vre­té. Là, c’est for­cé. Un exemple. Pour ar­ri­ver à ses mas­sacres de fin, Cam­pu­sa­no est obli­gé de noir­cir sou­dai­ne­ment tous ses per­son­nages. L’In­dien se ré­vèle un lâche, la femme adul­tère une in­grate, la les­bienne une psy­cho­pathe, etc. Sur­git alors un cô­té mo­ra­li­sa­teur, Bois­set pro­lo, qui casse la force de ce qui pré­cède. Main­te­nant qu’il a de l’ar­gent, la ten­dance au pa­ter­na­lisme so­cial de Cam­pu­sa­no s’est ac­cen­tuée, voir El azote. Là, le pro­blème n’est pas la fin mais tout le film, sen­ten­cieux et pa­ter­na­liste comme son hé­ros, un énième mé­tal­leux qui a per­du toute la grâce, sans doute in­vo­lon­taire, des hé­ros pré­cé­dents. Il lutte contre le mal­heur des pauvres, les che­veux longs et les mâ­choires ser­rées. C’est un tra­vailleur so­cial conscient de son im­por­tance. Poids des mots, choc des images : les en­fants sont ven­dus, abu­sés, ta­pés. La mise en scène est de­ve­nue aca­dé­mique. Mais le ci­néaste est im­pré­vi­sible. Il vient de tour­ner un film en 360 de­grés à Brook­lyn et se lance main­te­nant dans des fic­tions en réa­li­té virtuelle. •

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