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So Film - - Entretien -

h, chez Da Ro­sa, une « can­tine » por­tu­gaise plu­tôt chic, à quelques en­ca­blures de SaintGer­main-des-Prés. Il dé­barque pile à l'heure, mais s'ex­cuse quand même : « Dé­so­lé, pu­tain ça a été dur la jour­née… Je me suis le­vé très tôt dans la nuit pour tra­vailler sur le script sur le­quel on bosse avec Oli­vier ( Ba­roux, ndlr). Et puis après on a une émis­sion de té­lé, et ça c’est quand même la casse-couille­rie… C’est une émis­sion sur le ci­né­ma, alors ça va, mais pu­tain ! ». Mis­ter Kad re­tire son bé­ret et un long man­teau d'hi­ver gris très élé­gant. Il se pose à peine, dé­jà à fond : « Vous vou­lez un Co­ca Zé­ro ? Oh le truc de Pa­ri­sien… Moi je vou­drais bien un thé à la chatte, y a pas ça ? Un thé goût chatte… NON,

NON, N’ENREGISTREZ PAS ÇA ! » Dans une in­ter­view, le pa­tron de ce res­to, Jo­sé Da Ro­sa, ci­tait les stars qu'il ac­cueille dans son res­tau­rant : Jean Du­jar­din, Luc Bes­son, Ma­rion Co­tillard, ou même Em­ma­nuel Ma­cron. Vous êtes un peu mon­dain, en fait ? Et il n'a pas dit Kad Me­rad ? Si ? Mais pas du tout, je ne suis pas mon­dain. C'est drôle que tu me dises ça parce que l'autre jour, j'ai été man­ger chez Cy­ril Li­gnac et je vois dé­bar­quer Vincent Cas­sel qui me dit : « Pu­tain mais c’est le Fes­ti­val de Cannes, ici ! Y avait Ma­rion Co­tillard hier, Yvan At­tal... » Mais moi, Cy­ril Li­gnac c'est quel­qu'un que je connais, et je sais que je vais bien man­ger, c'est tout. Si tu re­gardes bien, tu me vois ra­re­ment dans les pages people... Les mon­da­ni­tés, ça me fait mar­rer, mais je suis res­té le gars de ban­lieue qui re­garde ça de loin et qui fait son taf. Dans le mé­tier j'en ai peu, fi­na­le­ment, de vrais co­pains. Vous ve­nez de ter­mi­ner une tour­née pour la pièce de théâtre Ac­ting, avec Niels Ares­trup, c'est de­ve­nu un bon co­pain de­puis Ba­ron noir ? Ah non, Niels Ares­trup, tu ne peux pas par­tir en va­cances avec lui… J'adore Niels, parce qu'il a un ca­rac­tère par­ti­cu­lier. Il faut pas­ser du temps avec lui pour qu'il ap­prenne à vous ap­pré­cier, parce qu'il est as­sez dur avec les gens. C'est un type que je trouve gé­nial mais il faut sa­voir qu'il y a des mo­ments où il va être de mau­vaise hu­meur et les mau­vaises hu­meurs de Niels, pf­fiou, ça part ! Mais ja­mais avec nous, ja­mais avec les tech­ni­ciens. C'est plus avec la pro­duc­tion, avec les puis­sants, dès qu'il y a des rap­ports de force. Niels, pour moi, c'est une ren­contre dé­ter­mi­nante, parce que j'ai va­che­ment ap­pris avec lui. Je vais faire une mé­ta­phore ten­nis­tique : quand tu joues avec un grand joueur de ten­nis, tu vas t'ac­cro­cher, tu vas cher­cher la balle au fond du court… On ap­prend tou­jours au contact d'un grand ac­teur, d'un grand met­teur en scène. J'ai la sen­sa­tion que, de film en film, il y a des choses qui ar­rivent que je n'au­rais pas pu faire avant. Après, ça ne veut pas dire que je suis meilleur, hein, mais quand je vois les films que je fais au­jourd'hui, y'a un peu plus d'épais­seur, de fond, de « fond de jeu ». Non mais c'est vrai ! Vous fou­tez pas de ma gueule, parce que je peux quit­ter l'in­ter­view et là, vous se­rez dans la merde... { Son thé à la ci­tron­nelle ar­rive : « C’est ça la ci­tron­nelle ?! Vous vous fou­tez de ma gueule ? Le mec est su­per sym­pa au dé­but, mais en fait c’est une grosse merde… »}

«Ta­har Ra­him ou Sa­mi Boua­ji­la ont réus­si à s’en sor­tir en gar­dant leur nom! Moi j’ai en­vi­sa­gé de m’ap­pe­ler Fran­çois Bé­guin...»

Dans Comme des rois qui sort en salles ce mois-ci, votre per­son­nage fait du porte-à-porte, comme vous à une époque quand vous ven­diez des en­cy­clo­pé­dies... C'est sûr que ça me rap­pelle des sou­ve­nirs, de l'époque où je ta­pais à une porte et que je de­vais vendre une en­cy­clo­pé­die qui coû­tait 3 000 francs… De toute fa­çon, sans faire l'Ac­tor's Stu­dio, tout doit ser­vir à un ac­teur. Ça peut être une hu­mi­lia­tion à la porte ou ne pas pou­voir payer son loyer. Moi, j'ai sou­vent été à la banque pour pleu­rer parce que j'étais à dé­cou­vert… C'est hor­rible mais ça sert, fi­na­le­ment. Je ne veux pas avoir l'air d'un vieux quand je dis ça, mais le temps, ça aide pour un ac­teur. En tout cas dans mon cas. Il y a peut-être des mecs qui sont plus forts, plus vite, plus tôt, mais moi, je suis comme un bon vieux mil­lé­sime. Vous avez des sou­ve­nirs, de l'époque où vous vi­viez en Al­gé­rie ? Non, on n'a ja­mais vrai­ment vé­cu là-bas, même si j'y suis né. Mes pa­rents y ont vé­cu pen­dant deux ans. D'ailleurs, mon père dit tou­jours qu'il est fran­çais alors que moi je dis qu'il est al­gé­rien, c'est la guerre entre nous… Je sens qu'il se rap­proche de plus en plus de ses ori­gines, en ce mo­ment, alors qu'il n'a plus vrai­ment vé­cu en Al­gé­rie de­puis ses 17 ans. Il est ar­ri­vé en France par le biais de l'ar­mée fran­çaise. Quand il y a eu la guerre d'Al­gé­rie, mon père avait entre-temps ren­con­tré ma mère, qui est ber­ri­chonne et coif­feuse. Donc après la guerre, ils ont vou­lu ve­nir en Al­gé­rie pour mon­ter un sa­lon de coif­fure sauf que c'était trop tôt. Pour ma mère, c'était l'en­fer… Moi, je suis né pen­dant ces deux an­nées-là. Après, on y re­tour­nait pour les grandes va­cances : à cô­té de Tlem­cen, dans un vil­lage qui s'ap­pelle Ou­led Mi­moun, ou La­mo­ri­cière du temps de la pré­sence fran­çaise. Un pe­tit vil­lage où mes grands-pa­rents avaient une ferme, et où on pas­sait trois se­maines tous les étés. Il fai­sait très chaud, on res­tait dans une es­pèce de cour, un pa­tio ty­pique d'Afrique du Nord, et ma grand-mère ne par­lait pas fran­çais. Du coup, on com­mu­ni­quait par les re­gards, les sou­rires, les bi­sous... En vieillis­sant, les pa­rents se rap­prochent de leurs ori­gines : les miens parlent peut-être de par­tir là-bas, puisque ma tante leur au­rait ré­ser­vé un pe­tit coin… Mon père parle même de se faire en­ter­rer là-bas, c'est cu­rieux.

Votre père se fai­sait ap­pe­ler Ré­mi ?

Il s'ap­pelle Mo­ha­med, mon père, mais quand il est ar­ri­vé en France c'était un in­di­gène en fait... Un Arabe, quoi ! Une bonne tête de Magh­ré­bin. Pour moi, il n'avait pas de pré­nom : Ré­mi, c'était pour les voi­sins, mais ma mère ne l'ap­pe­lait ni Ré­mi, ni Mo­ha­med, ils ne s'ap­pe­laient pas. La vraie his­toire, c'est qu'en Al­gé­rie, ils l'ap­pe­laient Ha­mi, di­mi­nu­tif de Mo­ha­med. En France, ils ont trans­for­mé Ha­mi en Ré­mi et Ré­mi Me­rad, c'était sur sa carte de vi­site. Moi, j'ai eu en­vie de chan­ger de nom quand mon pre­mier rôle a été Ah­led Ben Ma­brouk dans Tri­bu­nal : ça ne me dé­ran­geait pas, de ne faire que des rôles d'Arabes parce que je m'ap­pelle Ka­dour Me­rad, sauf qu'il n'y avait pas beau­coup de rôles de magh­ré­bins à l'époque. Jouer Mon­sieur Tout-le-Monde alors que tu t'ap­pelles Mo­ha­med, ça ne mar­chait pas. Ta­har Ra­him ou Sa­mi Boua­ji­la, ils ont réus­si à s'en sor­tir mais ils ont gar­dé leur nom ! Moi j'ai flip­pé, et j'ai en­vi­sa­gé de prendre le nom de ma mère, Bé­guin, et de m'ap­pe­ler Fran­çois Bé­guin...

Vous trans­for­mez Ka­dour en « Kad » pour la ra­dio, puis vous en­vi­sa­gez même de vous ap­pe­ler Fran­çois pour vous im­po­ser au ci­né­ma ; ça en dit long sur ces mé­dias-là ? C'est pas moi qui choi­sis, c'est le mec de la ra­dio qui me dit que Ka­dour ça fait trop MJC, et je pro­pose Mis­ter Kad, un truc d'Amé­ri­cain. C'était une ra­dio de funk. Mis­ter Kad est né sur Ca­nal 102, en ré­gion pa­ri­sienne. Et pour être co­mé­dien, il va­lait mieux s'ap­pe­ler Fran­çois, c'est sûr ! Mais ce ne sont pas du tout des souf­frances, plu­tôt des mo­ments de vie que je ra­conte parce qu'on a fait un film avec Oli­vier qui s'ap­pelle L’Ita­lien... { Le pho­to­graphe Xa­vier Lambours, fait ir­rup­tion avec tout son ma­tos dans la pièce : « Pu­tain il nous a fait peur ce­lui-là ! On di­rait un ra­mo­neur. Ah non, il y a pas de che­mi­née ici, mon­sieur ! »}

Un film comme L’Ita­lien a eu une ré­so­nance énorme par­mi les Magh­ré­bins, on m'en parle très sou­vent et d'ailleurs tu re­mar­que­ras que dans les piz­ze­rias à Pa­ris, il y a beau­coup de magh­ré­bins qui se font ap­pe­ler To­ny ou Di­no… En pro­mo, je ne pou­vais pas ne pas par­ler de mon ex­pé­rience, et de celle de mon père. Pour le film, je me suis re­trou­vé à faire les prières cinq fois par jour, j'ai ap­pris les sou­rates et tout. C'était hy­per émou­vant parce que j'ai re­pen­sé à mon grand-père, que je voyais faire dans la cour sans com­prendre. Quand je fai­sais le film, j'avais l'im­pres­sion d'être dans un truc un peu ini­tia­tique, un peu bar­ré, j'étais Dus­tin Hoff­man. Me­thod ac­ting à mort. Ça a été quoi, le dé­clic, pour être à l'aise avec des rôles plus sé­rieux ? Sans doute Ba­ron Noir. Les Cho­ristes ou Je vais bien ne t’en fais pas, ça reste des rôles moins com­plexes, alors que dans Ba­ron Noir, j'ai ren­con­tré un rôle : je dé­ploie plus de choses et l'avan­tage d'être sur huit épi­sodes, c'est que tu as plus de temps. Ce temps-là te per­met de te connaître mieux,

de sa­voir dans quoi t'es à l'aise et dans quoi t'es pas à l'aise. Main­te­nant je n'ai plus peur d'avoir une vraie scène d'émo­tion de­vant une équipe. Je connais­sais la scène avec la co­mé­die, mais je suis un clown moi, j'ai com­men­cé en fai­sant des sketches, ou même à l'école en fai­sant rire mes co­pains. Mon idole, c'était Jerry Le­wis, qui fi­na­le­ment vous fait pleu­rer : c'est pour ça que Doc­teur Jerry et Mis­ter Love est un de mes films cultes, parce qu'il fait rire et à la fin, il ar­rive à t'ar­ra­cher des larmes, ce con. Moi, j'avais du mal à pen­ser que je pou­vais faire ça. Vous l'avez dé­jà ren­con­tré Jerry Le­wis ?

J'ai pas­sé une jour­née avec lui. C'était le pre­mier in­vi­té de la deuxième sai­son de La Grosse Émis­sion. Tu ne vois pas le flip que j'ai eu ? Tu ren­contres ton idole. Un mois avant, son fils est ve­nu pour voir un peu quelles al­laient être les ques­tions... Grosse froi­deur au dé­but. T'ima­gines, Jerry Le­wis, moi j'étais ani­ma­teur et je me mé­lan­geais les pin­ceaux, j''ar­ri­vais même plus à par­ler, j'étais nul. Je me rap­pelle qu'à la fin de l'émis­sion, il s'en va, il quitte le pla­teau, on rentre cha­cun dans sa loge et tout à coup, j'en­tends to­quer à la porte, c'était lui et il me dit : « Hey Kad, good job. »( il mime le pouce le­vé). Oh pu­tain, j'ai fon­du en larmes, parce que je ne sa­vais pas com­ment ça s'était pas­sé. Là, je lui ai fait si­gner des pho­tos, j'en avais plein chez moi. Com­ment se passent les sé­quences de tra­vail ma­ti­nales avec Oli­vier Ba­roux ? On adapte un film amé­ri­cain en ce mo­ment, qui s'ap­pelle How to Be a La­tin Lo­ver et qui n'a pas du tout mar­ché en France, mais qui a fait un car­ton aux États-Unis et au Mexique, parce que c'est un ac­teur mexi­cain et Sal­ma Hayek. C'est très drôle et on fait l'adap­ta­tion tous les deux : c'est moi qui joue­rai le gi­go­lo et Oli­ver qui va réa­li­ser. On a tou­jours écrit à peu pa­reil : lui au clavier... et moi à la trom­pette quoi. Je tourne au­tour de lui et j'ai des ful­gu­rances. Ou pas… Vous vous rap­pe­lez de votre ren­contre?

Je m'en sou­viens, mais ça n'avait rien du coup de foudre. OÜI FM ve­nait d'être ra­che­tée, et c'était une ra­dio très al­ter­na­tive, rock, très poin­tue, et ils ont dé­ci­dé d'en faire une ra­dio plus com­mer­ciale, tou­jours rock. On s'est re­trou­vé à faire les cas­tings, et on a été pris comme ani­ma­teurs, mais sé­pa­ré­ment : on se sui­vait à l'an­tenne, lui fai­sait le 6-9, moi le 9-13. Tu sais, il y a une tra­di­tion en ra­dio qui est de se pas­ser l'an­tenne, et nous on s'est mis à faire de mi­cro-sketches im­pro­vi­sés à ce mo­ment-là. Et d'un coup, ça matche, quoi. Même si lui était beau­coup plus ci­né­ma an­glais, noir et ab­surde à la Mon­ty Python, et moi plus clown bur­lesque à la Jerry Le­wis, De Fu­nès… On vous ap­pelle en­core « La Botte Im­pé­riale », dans votre club de rug­by? C'est un jour­na­liste qui avait mis ça dans Le Ré­pu­bli­cain, je crois, un pe­tit jour­nal du coin. « La Botte Im­pé­riale », ça me fait mar­rer, parce qu'on di­rait un nom de res­tau­rant chi­nois. C'est parce que j'étais nu­mé­ro 10, bu­teur. Et je pla­quais pas, en­fin, di­sons que c'était pas mon point fort ( Il uti­lise sa tasse de thé, la théière et un rond de ser­viette pour re­pré­sen­ter les joueurs d’un match de rug­by). Quand t'es de­mi d'ou­ver­ture, tu te prends les plus gros, le nu­mé­ro 8, le nu­mé­ro 6, sur la gueule… Donc t'évites, tu plonges à droite, à gauche, je suis un peu un ru­sé moi, dans la vie. Je me suis sor­ti de pas mal d'em­brouilles comme ça, rien qu'en par­lant. Vous avez des exemples ?

À l'oral d'un pe­tit di­plôme, le CAP de ven­deur, j'ai vrai­ment em­brouillé tout le monde. Et le pire, c'est les trois jours, à l'ar­mée, où tu viens pour voir si t'es apte à faire UN AN dans l'ar­mée : pour moi, c'était soit ça, soit un an de tour­née au Club Med avec mon or­chestre, en tant que bat­teur. Alors là mon pote, c'est ton meilleur rôle : je suis pas­sé pour un ma­lade, pour un fou, en res­tant pros­tré dans la cour, sans par­ler à per­sonne, pour que le mec se dise que j'étais pas apte. C'est comme ça que j'ai été ré­for­mé P4, c'est ter­rible hein ? Sur­tout qu'il y a un mec qui est ve­nu me voir en me di­sant : « Ah tiens, on se connaît. » Et moi : « Dé­gage, dé­gage ! » Le psy­cho­logue, il fait ça à la chaîne et il prend pas de risque, parce que si le len­de­main il y a un sui­cide… Il y en a qui se fai­saient avoir, qui se fai­saient mettre en HP, en ob­ser­va­tion. J'en ai connu, mais c'est parce qu'ils jouaient mal, alors que moi j'étais un bon ac­teur à l'époque, dé­jà… Tous les grands ac­teurs sont de grands men­teurs alors ? Il y a de ça, oui… J'ai long­temps conduit la voi­ture de ma mère sans per­mis, et mon père ne l'a ja­mais su. J'ai eu de la chance : j'ai été contrô­lé le jour de mon per­mis, mais j'au­rais pu me faire contrô­ler avant… C'est hor­rible quand j'y pense : mon père par­ti bos­ser, j'em­brouillais ma mère et elle ne pou­vait pas me dire non… Je m'en veux, pu­tain, j'ai dû faire souf­frir ma mère, la pauvre… Mais elle de­vait être fière de vous voir aux In­ter­na­tio­nal Em­my Awards (ca­té­go­rie meilleur ac­teur pour Ba­ron noir), quand même… Au bout de cinq mi­nutes elle ne l'était plus, fière : « Ken­neth Bra­nagh », oh, l'en­cu-

«On fai­sait nos cos­tumes nous-mêmes, on col­lait des af­fiches, et au théâtre du Flam­beau, il y avait quatre per­sonnes dans la salle, c’était hor­rible.»

lé… Je ne suis pas sûr qu'ils soient au cou­rant de ce genre de trucs, mes pa­rents… Quoique si ! Mon père il re­garde tous les ar­ticles avec son pote d'en­fance de 80 ans, ils s'en­voient tous les liens qui parlent de moi. Il me fait : « Alors comme ça, tu vas au Fes­ti­val de Cu­ba ? » et moi : « Euh, oui. » « Alors comme ça, t’as dit que j’étais al­gé­rien ? » « Euh oui, mais pa­pa… » Il a son or­di­na­teur dans le sa­lon, comme les vieux, mais il a un por­table, il est sur Ins­ta­gram mon père… Pour re­ve­nir à Ba­ron noir, il y a des ré­ac­tions du monde po­li­tique qui vous ont éton­né ? Je m'in­té­resse pas beau­coup à la po­li­tique, et tou­jours pas d'ailleurs… Même si on a l'im­pres­sion que je suis dé­pu­té main­te­nant. Moi je dis : « Tu sais, je suis un ac­teur : de­main, je vais être un gy­né­co­logue hein, c’est pas pour ça que je vais al­ler ac­cou­cher

des bonnes femmes .» Même si j'ai­me­rais bien… Mais c'est vrai, un ac­teur il fait qua­rante mé­tiers en dix ans, quoi, même si le per­son­nage du Ba­ron noir me colle à la peau. Quand on vient de Ris-Oran­gis et qu'on vit dans le 6e ar­ron­dis­se­ment, qu'on joue dans des co­mé­dies fran­çaises po­pu­laires, c'est fa­cile de… De « gar­der contact avec la réa­li­té » ? Com­ment dire ? Ça crée un pe­tit fos­sé, un pe­tit dé­ca­lage, parce que les gens ont ten­dance à pen­ser qu'on est très riche alors que oui, on n'est pas pauvre, mais riche on l'est pen­dant un mo­ment et après, on l'est plus, parce que c'est un mé­tier in­ter­mit­tent, ac­teur. Il y a des mo­ments où tu gagnes très bien ta vie, c'est vrai, même s'il y a des charges… Le mec va com­men­cer à pleu­rer, sor­tez les vio­lons ! Non mais on gagne de l'ar­gent, on donne de l'ar­gent, c'est nor­mal. Le dé­ca­lage se fait parce que les gens ont ten­dance à pen­ser que tu n'as plus au­cun pro­blème et ça, c'est com­pli­qué. Tu ne peux pas crier tes pro­blèmes sur les toits parce que ce sont des pro­blèmes de riche... On en­tend sou­vent des ac­teurs, vous y com­pris, dire « oui j’ai fait tel gros film, mais ça me per­met de faire un pe­tit film d’au­teur à cô­té ». Est-ce qu'on en a vrai­ment be­soin, de faire ce gros film ? Ce qu'il faut com­prendre, c'est que ça t'offre un confort qui te per­met­tra de faire un film qui va rien rap­por­ter, en fait, un film plus dif­fi­cile à mon­ter qui se­ra ai­dé par ton nom. Quand tu fais des films grand pu­blic, tu re­pré­sentes une cer­taine va­leur pour les chaînes de té­lé : je ne dis pas que je suis d'ac­cord, mais c'est le sys­tème qu'est comme ça. Les chaînes grand pu­blic qui dif­fusent nos films ont be­soin de ve­dettes et ces ve­dettes, elles peuvent faire exis­ter des films plus pe­tits. Si t'as Kad Me­rad, Jean Du­jar­din, ou des mecs un peu dans la liste des ac­teurs ban­kable, c'est sûr que c'est plus fa­cile ! Je suis dé­so­lé mais Comme des rois de Xa­bi Mo­lia, il a peut-être pu se faire grâce à moi, aus­si : les chaînes vont se dire « On va prendre Comme des rois parce qu’on va pou­voir le pas­ser à la té­lé ». {(il se tourne vers le pho­to­graphe) « Il est en train de se de­man­der quand est-ce qu’il va bouf­fer… Est-ce que j’ai bien pris du St Mô­ret ? Je crois qu’il me reste de la Vache qui rit dans le fri­go… »} Avec les Gi­go­lo Bro­thers, vous fai­siez la scène du Club Med, qui a été une sorte d'uni­ver­si­té du di­ver­tis­se­ment à

«Je m’amuse à faire des vannes, quand je suis sur un pla­teau, je dis : "At­ten­tion les gars, ho, 84 mil­lions d’en­trées, tu vas me par­ler au­tre­ment!"»

la fran­çaise : La­gaf', Pierre Mé­nès et Pa­trick Bruel y sont pas­sés... Moi, je ne re­nie pas du tout le Club Med, au contraire, c'est une ma­gni­fique école... du di­ver­tis­se­ment, t'as rai­son. J'étais juste bat­teur mais comme j'avais ce truc avec la scène et qu'au Club Med t'as des théâtres avec des cou­lisses, du ma­quillage, un ré­gis­seur... C'est pas des tré­teaux, quoi. J'ai com­men­cé en Suisse dans un club ré­ser­vé aux cé­li­ba­taires. On est en 1984, la sexua­li­té est en­core très dé­ve­lop­pée, il n'y a pas le si­da... On fai­sait un concours entre les mo­ni­teurs de ski et l'école d'ani­ma­tion. C'est sûr qu'on était plus proches des Bron­zés qu'au­jourd'hui, c'est vrai que ça dra­gouillait. C'était quand même un club où on vous di­sait : « Ne ve­nez pas avec vos en­fants. » Mais sans faire le mec par­fait, j'ai tou­jours eu du mal avec ce cô­té « ren­de­ment ». Je suis dé­so­lé de vous le dire mais je suis as­sez ro­man­tique ! J'ai tou­jours été épa­té par les gens qui pou­vaient en­quiller, se faire un ta­bleau de chasse, moi j'étais le mec à qui il fal­lait du temps. J'ai be­soin de dis­cu­ter, tu vois. Moi, je suis Jean-Claude Dusse ! Je fai­sais rire les gens, j'étais content. Ça fait quoi d'avoir des ex­pres­sions comme Ka­mou­lox, « Jean-Mi­chel à peu près », qui sont ren­trées dans le lan­gage cou­rant ? J'ai presque tous les jours des gens qui me parlent de Ka­mou­lox ou Jean-Mi­chel ma­chin. Ce qui est hal­lu­ci­nant, c'est qu'on de­vait écrire quatre sketches tous les jours dans le cadre de La Grosse Émis­sion... En tout cas, ça me fait tou­jours quelque chose que des jeunes me parlent de Ka­mou­lox. Pour moi c'est évi­dem­ment dé­me­su­ré, on ne s'est ja­mais dit qu'on al­lait faire un truc culte mais c'est en train de le de­ve­nir. Peut-être qu'il y au­ra un jour un film Ka­mou­lox, un peu à la ma­nière de Ju­man­ji où t'es en­fer­mé dans un jeu. Sauf que Ka­mou­lox, c'est dif­fi­cile. J'en ai par­lé avec Oli­vier, on s'est dit pour­quoi pas, dans l'idée d'un gros dé­lire où on peut mettre tout ce qu'on a en­vie sans qu'on nous dise : « Oui mais en fait là, le per­son­nage il faut que... » Vous aviez quels types de rap­ports avec De­la­rue qui vous a re­pé­ré ? À l'époque, il avait les pleins pou­voirs et on connait de­puis ses pro­blèmes avec la co­caïne... C'est vrai que je me sou­viens l'avoir vu à une fé­ria un week-end, je ne com­pre­nais pas que le gars n'al­lait ja­mais dor­mir... Moi, je suis un peu naïf, je ne suis pas du tout là-de­dans. Mais il nous ado­rait. C'était le pape et il faut bien re­con­naître que tout le monde au­tour de lui était « car­pette ». On était un peu les seuls avec Oli­vier à pou­voir lui ra­con­ter des conne­ries, on s'en fou­tait un peu. C'était peut-être notre cô­té re­né­gat. Mais alors tous ses as­sis­tants... On en voyait lui al­lu­mer sa clope. Il a tel­le­ment im­po­sé un truc... Ha­nou­na, c'est un peu le cas au­jourd'hui aus­si, non ? Peut-être, moi je l'ai connu sta­giaire à Co­mé­die, il avait le même rire, les mêmes conne­ries. C'est nous qui l'avons mis sur scène pour la pre­mière fois dans un sketch. Je pense qu'il nous doit un mi­cro-res­pect quand même. Avec nous, il peut pas faire n'im­porte quoi. Je n'au­rais ja­mais ima­gi­né qu'il aille aus­si loin et qu'il puisse être à la tête d'un tel em­pire, qu'il soit ca­pable d'avoir les épaules pour ça, parce qu'il faut avoir les épaules et un sa­cré men­tal. Là, il fait ce qu'il veut, il traite les gens comme il veut, que ce soit dans ses émis­sions ou sans doute der­rière. Mais il s'en prend dans la gueule aus­si, quand il fait la cou­ver­ture de Char­lie Heb­do... Il a com­men­cé à être au­tant haï qu'ai­mé. Je l'aime bien ce ga­min, parce que pour moi c'est un ga­min. En plus, il est su­per drôle et il a énor­mé­ment de ta­lent, même s'il s'en­toure très mal. En­fin, c'est mon point de vue. Il a fait un choix mais c'est pas un mé­chant gar­çon. {La pa­tronne du res­tau­rant re­vient : « Vous nous met­tez une pe­tite planche avec du jam­bon pa­ta ne­gra et du man­che­go ? Et puis une bou­teille de rouge por­tu­gais pas trop lé­ger, pas trop fort. »} Quand vous êtes dans la lose, au mo­ment de la troupe des Ka­mi­kazes, il y a un mo­ment où il faut y croire plus que les autres, non ? Les Ka­mi­kazes, c'est le mo­ment où je me suis dit : « J’y ar­ri­ve­rai ja­mais, c’est trop la ga­lère . » T'ima­gines, on fai­sait nos cos­tumes nous-mêmes, on col­lait des af­fiches, on a tout fait tout seuls, et au théâtre du Flam­beau, il y avait quatre per­sonnes dans la salle. J'ai été dé­cou­ra­gé. Je me suis dit ; « Gé­nial, je fais mon mé­tier », mais en même temps, pu­tain quelle lose. Tu te dis : « Est-ce que c’est comme ça que je vais ar­ri­ver à faire du ci­né­ma ? » Connu ou pas connu, mais au moins faire du ci­né­ma. Le ci­né­ma, c'est tous les jours dif­fé­rent, alors que le théâtre, c'est tous les soirs la même chose. À chaque fois que les gens me de­mandent « mais com­ment on fait... », je leur dis que j'ai pas­sé vingt ans dans l'ombre, à al­ler me faire chier avec un sac de sport, à mettre des cos­tumes avec un cha­peau me­lon... Les gens n'ima­ginent pas ces trucs-là. {Son at­ta­chée de presse re­vient dans la pièce, il se tourne vers elle : « C’est moi qui paie hein, tu de­mandes l’ad­di­tion... Mon sac, dé­pêche-toi ! Non mais qu’est-ce qu’elle est lente au­jourd’hui... » Elle (en sou­riant) : « Tu sais qu’ils vont dire que t’es odieux avec ton at­ta­chée de presse... »} À vos dé­buts, vous aviez conscience d'être un cli­ché de co­mé­dien en ga­lère ? Mais pas du tout ! Quand j'ai com­men­cé à vou­loir être ac­teur, je pre­nais ma pho­to, je l'en­voyais à toutes les prods, et j'at­ten­dais. On ren­trait le soir et on écou­tait son ré­pon­deur : au­cun mes­sage. Les pauvres cas­tings que je fai­sais, c'était de la pub et c'était tou­jours les mêmes man­ne­quins qui étaient pris. Mais tu crois quand même que c'est comme ça, que tu vas être ac­teur. C'est ça qui est dingue. Tu crois au conte de fées. Tu te dis que le mec va re­gar­der ta pho­to et dire : « Hé Gil­bert, viens-voir j’ai un mec, là, Kad­dour... Me­rad. Pu­tain, belle gueule ! Ap­pelle-le tout de suite, on va pas pas­ser

à cô­té d’un mec comme ça. » Je te montre mes pho­tos d'ac­teur quand j'ai 25 ans, tu te pisses des­sus de rire ( mime une moue sé­rieuse). Il ne peut pas te prendre sur une gueule, mais toi tu crois que si.

Par­fois, on vous pré­sente avec votre score cu­mu­lé d'en­trées... Je m'amuse à faire des vannes, quand je suis sur un pla­teau, je dis : « At­ten­tion les gars, ho, 84 mil­lions d’en­trées, tu vas me par­ler

au­tre­ment ! » Mais c'est évi­dem­ment pas très in­té­res­sant, en vé­ri­té. C'est les films, c'est pas toi, il faut avoir un peu de lu­ci­di­té et d'au­to­dé­ri­sion. Je ne suis pas du tout pre­mier de­gré. Si tu me fais pas par­ler de moi, je ne parle pas de moi. Je connais des

ac­teurs, c'est im­pos­sible qu'ils ne parlent pas d'eux. Moi, je trouve que c'est ter­rible d'être tou­jours sur soi.

Vous tour­nez beau­coup, quitte à faire des films moins réus­sis, ça ne vous em­bête pas ? Non, parce que t'en tires tou­jours du po­si­tif, tu vas ren­con­trer un met­teur en scène gé­nial ou tu vas faire quelque chose que t'as ja­mais fait et ça marche pas, mais c'est pas de ta faute si ça marche pas...

Et vous as­su­rez tou­jours la pro­mo, quoi qu'il ar­rive ? Oui, parce que même un film qui ne marche pas, qui a des dé­fauts, tu fais par­tie de cette aven­ture, c'est comme quit­ter un ba­teau... C'est dé­bile. Fran­che­ment, il y a des mo­ments, t'y vas un peu à re­cu­lons, tu sais que même le jour­na­liste, il sait que c'est pas bien et il est un peu gê­né, tout le monde est gê­né. Les jour­na­listes, vous sa­vez bien faire ça, par­ler d'autre chose : « Alors, c’était bien, les dé­cors, vous avez tour­né loin dis donc, c’était chouette comme pays ? » Ma­ri­na Foïs qui est une amie, m'a dit un jour un truc : « T’in­quiète pas, quand on au­ra 80 ans et qu’on se sou­vien­dra de ce qu’on a fait, on se sou­vien­dra sur­tout des belles choses. »

Vous pen­sez par­fois à ceux qui étaient au théâtre en même temps que vous et qui ont ar­rê­té ? Bien sûr. Je connais des ac­teurs de ma gé­né­ra­tion qui ne sont plus du tout là-de­dans. C'est im­por­tant de ne pas ou­blier que j'ai réus­si quelque chose pen­dant que d'autres se sont plan­tés, alors qu'ils avaient sû­re­ment le même potentiel à la base et que je me suis ac­cro­ché plus qu'un autre, et que j'ai eu la chance de croi­ser les gens qu'il fal­lait au bon mo­ment. Quand j'étais à mon cours de théâtre, je me rap­pelle qu'il y avait les stars du cours. Tu les vois au­jourd'hui, les stars du cours ? Non. Au­jourd'hui, la star, c'est moi, quelque part. Les mecs ils doivent se dire : « L’en­cu­lé ! Mais il a fait quoi ? Il a su­cé des bites ou pas ? »•

(Au pho­to­graphe) « Donne-moi des trucs à jouer, vas-y ! Je suis un ac­teur pro­fes­sion­nel ! »

Pho­to­graphe: « Tu peux mettre tes lu­nettes.... » Kad: « ...Dans le cul ? Quoi ? »

« Pour­quoi vous avez par­lé d'im­pôts, vous êtes cons ou quoi ? At­tends, je vous fais une pho­to où je pense aux im­pôts...Po­ker face »

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