« I am your god now ! »

So Film - - En Couverture -

Les yeux exor­bi­tés à la li­mite du car­toon, le vi­sage en­san­glan­té, c'est ain­si que Ni­co­las Cage achève sa fu­ria ani­male dans Man­dy, son der­nier film en date. Cage y fait du Cage : il dé­fou­raille à tour de bras, forge sa propre épée, dé­zingue une secte en­tière et des bi­keurs dé­mo­niaques à la tron­çon­neuse, sans ou­blier de snif­fer de la coke pour douze, à l'aide d'un gros bout de verre. Grand-gui­gno­lesque, di­ront cer­tains. Ni­co­las Cage, de­puis une di­zaine d'an­nées et le pre­mier Ghost Ri­der, en­fi­le­rait les rôles et les cos­tumes comme des perles, joue­rait au clown et à la sur­en­chère pour épon­ger ses dettes, au risque de se ca­ri­ca­tu­rer et de se com­pro­mettre à force de sé­ries B, voire Z ( Le Der­nier des Tem­pliers, To­ka­rev, Croi­sades, Hell Dri­ver, Ar­se­nal, Ven­geance, entre mille titres in­ter­chan­geables). Où est la res­pec­ta­bi­li­té ? Où se cache l'es­poir au ta­lent im­mense de Rus­ty James, Bir­dy, Sai­lor et Lu­la ou Lea­ving Las Ve­gas, qui lui va­lut un Os­car ? Ni­co­las Cage, à l'ap­proche de la cin­quan­taine, a choi­si le che­min de tra­verse. Au risque de dé­sta­bi­li­ser, de re­battre les cartes. De re­par­tir de zé­ro, en somme, pour mieux af­fir­mer sa sin­gu­la­ri­té et ce sta­tut hy­bride : un pied dans l'in­dus­trie, l'autre en de­hors ; so­luble dans la nor­ma­li­té, mais in­dé­crot­table weir­do.

Ce pa­ra­doxe, c'est l'iden­ti­té Cage. Sa co­lonne ver­té­brale. On le dit has been, il n'a en réa­li­té peut-être ja­mais aus­si bien har­mo­ni­sé l'homme et l'ac­teur. L'adulte et l'en­fant de Long Beach, où il a gran­di dans les an­nées 60. Une Ca­li­for­nie de carte pos­tale, au sud de Los An­geles. L'océan à perte de vue d'un cô­té, Hol­ly­wood de l'autre. À la croi­sée des che­mins, dé­jà. « C’était un bon ga­min, ra­conte son frère Marc Cop­po­la, de huit ans son aî­né. On vi­vait dans une ban­lieue pa­villon­naire, avec nos ca­ma­rades de l’autre cô­té de la rue, et on par­cou­rait le quar­tier sur nos vé­los. Le cli­ché, quoi ! » De l'ex­té­rieur, tout va bien : mère dan­seuse et cho­ré­graphe, père pro­fes­seur de lit­té­ra­ture et de phi­lo­so­phie, amou­reux des arts, qui fait dé­cou­vrir Ku­ro­sa­wa et Fel­li­ni aux en­fants. Deux grands frères, plein de co­pains, et puis les cou­sins So­fia et Ro­man, les « Nor­thern Cop­po­la », ve­nus de San Francisco, en­fants de Francis Ford, qui ac­courent du­rant l'été. Nick, dé­jà, fait le show. De­vant la ca­mé­ra de son frère Ch­ris­to­pher, qui réa­lise quelques films en Su­per 8, mais aus­si en live : « Les ga­mins du quar­tier payaient 50 cents alors que Nick était en­fer­mé dans le pla­card, se sou­vient Ch­ris. Puis il sor­tait en fu­rie et fai­sait le zom­bie hys­té­rique. C’était son meilleur tour. » Un jour, à l'école, il se pro­duit seul sur scène lors d'un concours et se lance dans une in­ter­pré­ta­tion a ca­pel­la du « Yel­low Sub­ma­rine » des Beatles. Deux per­son­nages, deux tons de voix, l'un pour les cou­plets et l'autre pour le re­frain. Pu­blic en dé­lire, pa­pa em­pli de fier­té. Sans sur­prise, Ni­co­las re­part à la mai­son avec une mé­daille au­tour du cou, et peut se pa­va­ner dans le quar­tier : a star is born.

La té­lé, son seul re­fuge

C'est entre les quatre murs de la de­meure fa­mi­liale, sous un ver­nis à peine cra­que­lé, que se dé­voile l'en­vers du dé­cor. Ch­ris­to­pher, deux ans de plus que Nick, re­monte le temps. Am­biance Gregg Ara­ki : « On a gran­di dans le chaos le plus to­tal, bien plus que ce que savent la plu­part des gens. Notre mère était ma­nia­co-dé­pres­sive pa­ra­noïaque, en­fer­mée dans sa chambre. Du coup, nous, on pas­sait énor­mé­ment de temps à re­gar­der la té­lé. Il y avait cette pub an­ti-ta­bac, John­ny Smoke, et Nick me di­sait ré­cem­ment qu’elle avait dû beau­coup jouer dans notre cô­té sombre et tor­du. Et pu­tain, c’est vrai qu’elle était flip­pante. Je pense que le fait d’avoir dû gé­rer toute cette dou­leur a aus­si fait par­tie de nous. Tous les grands ar­tistes puisent au plus pro­fond d’eux-mêmes, de leurs ex­pé­riences. » Au quo­ti­dien bri­tan­nique The Guar­dian en 2007, Cage se confiait sur ce back­ground fa­mi­lial par­fois éprou­vant... mais fer­tile : « Pour moi, jouer la co­mé­die était une ma­nière de prendre l’éner­gie des­truc­trice et d’en faire quelque chose de pro­duc­tif, et, en ce sens, ça m’a sau­vé la vie. Au lieu de la tour­ner contre moi ou contre quel­qu’un d’autre, je l’ai mise dans mes per­son­nages pour ex­pri­mer la co­lère ou la tris­tesse. » Seuls de­vant leur té­lé, les pe­tits « Sou­thern Cop­po­la » se dé­couvrent une autre in­fluence in­dé­lé­bile : Clint East­wood sor­tant d'un nuage de pous­sière dans Pour une poi­gnée de

« Les ga­mins du quar­tier payaient 50 cents alors que Nick était en­fer­mé dans le pla­card. Puis il sor­tait en fu­rie et fai­sait le zom­bie hys­té­rique. C’était son meilleur tour. » CH­RIS­TO­PHER COP­PO­LA, SON FRÈRE

dol­lars, au son de la mu­sique d'En­nio Mor­ri­cone. « Là, pour nous, on avait vrai­ment af­faire à un su­per-hé­ros, re­prend Ch­ris­to­pher. Ni­co­las était à chaque fois bouche bée. Ça fait par­tie de son ADN, et c’est pour ça que je dé­fends to­ta­le­ment ce qu’il fait au­jourd’hui. Il se fait plai­sir. Quand on jouait avec nos Hot Wheels (des voi­tures mi­nia­tures, ndlr), qu’on les met­tait en scène, pour nous c’était comme Clint émer­geant de la fu­mée. » Bio­lo­gie, monde ma­rin, arts mar­tiaux… Nick mul­ti­plie les hob­bies, lit tout ce qui lui tombe sous la main et se crée une sorte d'uni­vers pa­ral­lèle, peu­plé des hé­ros de co­mic books qu'il dé­vore par cen­taines. « Mon frère était un lec­teur com­pul­sif, très cu­rieux de tout, confirme Marc, l'aî­né de la fra­trie. Mais sur­tout, il était com­plè­te­ment fou des co­mics. Avec la té­lé, c’était son seul re­fuge. » Eli­za­beth Dai­ly, qui était au ly­cée hup­pé de Be­ver­ly Hills avec lui, en compagnie d'autres fu­turs ac­teurs tels Gi­na Ger­shon ou Cris­pin Glo­ver, confirme : « Ce n’était pas un ado ty­pique, il ne par­lait pas beau­coup, il était dif­fé­rent, pas du tout van­tard, et même un peu à l’écart. Mais il avait un be­soin vis­cé­ral de faire en sorte que les choses marchent pour lui. Il avait faim. » C'est à cette époque que Ni­co­las aban­donne le pa­tro­nyme Cop­po­la pour en­dos­ser ce­lui de Cage, en hom­mage à Luke Cage, su­per-hé­ros de l'uni­vers Mar­vel. Exit Ni­co­las, bon­jour Nick. Ce­lui qui se dé­double, tombe amou­reux, pille, drogue, tue et sauve des vies. Tout comme John­ny Blaze de­vient le Ghost Ri­der, et John Mil­ton le Hell Dri­ver.

À la suite de ses icônes d'en­fance, Ni­co­las/Nick a créé sa propre my­tho­lo­gie, et en a pro­fi­té pour s'éman­ci­per de l'ombre de l'oncle, Francis Ford Cop­po­la, à la pré­sence aus­si bien­fai­trice qu'em­bar­ras­sante lorsque l'on tente de se faire un nom dans l'in­dus­trie. « On était proches de ces gens très riches, les “Nor­thern Cop­po­la”, qui avaient tout et nous rien, ana­lyse Ch­ris­to­pher. On nous lé­chait les bottes parce qu’on était de la même fa­mille qu’eux, mais on s’en fou­tait, c’était même désa­gréable. Donc Nick s’est très vite dit : “Je vais foutre le camp et je vais car­ton­ner. Je vais leur mon­trer à tous de quoi je suis ca­pable.” Il avait un be­soin vis­cé­ral d’ac­com­plir des choses, de prou­ver. Et comme mon oncle, quand il se met dans quelque chose, il s’y met à fond. Ils sont de la même es­pèce d’ani­maux. Celle des grands chats… » Nick n'a alors pas de voi­ture – il en au­ra une flo­pée plus tard, une autre de ses grandes pas­sions – mais des am­bi­tions et un in­con­tes­table es­prit de re­vanche par rap­port à ses oncles et cou­sins. Il ac­com­pagne donc son amie Eli­za­beth Dai­ly d'au­di­tion en au­di­tion, jus­qu'à ce qu'il se fasse re­pé­rer pour l'un des rôles prin­ci­paux de Val­ley Girl, un teen mo­vie sur un punk de ban­lieue – Ni­co­las, évi­dem­ment –, qui s'éprend de la plus jo­lie fille du ly­cée. Celle qui vit dans une vil­la somp­tueuse, au Nord, et à la­quelle tout sou­rit… Dai­ly, elle aus­si, est de la par­tie : « Au dé­but, le stu­dio ne le trou­vait pas as­sez sexy. Et Mar­tha Coo­lidge, la réa­li­sa­trice, leur di­sait : “Ho­là, vous ne sa­vez pas à quel point il peut être sexe…” C’était son pre­mier long mé­trage, mais il s’est mis à fond dans le per­son­nage et a com­men­cé à faire plein de pro­po­si­tions. Il était ex­trê­me­ment pré­cis, at­ta­ché aux dé­tails. Ses poils de torse ra­sés de ma­nière à for­mer un tri­angle, par exemple, ça vient de lui, il te­nait à cette forme. Per­sonne n’a com­pris, mais tout le monde a ado­ré. » Le geste peut alors pa­raître ano­din. Ré­tros­pec­ti­ve­ment, il l'est peu­têtre un peu moins : en 2010, il fait construire sa propre pierre tom­bale dans un ci­me­tière de la Nou­velle-Or­léans et y ré­serve un em­pla­ce­ment. Un édi­fice en forme de… tri­angle, sym­bole, entre autre, de sta­bi­li­té. Mys­tique, Nick Cage ? À même pas vingt ans ? Eli­za­beth Dai­ly à la re­lance : « Après le tour­nage, on s’est un peu fré­quen­té, on a fait quelques dates. On s’est vus à des soi­rées, dans son ap­par­te­ment… Et chez lui, il y avait tout un tas de choses bi­zarres, des re­liques, des ob­jets mys­tiques… Des in­sectes in­crus­tés dans son lit, par exemple. Un soir, on a été chez Rob Zom­bie, qui fê­tait son an­ni­ver­saire. Et Nick lui a of­fert une tête ré­duite. Une tête ré­duite ! Ni­co­las a tou­jours été un peu… bi­zarre. Ça se voyait au ly­cée, ça se voit en­core au­jourd’hui. Il n’a pas tant chan­gé. »

Crâne de di­no­saure & ma­riage vau­dou

Au rayon des autres bi­zar­re­ries : un crâne de ty­ran­no­saure ac­quis dans une ga­le­rie de Be­ver­ly Hills, en 2007, pour 276 000 dol­lars, qu'il a de­puis dû rendre à la Mon­go­lie, ou en­core un ma­riage avec Lisa Ma­rie Pres­ley, en 2002, bé­ni par une prê­tresse vau­dou ren­con­trée à la Nou­velle-Or­léans. Prê­tresse Mi­riam ra­conte : « Je les ai bé­nis du­rant la ré­cep­tion, pen­dant qu’ils man­geaient, avec un prêtre mé­tho­diste ha­waïen à mes cô­tés. Ni­co­las Cage était cu­rieux de tout, po­sait mille ques­tions. J’ai ré­pan­du de l’en­cens pour ga­ran­tir leur pros­pé­ri­té et on a prié tous en­semble. Puis, le len­de­main, ils sont mon­tés sur un grand che­val blanc et sont par­tis au ga­lop dans la na­ture, sur les monts de l’Alo­ha State. » Si le réel est plus fort que la fic­tion, com­ment re­pous­ser les li­mites ? Quelle est la sur­prise, dès lors, à le voir in­ter­pré­ter un sque­lette en­flam­mé ar­mé d'une chaîne, che­vau­chant une moto aux roues de feu, dont l'ac­teur a d'ailleurs un ta­touage sur le bras gauche ? Pour­quoi s'éton­ner de le dé­cou­vrir dans la peau d'un che­va­lier teu­to­nique, char­gé par l'Église ca­tho­lique de convoyer une jeune sor­cière vers un mo­nas­tère de moines exor­cistes dé­ten­teurs d'un ma­nus­crit du roi Sa­lo­mon ? Ou

« Un soir, on a été chez Rob Zom­bie, qui fê­tait son an­ni­ver­saire. Et Nick lui a of­fert une tête ré­duite. Une tête ré­duite ! Ni­co­las a tou­jours été un peu… bi­zarre. » ELI­ZA­BETH DAI­LY, AC­TRICE ET AMIE DE JEU­NESSE

en­core sous les traits d'un croi­sé de­ve­nu ban­dit, ac­cep­tant de re­prendre les armes pour ven­ger un em­pe­reur chi­nois ?

Nick Cage, plus que tout autre ac­teur, est peut-être en­fin par­ve­nu, de­puis une di­zaine d'an­nées, à une forme d'os­mose entre ses rôles et ses pas­sions de tou­jours. Fas­ci­né de­puis l'en­fance par tout ce qui touche au spi­ri­tuel, au sur­na­tu­rel et au dark side de l'être hu­main, il a né­ces­sai­re­ment fi­ni par creu­ser le sillon à tra­vers ses rôles mais aus­si dans son style de jeu, son in­ter­pré­ta­tion. Rob King, qui a tour­né The Hu­ma­ni­ty Bu­reau avec lui, est là pour le confir­mer : « Il s’in­té­resse clai­re­ment aux forces mys­tiques. Quand on dis­cu­tait entre les prises, ça par­tait di­rect sur des pra­tiques abo­ri­gènes. D’un point de vue spi­ri­tuel, mé­di­ci­nal, phi­lo­so­phique… » Son ob­ses­sion d'ac­teur en herbe pour les per­for­mances li­mites fa­çon Ac­tor's Stu­dio et ce qu'on ap­pelle La Mé­thode a fait long feu. Fi­ni le Cage qui pi­cole deux se­maines en Ir­lande avec un coach pour étu­dier son élo­cu­tion, bour­ré avant Lea­ving Las Ve­gas ; fi­ni le Cage qui se ba­lade des se­maines H24 la tête re­cou­verte de ban­dages pen­dant le tour­nage de Bir­dy, ou qui s'ar­rache deux dents, sans anes­thé­sie, pour les be­soins du rôle. L'ac­teur, après tout, pré­fère le vau­dou et la transe. Il pré­tend même de­puis quelque temps dé­fi­nir une nou­velle école de jeu à lui tout seul, le « Nou­veau Sha­ma­nic », au point d'évo­quer l'idée d'en ti­rer un livre un jour. De quoi s'agit-il ? D'abord d'un style ex­pres­sion­niste très mar­qué, scan­dé par ce qu'on ap­pelle main­te­nant vul­gai­re­ment des « Nick Cage mo­ments », ces sé­quences ou­tran­cières et dé­li­rantes, to­ta­le­ment over the top dont ses fans se ré­galent sur You­Tube. Pa­nos Cos­ma­tos, réa­li­sa­teur de Man­dy, confor­ta­ble­ment ins­tal­lé dans un fau­teuil à l'ombre d'une plage de la Croi­sette, se tri­pote la barbe et ne boude pas son plai­sir d'avoir pu pro­fi­ter de ce style unique : « Ça fait par­tie de lui en tant que per­for­mer, cette ca­pa­ci­té à at­teindre ce ni­veau qua­si ex­pres­sion­niste, j’adore ça. Ça amène quelque chose d’or­ga­nique au film. Je trouve que c’est à la fois cou­ra­geux et amusant. » Per­for­mer, le mot est lâ­ché et il re­vient tel quel dans la bouche de Cage. Quand Ni­co­las entre sur un pla­teau, il est là pour pro­po­ser une per­for­mance, pour ten­ter quelque chose en live de très pré­pa­ré, presque à la ma­nière d'un ar­tiste contem­po­rain, quel que soit le film. Du reste, à bien y re­gar­der, sa car­rière a tou­jours été mar­quée par des sé­quences mémorables de pé­tage de plomb, à la li­mite de la fo­lie, avec tou­jours cet hu­mour tor­du et ce sens de l'ab­surde qui le pous­saient peut-être à ef­frayer les voi­sins dé­gui­sé en zom­bie. Et tant pis s'il peut don­ner à cer­tains l'im­pres­sion de prendre le film en otage, tant pis s'il semble ti­rer sur la corde, se vau­trer dans ses propres ou­trances. Sans doute a-t-il par­fois joué au gui­gnol en « fan ser­vice », sa­chant per­ti­nem­ment ce qu'on at­tend de lui, mais aux dires de tous, Cage prend tou­jours très au sé­rieux la pré­pa­ra­tion de ses rôles, con­nais­sant même les ré­pliques de ses par­te­naires par coeur, n'ayant ja­mais be­soin de plus de deux ou trois prises. En­ga­gé au point de se lais­ser par­fois ha­bi­ter par l'âme de ses illustres an­cêtres. Rob King confesse : « Il a une théo­rie très per­son­nelle sur la ma­nière dont il aime jouer : il crée une sorte de “connexion” entre lui et des ac­teurs morts. Il s’en ins­pire. Sur mon film, c’était Steve McQueen. Il pen­sait qu’il au­rait pu jouer ce rôle, et il aime pui­ser dans son “éner­gie spi­ri­tuelle”, il l’a consi­dé­ré comme un guide. » John­ny Mar­tin ne dit pas autre chose : « Quand on a fait Ven­geance, il vou­lait jouer comme Charles Bron­son dans ses vi­gi­lantes. Très tran­quille, tout dans les yeux... Mais avec un “Nick Cage twist” » . Évi­dem­ment. Pas tout à fait la mé­thode type d'un homme qui se conten­te­rait de ca­che­ton­ner pour ré­gler ses ar­rié­rés d'im­pôts.

At­mo­sphère, at­mo­sphère...

Cage, d'une ma­nière ou d'une autre res­sent le be­soin de se connec­ter à « l’éner­gie » des lieux, des gens, quitte à dor­mir tout seul dans le châ­teau de Dra­cu­la pen­dant le tour­nage de Ghost Ri­der en Rou­ma­nie. En 2007, il achète pour plus de trois mil­lions de dol­lars cette im­mense de­meure toute rec­tan­gu­laire, aux fe­nêtres im­po­santes, sise au coeur du French Quar­ter de la Nou­velle-Or­léans : d'ap­pa­rence clas­sique, les lo­caux la sur­nomment pour­tant la « La­lau­rie Man­sion », du nom de cette bour­geoise y ayant tor­tu­ré puis tué de nom­breux es­claves au XIXe siècle, avant que l'un d'entre eux ne s'échappe pour se sui­ci­der, en se je­tant du haut du toit. Si les ha­bi­tants du coin la contournent ou pré­fèrent ne pas l'évo­quer, comme une sale tache au coeur du pay­sage, Nick l'achète, s'im­prègne du lieu et de son his­toire. Pour qui ? Pour quoi ? La ré­ponse est tou­jours la même : pour l'ex­pé­rience. Pour l'éner­gie. Eli­za­beth Dai­ly, son amie d'en­fance : « Cette lu­bie n’est pas neuve. Quand on était jeunes, j’al­lais chez lui, à Hol­ly­wood. Ça mar­chait dé­jà bien pour lui mais il n’ha­bi­tait pas du tout dans un en­droit somp­tueux comme il y en a plein ; non, il avait je­té son dé­vo­lu sur cet im­meuble très vin­tage, gor­gé d’his­toires et d’anec­dotes. L’at­mo­sphère, ça a tou­jours été son truc. » Si­mon West, qui a tour­né Les Ailes de l’en­fer et 12 Heures avec lui, ap­puie d'un

« Il a une théo­rie très per­son­nelle sur la ma­nière dont il aime jouer : il crée une sorte de “connexion” entre lui et des ac­teurs morts. Il s’en ins­pire. Sur mon film, c’était Steve McQueen. » ROB KING, CI­NÉASTE

sou­rire : « Il a vé­cu en An­gle­terre, près de Ames­bu­ry où il y a les sto­ne­henges, ces lieux païens an­ciens, il était à fond dans le pa­ga­nisme à l’époque. Il aime le mys­ti­cisme là-de­dans et du coup il est tou­jours at­ti­ré par ce genre d’en­droits qui dé­gagent ça his­to­ri­que­ment. Il avait par exemple ache­té la mai­son de Dean Mar­tin à L.A. quand il était à fond dans le dé­lire Brat Pack/Las Ve­gas. Et d’ailleurs il vit là-bas main­te­nant, à Ve­gas. Il dit que sa ba­raque res­semble beau­coup à celle de De Ni­ro dans Ca­si­no. » Conclu­sion ? « Il veut jouer des rôles, même dans la vie, re­prend West. Il aime être dans la peau d’un per­son­nage, que ce soit dans sa mai­son, dans la ville où il vit, dans les fringues tou­jours très théâ­trales qu’il porte. Il peut s’ha­biller à la El­vis ou autres per­son­nages. Il a même ache­té cer­tains des cos­tumes de Dalí qu’il avait sus­pen­dus au-des­sus de son lit. » Ce rap­port si par­ti­cu­lier au pas­sé, aux lieux et à ses maîtres semble même le gui­der dans la ma­nière de consi­dé­rer et de gé­rer sa fil­mo­gra­phie. « Je l’ai en­ten­du dans une in­ter­view com­pa­rer sa car­rière à celle de James Ca­gney ou Ed­ward G. Ro­bin­son dans les an­nées 30, qui étaient sous contrat avec des stu­dios et à qui on as­si­gnait un film après l’autre. Ils en fai­saient quatre ou cinq par an, et c’est comme ça qu’il aime se consi­dé­rer » , note Tim Hun­ter qui l'a di­ri­gé dans Loo­king Glass. « C’est sur­tout son job et il a un vrai sens du de­voir, donc il bosse, mo­dère son frère Ch­ris­to­pher avant d'expliquer beau­coup par la généalogie, cette fois. On est à 50% al­le­mands dans la fa­mille. Du cô­té de notre mère, c’est des cols bleus de Chi­ca­go. Mon grand-père tra­vaillait dans une mine de char­bon et en­suite il a été bou­cher. Donc ils avaient une cer­taine éthique de tra­vail. On a hé­ri­té de ça. Li­mite, on est com­plè­te­ment dé­pri­més quand on ne tra­vaille pas. Donc voi­là, être ac­teur, c’est son taffe et il le fait. Que ce soit une sé­rie B ou pas, who cares ? Nick a un be­soin vis­cé­ral de tra­vailler. » Per­for­meur de gé­nie ou simple ar­ti­san ? L'homme a en tout cas l'es­prit par­tout, sauf à Hol­ly­wood. Il flotte quelque part dans ses mondes pa­ral­lèles, ha­bi­té par ses rôles, ses idoles du pas­sé et ses dé­mons in­té­rieurs.

L’en­fant voo­doo

La fron­tière entre fic­tion et réa­li­té, chez Cage, n'a donc ja­mais été aus­si po­reuse. Au point de se dé­gui­ser au jour le jour, pour mieux être à nu de­vant la ca­mé­ra ? Une ligne di­rec­trice semble te­nir la dis­tance, ces der­nières an­nées. Un fil rouge qui uni­rait tous ses der­niers films ou presque, et en di­rait plus sur Nick Cage que n'im­porte quelle bio­gra­phie : l'ob­ses­sion pour la fi­lia­tion, et la né­ces­si­té de s'oc­cu­per, d'une ma­nière ou d'une autre, de ses en­fants. Hell Dri­ver, 12 Heures, To­ka­rev, Pay the Ghost, Usur­pa­tion, The Hu­ma­ni­ty Bu­reau, Bet­ween Worlds ou en­core The Wat­cher : il y est à chaque fois ques­tion de pro­té­ger son des­cen­dant, de le re­trou­ver, de le ven­ger et in fine, de l'ai­mer. Mom and Dad, en 2017, fait même ici fi­gure de cau­che­mar éveillé : at­teints d'un vi­rus, tous les pa­rents sur Terre, dont Nick, se re­tournent contre leur pro­gé­ni­ture et tentent de la mas­sa­crer. Une ma­nière comme une autre de trai­ter ses psy­choses et pho­bies, de­vant la ca­mé­ra plu­tôt que sur le ca­na­pé d'un spé­cia­liste ? « On a tous les deux eu quelques sou­cis avec nos aî­nés, pose Ch­ris­to­pher Cop­po­la. Mais son fils Wes­ton ( le mu­si­cien Wes­ton Cage, no­toi­re­ment ar­rê­té pour conduite en état d'ivresse et dé­lit de fuite, ndlr), c’est tout pour lui. On le ra­mène tou­jours à son sta­tut de “fils de”, for­cé­ment, c’est pas fa­cile. Même le mien, on lui dit qu’il est beau parce qu’il res­semble à Ni­co­las Cage et ça ne lui plaît pas tel­le­ment. En tant que pères, on es­saie d’être at­ten­tifs parce qu’on est aus­si pas­sés par des mo­ments as­sez si­mi­laires… » Pour conju­rer le sort, res­sou­der les liens dis­ten­dus, Nick a co-si­gné avec Wes­ton, en 2007, le bien nom­mé co­mic Voo­doo Child, si­tué à la Nou­velle-Or­léans. Là en­core, la fic­tion, les mythes font of­fice de pan­se­ments et ra­fis­tolent les maux du quo­ti­dien. At­té­nuent la noir­ceur des âmes. De­puis, Nick a eu un deuxième fils. Son pré­nom ? Kal-El. En ré­fé­rence à... Su­per­man. Une rai­son de plus de croire à cette théo­rie, in­vé­ri­fiable mais sé­dui­sante : les dix der­nières an­nées de la car­rière de Nick Cage ne se­raient-elles pas, fi­na­le­ment, les plus fi­dèles à ce qu'il est réel­le­ment, en tant qu'homme ? Nick Cage n'a, en tout cas, au­cune in­ten­tion de re­ve­nir en odeur de sain­te­té du cô­té d'Hol­ly­wood et de l'Aca­dé­mie des Os­cars, même si Pa­nos Cos­ma­tos rap­pelle qu'il a peut-être en­core quelques belles ren­contres à faire, avec des types de son étoffe, celle des dingues à la Wer­ner Herzog : « Je pense qu’il va en­trer dans une nou­velle re­nais­sance. J’es­père que mon film, Man­dy, le ren­dra de nou­veau at­trac­tif pour une poi­gnée de réa­li­sa­teurs in­té­res­sants. Comme Sion So­no, le mec qui a fait Love Ex­po­sure, et qui a un pro­jet avec lui très ex­ci­tant sur le pa­pier. » Jo­na­than Ba­ker, l'homme der­rière Usur­pa­tion, ne croit pas non plus à une re­traite an­ti­ci­pée : « Il se fout d’être dans la lu­mière, il par­court juste le monde en fai­sant des films, toute l’an­née. Cer­tains bossent six mois, puis vont au ski, puis à New York ou ailleurs. Lui, non : sa vie, c’est le jeu. Il est dans son voyage et n’obéit à au­cune norme, il n’a même pas be­soin d’Hol­ly­wood. » Mais Hol­ly­wood a peut-être bien be­soin de lui.•

« Je pense qu’il va en­trer dans une nou­velle re­nais­sance. J’es­père que mon film, Man­dy, le ren­dra de nou­veau at­trac­tif pour une poi­gnée de réa­li­sa­teurs in­té­res­sants.» PA­NOS COS­MA­TOS, RÉA­LI­SA­TEUR DE MAN­DY

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