Ci­né­life :

So Film - - Sommaire - PAR LU­CAS MINISINI

À ge­noux les gars

Ils sont cinq, ont la ving­taine, et ils ont été sé­lec­tion­nés dans la ca­té­go­rie Un cer­tain re­gard du Fes­ti­val de Cannes édi­tion 2018. Inas Chan­ti, Souad Ar­sane et toute la bande ve­naient pré­sen­ter À ge­noux les gars d'An­toine Des­ro­sières. Un film co-écrit par les ac­teurs eux-mêmes, où sont évo­qués en vrac consen­te­ment, fel­la­tions, et « grecs » sauce al­gé­rienne, en salles fin juin et adap­té en sé­rie sur le Net. Mais avant ça, il y a eu le pas­sage sur la Croi­sette.

Mal­gré la cha­leur, Souad Ar­sane en­file son cos­tume de Bob l'éponge. Pres­sée. Ce 11 avril 2018 à SaintÉ­tienne, elle doit en­core as­su­rer quelques heures « d’ani­ma­tion com­mer­ciale ». En clair, s'agi­ter face à des en­fants plu­tôt ra­vis avant de se lan­cer dans un dé­fi­lé de mas­cottes sous forme de pa­rade entre les ran­gées de bou­tiques sté­pha­noises. La rou­tine. Mais cette fois, Souad ne dé­croche pas les yeux de son té­lé­phone. « Yeah, yeah, yeah… », ré­pète-t-elle face au smart­phone. Sur le pe­tit écran, Thier­ry Fré­maux, dé­lé­gué gé­né­ral du Fes­ti­val de Cannes énu­mère les films de la sé­lec­tion of­fi­cielle 2018. La nuit pas­sée, vers quatre heures du ma­tin, la jeune femme de 22 ans a bien re­çu un mail fi­gu­rant une co­pie de tex­to ré­di­gé par ce même homme. Le mes­sage pro­ve­nait d'An­toine Des­ro­sières, réa­li­sa­teur du film À ge­noux les gars dans le­quel Souad as­sure un des rôles prin­ci­paux : « On l’a fait ! » Mal­gré ça, quand le pa­tron du fes­ti­val an­nonce en di­rect la sé­lec­tion du film dans la ca­té­go­rie Un cer­tain re­gard, Souad n'est pas sûre de com­prendre. « Je ne me ren­dais pas du tout compte de ce que ça vou­lait dire, confie-t-elle sur une vaste ter­rasse du Pa­lais des Fes­ti­vals, à la mi-mai, ce jour­là, la confé­rence de presse s’est ter­mi­née et je suis al­lée bos­ser au centre com­mer­cial, dans mon cos­tume de Bob l’éponge. » Pas tout à fait le pre­mier per­son­nage in­car­né par Souad Ar­sane à vrai dire. Deux ans plus tôt, elle fi­lait à Stras­bourg pour re­joindre Des­ro­sières (avec qui elle avait col­la­bo­ré pour la pre­mière fois sur Ha­ra­miste en 2015) dans le rôle de Yas­mi­na, ly­céenne en zone pé­ri­ur­baine. Trois se­maines de tour­nage à l'ar­rache, une équipe ré­duite au strict mi­ni­mum et des ac­teurs en­core no­vices au ci­né­ma. Le ré­sul­tat: À ge­noux les gars ou Sex­tape, en an­glais. Un film d'un peu plus d'une heure et de­mie où deux couples pa­potent sexe et fel­la­tion dans un « grec », se prennent la tête et règlent leurs comptes au­tour d'une sale his­toire de chan­tage au sex­to. « Mon moyen mé­trage Ha­ra­miste, c’était un pe­tit la­bo ex­pé­ri­men­tal, re­place Des­ro­sières, c’est là qu’on a in­ven­té une ma­nière de tra­vailler en­semble. » Com­prendre : les jeunes Souad Ar­sane et Inas Chan­ti (dans le rôle de Rim, la soeur de Yas­mi­na) sont tout au­tant ac­trices que co-scé­na­ristes du long mé­trage. Pas loin d'être la re­cette d'un film au­then­tique qui donne en­fin la pa­role aux femmes sur le su­jet du consen­te­ment. Dans l'as­cen­seur du Grand Hô­tel le jeu­di 11 mai au ma­tin, sur la Croi­sette, Meh­di Dah­mane et Si­di Me­jai gloussent. Une cliente de l'éta­blis­se­ment vient de re­con­naître les in­ter­prètes de Ma­jid et Salim, en couple avec les soeurs Rim et Yas­mi­na à l'écran. Les deux per­son­nages res­pon­sables de la vi­déo vo­lée mon­trant l'une des deux jeunes femmes en pleine acte aus­si. « Ah, c’est vous les deux connards du film, rit-elle, je vais vers le par­king vous me faites rien hein, pas comme dans votre scène d’À ge­noux les gars ! » Dans le lob­by, les deux jeunes d'une pe­tite ving­taine d'an­nées re­jouent le mo­ment de­vant leurs amis, dé­tails à l'ap­pui. Re­mar­quant à peine l'ar­ri­vée des voi­tures of­fi­cielles pré­vues pour em­me­ner toute la troupe au fa­meux pho­to­call. Plus pré­ci­sé­ment, un bloc com­pact de pho­to­graphes prêts à presque tout pour cap­ter un bout de re­gard de ces stars qui dé­filent à lon­gueur de jour­née au pu­pitre dé­co­ré d'une palme d'or. « Vous êtes beaux ! » braille Souad sur le cô­té pen­dant que les deux gar­çons et Elis Gar­diole, le troi­sième com­père, prennent la pose bras des­sus bras des­sous fa­çon sou­ve­nir de va­cances. Inas plisse les yeux, peut-être pour se pro­té­ger de la vio­lence de ce pas­sage obli­gé. Et puis, la jeune femme est « éblouie » par les flashs qui cré­pitent. D'un signe de la main, elle prend le temps de sa­luer les pho­to­graphes ama­teurs, et les ano­nymes qui pressent leurs es­ca­beaux un peu plus loin aux abords du pa­lais, et la hèlent. En re­trait, Meh­di et Si­di per­siflent : « Ah mais elle se prend pour qui Inas ? T’es per­sonne hein ! »

« Je me re­te­nais de pleu­rer toute la jour­née »

Pas tout à fait. En l'es­pace de deux jours, tous les mé­dias se ruent sur la bande, en par­ti­cu­lier Inas Chan­ti et Souad Ar­sane, in­con­tes­tables hé­roïnes du film. « On a as­sez en­ten­du les gar­çons dans le ci­né­ma », mar­tèlent plu­sieurs jour­na­listes. Cette fois-ci, ce se­ront les deux jeunes femmes les stars de la pro­mo­tion éclair, avec au pro­gramme le quo­ti­dien Li­bé­ra­tion, France In­fo, le mé­dia adap­té aux ré­seaux so­ciaux Brut, la ra­dio du fes­ti­val, France In­ter et même un shoo­ting aux pe­tits oi­gnons pour l'édi­tion spé­ciale Cannes du fé­mi­nin Gra­zia. Inas Chan­ti : « On n’ar­rête pas de me

« Tout le monde ve­nait me voir pour me de­man­der : “Mais alors vous êtes ac­trice pro­fes­sion­nelle ?” » Inas Chan­ti

trans­fé­rer des ar­ticles sur le film et ma per­for­mance, écrits en ita­lien, en es­pa­gnol et d’autres langues en­core. Mais les gens qui me les en­voient ne parlent même pas ita­lien ou es­pa­gnol ! » Pas loin du Pa­lais des Fes­ti­vals vers 21 heures ce jeu­di 10 mai, Ka­ri­ma, la mère de Si­di Me­jai, aus­culte la te­nue de son fils et veille aux der­niers ajus­te­ments avant que toute l'équipe se lance sur le ta­pis rouge. « Juste de­vant nous sur les marches il y avait Cate Blan­chett, c’était fou ! », s'ex­cite Souad une fois en haut. Toute l'équipe trinque dans un pe­tit sa­lon pas loin de l'am­phi­théâtre De­bus­sy et son mil­lier de places. On prend des pho­tos sous l'af­fiche du fes­ti­val mon­trant Jean-Paul Bel­mon­do et An­na Ka­ri­na dans Pier­rot le fou. On s'em­brasse en te­nue de soi­rée, en smo­king rose ou en cos­tume. Si­di Me­jai : « Je suis tout ému à l’in­té­rieur. »

Dans la salle, Inas ne peut pas s'em­pê­cher de je­ter un oeil à la moindre per­sonne qui quit­te­rait son siège avant la fin de l'heure trente-huit mi­nutes de film. Se­lon ses comptes, cinq per­sonnes sont dé­jà par­ties et c'est trop. Chaque blague qui semble tom­ber à plat l'in­quiète. La jeune femme a l'im­pres­sion qu'il n'y a « au­cune ré­ac­tion du tout », elle est frus­trée. En plus, elle se trouve « nulle » à l'écran. « Je me re­te­nais de pleu­rer de­puis le dé­but de la jour­née, j’étais dans un état se­cond », avoue-t-elle. Im­pos­sible d'en pro­fi­ter pour la jeune femme en études de droit. Même à la soi­rée cé­lé­brant l'avant-pre­mière du film dans la clin­quante Vil­la Sch­weppes, au des­sus du ca­si­no. La chan­teuse fran­çaise Cla­ra Lu­cia­ni joue quelques-uns de ses hits mais le pu­blic dense est plu­tôt tour­né vers la bande de jeunes ac­teurs. « Tout le monde ve­nait me voir pour me de­man­der : “Mais alors vous êtes ac­trice pro­fes­sion­nelle ?” », peste Inas Chan­ti. An­toine Des­ro­sières hausse le ton : « Quand San­drine Bon­naire a fait À nos amours, elle était pro­fes­sion­nelle ou pas ? Et So­phie Mar­ceau dans La Boum, pro­fes­sion­nelle ? Puis­qu’Inas et Souad ont lar­ge­ment la di­men­sion des noms que je viens de ci­ter, je pose la ques­tion. » La se­maine sui­vant le fes­ti­val, Inas Chan­ti au­ra plu­sieurs par­tiels d'uni­ver­si­té à va­li­der. Si­di Me­jai, des exa­mens de BTS. Elis Gar­diole, son job de ste­ward pour Bri­tish Air­lines et Souad son bou­lot dans l'ani­ma­tion. Et Med­hi Dah­mane, ses études en école de com­merce, sauf s'il change de plan : l'après-mi­di même, Ryan Coo­gler donne une mas­ter­class à pro­pos de son block­bus­ter Black Pan­ther dans une pe­tite salle du pa­lais. Le jeune homme fonce : « Il faut que je puisse le voir, et pour­quoi pas lui par­ler. Être dans un Mar­vel, c’est ça le but ! »•

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