JOHN CA­ME­RON MIT­CHELL

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Hors Cadre. Dans How to Talk to Girls at Par­ties, il y a du sexe, sans doute de la drogue, des ex­tra­ter­restres en com­bi­nai­sons de la­tex fluo et sur­tout l'odeur du punk. Mais pas n'im­porte le­quel. Ce­lui qui a dé­fer­lé sur l'An­gle­terre puis dans le monde en­tier au cours de l'an­née 1977. Ce­lui dont l'im­pec­cable John Ca­me­ron Mit­chell, chaî­non man­quant entre Todd Haynes, John Wa­ters et De­rek Jar­man n'a ja­mais com­plè­te­ment ou­blié le mes­sage.

DansHow­toTalk­to Girls at Par­ties, fa­bu­leux nou­veau film du réa­li­sa­teur amé­ri­cain aprèsHed­wig an dtheAn­gry In ch, il y a du sexe, sans doute de la drogue, des ex­tra­ter­restres en com­bi­nai­sons de la­tex­fluo et sur­tout l’ odeur du punk. Mais pas n’ im­porte le­quel. Ce­lui qui adé­fer­lé­surl’ An­gle­terre puis dans le monde en­tier au cours de l’ an­née 1977. Ce­lui dont l’ im­pec­cable John Ca­me­ron Mit­chell, chaî­non man­quant entre Todd Ha yn es, John Wa­ters et De­rekJarm an, n’ a ja­mais com­plè­te­ment ou­blié le mes­sage.

Est-ce que cette époque pour­rait voir re­ve­nir le mou­ve­ment punk à l'avant­garde de la contre-culture ? En tout cas, ça se­rait sal­va­teur. Vous ima­gi­nez la tronche de Do­nald Trump si des jeunes Sex Pis­tols ou Ra­mones pleins de haine dé­bar­quaient dans le pay­sage avec des chan­sons qui lui crachent à la gueule : « God Save Trump and His Fas­cist Re­gime… » J'ado­re­rais voir ça de mon vi­vant. Est-ce qu'un mou­ve­ment comme le punk pour­rait de­ve­nir le contre­poids idéal à tout ce qui dé­conne au­jourd'hui ? Peut-être bien, mais sous quelle forme, ce n'est pas évident. Sur­tout qu'il y a quelque chose d'iro­nique der­rière cette pré­si­dence hor­rible. Un des grands man­tras du punk, c'était : « Nous al­lons foutre en l'air le sys­tème. » Qu'est-ce que Trump dit de dif­fé­rent de ces jeunes gens avec des iro­quoises ? Pas grand-chose. Donc, à par­tir de là, si nous vou­lons com­battre Trump et les gens comme lui, il faut lui op­po­ser la même co­lère, mais sur des de­mandes très pré­cises. Au­jourd'hui, beau­coup de per­sonnes se ré­clament du punk et même dans les sphères of­fi­cielles : pu­bli­ci­tés punk, grandes ré­tros­pec­tives d'art dans les mu­sées, etc... Quelle se­rait votre dé­fi­ni­tion du mes­sage lais­sé par le punk ? Comme tout le monde, ma dé­fi­ni­tion n'est pas très claire. D'ailleurs est-ce qu'on peut vrai­ment dé­fi­nir un mou­ve­ment qui a pris ra­cine avec la mu­sique et s'est en­suite sai­si de la jeu­nesse à tra­vers la lit­té­ra­ture, les films, les fringues… D'ailleurs, dans le film, les per­son­nages d'ex­tra­ter­restres, comme ce­lui d'Elle Fan­ning, posent sé­rieu­se­ment la ques­tion : « Mais ce truc punk, c’est quoi ? » Pour moi aus­si c'est dif­fi­cile de mettre des mots sur une sen­sa­tion. Une sen­sa­tion d'être en rup­ture avec tout ce qui est cen­sé re­pré­sen­ter le bon goût dans nos so­cié­tés, tout ce qui in­carne l'au­to­ri­té d'un sys­tème. Le punk est en­core ac­tuel car il re­met sans cesse en cause l'ordre éta­bli des choses et le monde dans le­quel on vit. Mais au­jourd'hui, il est tel­le­ment di­lué dans tout un tas de trucs que ça a per­du de son sens… Pre­nez un des mes­sages ori­gi­nels du punk : « Ne soyez pas des ven­dus ! » Ap­pli­qué à l'époque des ré­seaux so­ciaux où tout le monde se met en scène et vend une par­tie de sa vie à Fa­ce­book et les autres, c'est de­ve­nu in­te­nable. Évi­dem­ment que nous sommes tous obli­gés, à un mo­ment ou un autre, d'être des ven­dus. Dès lors, le truc que je pré­fère re­te­nir en tant que ci­néaste c'est ce­lui du « Do it your­self », qui veut que ces groupes punk – The Slits, The Dam­ned, Ra­mones – se soient sai­sis d'une gui­tare et ne se soient pas po­sé plus de ques­tions que ça. Et la bonne nou­velle de l'époque, c'est qu'il n'y a plus tel­le­ment d'ar­gent. Donc les jeunes créa­teurs peuvent tous re­faire ce genre de truc. Vous dites par­fois : « Ne pas avoir vé­cu en di­rect les ou­trances du punk pour­rait res­ter par­mi mes grands re­grets. » Pour quelles rai­sons ? Parce que je me re­trouve au­jourd'hui dans la po­si­tion de ce­lui qui a failli se trou­ver au bon en­droit, au bon mo­ment, mais qui a man­qué le pas­sage de la co­mète (sic). Et à quelques cen­ti­mètres près en plus. J'au­rais cer­tai­ne­ment ai­mé être en An­gle­terre en 1977 quand les Sex Pis­tols se sont mis en tête de don­ner un concert sur la Ta­mise en pé­niche, le jour du ju­bi­lé de la reine d'An­gle­terre. Je suis sûr que vivre l'émeute en di­rect ça m'au­rait bran­ché… Je me suis tou­jours sen­ti punk dans l'es­prit : créer avec peu de moyens, re­mettre en cause l'au­to­ri­té, être scep­tique face aux va­leurs éta­blies. C'est la base, non ? J'au­rais sans doute cla­qué le peu de fric que j'avais dans la bou­tique de fringues te­nue par Mal­colm Mac La­ren (ma­na­ger his­to­rique des Sex Pis­tols, ndlr) et Vi­vienne West­wood. Quand vous êtes en­core en­fant, vous vi­vez pour­tant au Royaume-Uni. Est-ce que vous sen­tiez ar­ri­ver les pré­mices du mou­ve­ment punk ?

Peut-être, mais c'était en­core confus pour moi. Vous sa­vez, j'ai pas­sé une par­tie de ma jeu­nesse en in­ter­nat car ma mère est écos­saise. On était au dé­but des an­nées 70. La bande-son, c'était vrai­ment le glam rock. Il y en avait par­tout. Les jeunes gens de l'époque étaient in­croya­ble­ment bien ha­billés et de fa­çon très bi­zarre. C'était amusant de voir des filles res­sem­bler à des gar­çons et vice-versa. Vous avez vu le film de mon ami Todd Haynes, Vel­vet Gold­mine ? Mer­veilleux ! L'époque res­sem­blait un peu à ça. Il y avait un es­poir pour la jeu­nesse. L'es­poir de s'af­fir­mer au­tre­ment. À tra­vers la sexua­li­té, les drogues, les fringues. Da­vid Bo­wie in­car­nait cette li­bé­ra­tion. Même si la pre­mière fois que je l'ai vu il m'a un peu ef­frayé, je dois bien l'avouer. C'était à la té­lé­vi­sion, sur la BBC. Il jouait « Jean Ge­nie », je crois, pour l'émis­sion Top of the Pops. On ne voyait que ses che­veux teints en rouge. J'ai re­gar­dé ça en me di­sant : « Mais ce type est dé­goû­tant. Oh mon dieu, ses mi­miques… » Trau­ma­ti­sant ! Il m'a fal­lu un peu de temps pour com­prendre que cet ar­tiste avait li­bé­ré quelque chose chez moi rien qu'en ap­pa­rais­sant… dif­fé­rent. Par la suite, beau­coup de choses dans ma vie me sont ap­pa­rues, di­sons, Bo­wiesques : mon co­ming-out, ma fas­ci­na­tion pour les drag queens, sans doute des sé­quences en­tières de mes films, etc.

En fin de compte, qu'est-ce qui vous a at­ti­ré dans ces mu­siques ?

Ça vous per­met­tait d'as­su­mer votre en­vie, d'être un peu un out­si­der et de re­mettre en cause la so­cié­té, di­sons, of­fi­cielle. L'ou­trance est tou­jours une bonne chose. Crier sa dif­fé­rence est tou­jours une bonne chose. Mais ce que le punk m'a ap­pris c'est sur­tout de pen­ser : « Tu ne prends pas le monde au­tour au sé­rieux ? Alors com­mence par ne pas te prendre au sé­rieux et tout ira bien. » Vous sa­vez, j'ai re­çu une édu­ca­tion as­sez guin­dée : mon père était gé­né­ral de l'ar­mée amé­ri­caine, en poste dans le Ber­lin d'avant la chute du mur. Quand on vi­vait en Al­le­magne nous ha­bi­tions une grande mai­son un peu si­nistre avec des do­mes­tiques et même un cui­si­nier fran­çais. Je ne di­rais pas que c'était hor­rible, mais ce­la vous don­nait en­vie de faire tout un tas de trucs que la mo­rale au­rait ré­prou­vée. Une par­tie de l'af­fir­ma­tion de ma dif­fé­rence, c'était de pas­ser mes disques de The Slits. Vous ima­gi­nez les ré­ac­tions : « Oh mais ton groupe pré­fé­ré, ce groupe de filles là, elles s’ap­pellent “les fentes” et elles sont to­pless sur la po­chette. Tu es bien cer­tain que c’est ton truc, Da­vid ? » Quelques an­nées plus tard, quand je suis re­ve­nu à New York j'ai com­men­cé à fré­quen­ter ces soi­rées qui se fai­saient ap­pe­ler Squee­zeBox. Ça se pas­sait à Green­wich Vil­lage, dans un su­per club, le Don Hill. C'étaient des soi­rées punk queer où je me sen­tais ex­trê­me­ment à ma place. Ru­dolf Giu­lia­ni com­men­çait à peine son man­dat, et clai­re­ment, son idée c'était de net­toyer la ville de tout son dan­ger et de toute sa mar­gi­na­li­té. Bref, dé­truire tout ce qui fait la vé­ri­té de New York. Vous n'étiez plus vrai­ment le bien­ve­nu si vous étiez punk, toxi­co ou tra­ves­ti. Donc, là en­core, ce pe­tit re­fuge à mar­gi­naux a été une bonne chose…

Vos films cé­lèbrent sou­vent la jeu­nesse. Qu'est-ce que vous pen­sez de la jeu­nesse ac­tuelle ? Se ré­volte-t-elle as­sez à votre goût d'an­cien punk ?

Je ne veux pas pas­ser pour un vieux con mo­ra­li­sa­teur de main­te­nant plus de cin­quante ans, mais j'ai un peu plus de mal à ima­gi­ner une ré­volte glo­bale de la jeu­nesse au­jourd'hui. Pour­tant, j'en per­çois des mil­liers et des mil­liers. Toutes lé­gi­times. Toutes lo­ca­li­sées à di­vers en­droits du monde. Mais le gros sou­ci c'est qu'au lieu de per­mettre les con­ver­gences de la ré­volte, In­ter­net a un peu tout ato­mi­sé. C'est comme pour la mu­sique. De­puis com­bien de temps, vous n'avez pas vu émer­ger un mou­ve­ment mu­si­cal ca­pable de tout em­por­ter sur son pas­sage ? Dans le rock, il y a eu le grunge avec Nir­va­na, et de­puis, plus rien.

C'est pa­reil avec les mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion qui naissent dans la rue ?

C'est en­core un peu tôt pour le dire mais oui, j'ai l'im­pres­sion. Ils ap­pa­raissent très vite, mais dis­pa­raissent aus­si vite. Pre­nez Oc­cu­py Wall Street par exemple ou les ré­centes manifestations contre Do­nald Trump qui ont eu lieu dans toute l'Amé­rique avec, à la tête des cor­tèges, des LGBT, des femmes, des mi­li­tants pour le contrôle des armes (in­ter­view réa­li­sée en mai 2017, ndlr). Ces pous­sées de fièvre on­telles dis­pa­ru parce que le monde va mieux ? Je ne pense pas. Je crois plu­tôt que nous en sommes ar­ri­vés à un point où notre at­ten­tion baisse très vite. Trop vite sans doute. Avec les ré­seaux so­ciaux nous avons bas­cu­lé dans un monde où la jeu­nesse a des as­pi­ra­tions à la ré­volte aus­si fortes que la gé­né­ra­tion du punk, di­sons, mais se laisse vite rat­tra­per par l'en­nui. Le dis­cours qu'on peut en­tendre au­jourd'hui aux États-Unis c'est : « Je vais chan­ger le monde avec mes co­pains, mais si ça n’a rien don­né dans deux se­maines je pas­se­rai à autre chose, j’irai faire un sel­fie. » C'est un peu pa­ra­doxal, parce que je crois qu'au­jourd'hui on a quand même énor­mé­ment de rai­sons de s'op­po­ser à la marche du monde. •

« Je me suis tou­jours sen­ti punk dans l’es­prit : créer avec peu de moyens, re­mettre en cause l’au­to­ri­té, être scep­tique face aux va­leurs éta­blies. C’est la base, non ? »

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