NET­FLIX DO BRAZIL

So Film - - Sommaire - PAR JEAN- MA­THIEU AL­BER­TI­NI, À RIO DE JA­NEI­RO

En­quête. Des abon­nés qui ré­si­lient en masse, des jour­na­listes qui in­vitent l'ex-pré­si­dente Dil­ma Rous­seff à faire un pro­cès à Net­flix, des ac­cu­sa­tions de « ter­ro­risme d'État »… Mais quelle est donc cette mi­ni-sé­rie té­lé qui agite tant la so­cié­té bré­si­lienne ? Ré­ponse : une fic­tion po­li­tique réa­li­sée par Jo­sé Pa­dil­ha ( Nar­cos, Ti­reur d'élite), so­bre­ment in­ti­tu­lée O Me­ca­nis­mo.

Des abon­nés qui ré­si­lient en masse, des jour­na­listes qui in­vitent l’ex-pré­si­dente Dil­ma Rous­seff à faire un pro­cès à Net­flix, des ac­cu­sa­tions de « ter­ro­risme d’État »… Mais quelle est donc cette mi­ni-sé­rie té­lé qui agite tant la so­cié­té bré­si­lienne ? Ré­ponse : une fic­tion po­li­tique réa­li­sée par Jo­sé Pa­dil­ha (Nar­cos, Ti­reur d’élite), so­bre­ment in­ti­tu­lée O Me­ca­nis­mo et lar­ge­ment ins­pi­rée des af­faires de cor­rup­tion qui planent en­core sur la classe po­li­tique au­ri­verde. Et c’est jus­te­ment en en­tre­te­nant le flou entre la réa­li­té et la fic­tion que le géant Net­flix s’est mis à dos tout un pays.

É pi­sode 5, 28e mi­nute. Pour João Hi­gi­no, un ava­tar à peine dé­gui­sé de l'ex-pré­sident Lu­la, l'heure n'est pas à la plai­san­te­rie : « Il faut ar­rê­ter cette hé­mor­ra­gie. » Cette pe­tite phrase lâ­chée au dé­tour d'une scène de la sé­rie au­ra suf­fi à en­flam­mer les ré­seaux so­ciaux, élec­tri­ser le dé­bat po­li­tique et déclencher les com­men­taires des plus hautes au­to­ri­tés du Bré­sil. Le mieux ? Il n'en fal­lait pas plus pour que Dil­ma Rous­seff, des­ti­tuée en 2016, dé­nonce avec force le grand flou ar­tis­tique entre la fic­tion et la réa­li­té d'un Bré­sil en­core conva­les­cent suite aux af­faires de cor­rup­tion qui ont af­fai­bli sa classe po­li­tique. Rien d'éton­nant donc à ce que l'an­cienne pré­si­dente serre les dents et in­cri­mine vio­lem­ment un réa­li­sa­teur qui « uti­lise le même ton qu’une par­tie de la presse bré­si­lienne pour pra­ti­quer un as­sas­si­nat de ré­pu­ta­tion, en dé­ver­sant dans sa sé­rie té­lé­vi­sée des men­songes que même une par­tie de la grande presse na­tio­nale n’a pas eu l’au­dace d’in­si­nuer » . Mais à quoi pen­saient les di­ri­geants de Net­flix quand ils ont don­né leur feu vert à la pro­duc­tion d'O Me­ca­nis­mo ? S'at­ten­daient-ils à ce que cette fic­tion li­bre­ment ins­pi­rée de la fa­meuse en­quête La­va Ja­to, alias le plus grand scan­dale de cor­rup­tion de l'his­toire du pays, dé­chaîne au­tant de pas­sions au Bré­sil ? Le sou­hai­taient-ils avec juste ce qu'il faut de cy­nisme mer­can­tile ? Pas for­cé­ment, si l'on s'en tient aux pro­pos de Jo­sé Pa­dil­ha (le re­make de Ro­bocop, la sé­rie Nar­cos, c'est lui) à l'oc­ca­sion d'une confé­rence de presse mi-en­ga­gée, mi-dé­sin­volte don­née en mars der­nier à Rio de Ja­nei­ro. Ex­trait : « Au Bré­sil, la cor­rup­tion fait par­tie de la lo­gique, de la struc­ture po­li­tique. O Me­ca­nis­mo n’a pas d’idéo­lo­gie, il opère aus­si bien dans les gou­ver­ne­ments de gauche que de droite. » Peut-être que les dé­ci­deurs de Net­flix ont naï­ve­ment pen­sé qu'un pays ayant vu tom­ber sur l'au­tel de la lutte contre la cor­rup­tion deux de ses di­ri­geants les plus em­blé­ma­tiques (les an­ciens pré­si­dents Dil­ma Rous­seff et Lu­la) pour­rait par­fai­te­ment cau­té­ri­ser ses plaies, le temps d'une sé­rie de pres­tige en huit épi­sodes.

Peut-être se sont-ils tout sim­ple­ment re­fu­sés à en­vi­sa­ger le ca­rac­tère sul­fu­reux de cette fa­meuse phrase re­cy­clée en dia­logue de fic­tion dans l'épi­sode 5 de O Me­ca­nis­mo. Avant de fui­ter dans la presse en 2016, puis de se trans­for­mer en bombe lan­cée contre les ins­ti­tu­tions bré­si­liennes, la phrase en ques­tion a été pro­non­cée par le sé­na­teur Ro­me­ro Jucá. À l'ori­gine, une conver­sa­tion sur­réa­liste et cy­nique au cours de la­quelle le sé­na­teur et un autre homme pla­ni­fiaient l'im­peach­ment à ve­nir dans le but de mettre un coup d'ar­rêt à l'opé­ra­tion La­va Ja­to. De­puis, cette même phrase s'est af­fi­chée sur les murs de Rio, a été re­cy­clée en oeuvres d'art, a plu­sieurs fois re­fait sur­face dans des ca­ri­ca­tures. Cette fois, elle sort donc de la bouche de l'ac­teur in­car­nant Lu­la. Sans doute est-ce la rai­son pour la­quelle elle sus­cite une telle in­di­gna­tion. Dès le len­de­main de la dif­fu­sion de l'épi­sode 5, le fort res­pec­té cri­tique de ci­né­ma Pa­blo Villa­ça pu­blie sur son blog un texte ex­pli­quant pour­quoi il a dé­ci­dé de se désa­bon­ner de Net­flix. La mèche est al­lu­mée et voi­là que l'ap­pel à boy­cot­ter pu­re­ment et sim­ple­ment la pla­te­forme amé­ri­caine se ré­pand par­mi le peuple de gauche. Im­mé­dia­te­ment, la ré­ponse du camp op­po­sé prend forme. Les par­ti­sans de l'im­peach­ment raillent « une gauche qui ne dé­fend la li­ber­té d’ex­pres­sion que quand ça l’ar­range » . His­toire de don­ner un peu de sub­stance à leur po­si­tion de prin­cipe, ces der­niers n'hé­sitent pas à res­sor­tir des ti­roirs une po­lé­mique ayant eu lieu quelques mois plus tôt, quand des mou­ve­ments conser­va­teurs ont réus­si à faire in­ter­dire l'ex­po­si­tion Queer Mu­seu, ju­gée im­mo­rale. De son cô­té, Villa­ça re­lance et es­quive for­te­ment les ar­gu­ments de ses op­po­sants : « À la dif­fé­rence de la cen­sure que ces groupes veulent im­po­ser, le boy­cott n’est pas an­ti-dé­mo­cra­tique. Je n’ai ja­mais de­man­dé à ce que Net­flix re­tire sa sé­rie alors qu’eux s’im­posent par la vio­lence pour que per­sonne n’as­siste à l’ex­po­si­tion. » Au fi­nal, se­lon les es­ti­ma­tions, en­vi­ron 10 000 per­sonnes ont an­nu­lé leur abon­ne­ment à la suite de cette cam­pagne de boy­cott. « L’idée n’est pas d’at­ta­quer Net­flix au por­te­feuille, dé­taille Villa­ça. Avec ses 118 mil­lions d’abon­nés, ils ne souffrent pas d’une ac­tion à cette échelle, mais au­cune en­tre­prise n’est in­dif­fé­rente à la perte sou­daine de clients. Le but est d’at­ti­rer l’at­ten­tion, de mon­trer que beau­coup de gens ont été très dé­çus par la ma­nière d’abor­der ce thème. » À l'in­verse, Sér­gio Bru­no Mar­tins, pro­fes­seur d'his­toire de l'art à la PUC- Rio ( l'uni­ver­si­té pon­ti­fi­cale ca­tho­lique de Rio) consi­dère que « ce boy­cott est une ré­ponse in­fon­dée qui se pose dans un faux dé­bat. La gauche sou­haite aus­si pro­fi­ter de cette po­lé­mique. À par­tir de là on peut dire que ce boy­cott ne fonc­tionne pas. » En tout cas ce boy­cott at­tire l'at­ten­tion sur l'oeuvre in­cri­mi­née sous la forme d'un in­évi­table « ef­fet Strei­sand ». Pa­blo Villa­ça sou­pire : « Cer­tains ont pu se dire : “Si ce com­mu­niste n'aime pas, je vais m'abon­ner.” » La peur pa­nique du com­mu­nisme est tou­jours très an­crée au Bré­sil chez une par­tie de la droite nos­tal­gique de la dic­ta­ture mi­li­taire. L'un des fils du can­di­dat d'ex­trême droite à la pré­si­den­tielle a d'ailleurs ten­té de sur­fer sur la po­lé­mique en twit­tant : « Si la gauche est apeu­rée par la sé­rie, ima­gi­nez leur ré­ac­tion si on ap­pre­nait que Net­flix réa­li­sait un do­cu­men­taire sur mon père. » La com­mu­ni­ca­tion de Net­flix a ré­pon­du par un la­pi­daire : « Tu es folle, ma ché­rie. » Consé­quence : nou­velle com­bus­tion de la toile qui, pour le coup, en­traîne cer­tains com­men­taires de clients prêts à re­prendre

« L’IDÉE N’EST PAS D’AT­TA­QUER NET­FLIX AU POR­TE­FEUILLE. AVEC 118 MIL­LIONS D’ABON­NÉS, ILS NE SOUFFRIRONT PAS D’UNE AC­TION À CETTE ÉCHELLE. » PA­BLO VILLA­ÇA, CRI­TIQUE DE CI­NÉ­MA

leur abon­ne­ment sur la plate-forme de dif­fu­sion. De son cô­té, Pa­blo Villa­ça conti­nue à af­fir­mer qu'il n'a pas du tout ini­tié un mou­ve­ment de boy­cott de Net­flix. À l'en­tendre, le cri­tique s'est juste conten­té de rendre pu­bliques les rai­sons de l'an­nu­la­tion de son abon­ne­ment. « Pour tout dire, j’avais dé­jà pen­sé à ré­si­lier mon abon­ne­ment à Net­flix. Di­sons que cette sé­rie a été comme la goutte qui fait dé­bor­der le vase. » Une pause, un haus­se­ment d'épaule puis il re­lance : « Un tel par­ti pris, dans un pays aus­si di­vi­sé en pleine an­née élec­to­rale à l’is­sue to­ta­le­ment in­cer­taine, c’est je­ter de l’huile sur le feu. Le pays n’a vrai­ment pas be­soin de ça ! » Vrai. D'au­tant plus que du feu, il y en a : en mars, le convoi po­li­tique de Lu­la a été la cible de plu­sieurs coups de feu qui n'ont fait au­cune vic­time. Quelques se­maines plus tard, deux per­sonnes ont été bles­sées par balles dans un cam­pe­ment ins­tal­lé pour sou­te­nir l'ex-pré­sident em­pri­son­né. Même avant son post in­cen­diaire, Pa­blo Villa­ça sen­tait que les choses étaient en train de s'en­ve­ni­mer. Peut-être parce qu'il a com­men­cé à re­ce­voir des me­naces sur ses ré­seaux so­ciaux de­puis 2013. Lorsque la femme de Lu­la est dé­cé­dée en 2017, il a re­çu des cen­taines de mes­sages comme « suce sale com­mu­niste ! » ou « le pro­chain, ce se­ra toi. » De­puis peu, les at­taques se sont in­ten­si­fiées, son site a été vic­time d'une at­taque DDOS (des mil­liers de ro­bots sur­chargent un site pou­vant le faire tom­ber, tout en fai­sant aug­men­ter les coûts du ser­veur) et les me­naces se font plus pré­cises... « Le cli­mat ac­tuel a four­ni le com­bus­tible pour que cette sé­rie se re­trouve au centre de l’ac­tua­li­té » , ex­plique Sér­gio Mar­tins, avant de pré­ci­ser que la plu­part du temps, les po­lé­miques portent sur des ques­tions de mo­ra­li­té. En 2014, sur la très conser­va­trice chaîne de té­lé­vi­sion Glo­bo, un épi­sode de la no­ve­la dif­fu­sée à 21h avait bou­le­ver­sé le pays. Rai­son : deux hommes s'y étaient em­bras­sés pour la pre­mière fois. Les conser­va­teurs étaient aus­si­tôt mon­tés au cré­neau, ac­cu­sant la chaîne, taxée do­ré­na­vant de « com­mu­niste », de dif­fu­ser une sup­po­sée « idéo­lo­gie du genre » des­ti­née à per­ver­tir la jeu­nesse. Pour le pro­fes­seur, cette tra­di­tion de ré­per­cus­sion dans l'opi­nion pu­blique d'un fait ayant eu lieu dans une sé­rie n'est pas nou­veau : « Par contre, c’est beau­coup plus fort main­te­nant. Le fait de trai­ter d’un épi­sode ré­cent de l’ac­tua­li­té n’est pas un pro­blème en soi. Mais faire des choix po­lé­miques sur des af­faires en cours semble in­di­quer une op­tion com­mer­ciale plus qu’ar­tis­tique. L’idée est d’ex­ploi­ter les pas­sions in­tenses. » Jo­sé Pa­dil­ha parle lui d'un simple dé­tail : « “Ar­rê­ter l’hé­mor­ra­gie” est une ex­pres­sion com­mune » , et ra­joute qu'il n'a pas réa­li­sé l'épi­sode en ques­tion… Mais ses at­taques contre la gauche font dou­ter de son ob­jec­ti­vi­té sur le su­jet. Le réa­li­sa­teur a ain­si ajou­té dans la presse qu' « avant tout épi­sode, il est écrit que les faits ont été dra­ma­ti­sés. Si Dil­ma sa­vait lire, on ne par­le­rait pas de tout ça » . Jo­sé Pa­dil­ha a dé­jà été cri­ti­qué pour son film Troupe d’élite, énorme suc­cès au Bré­sil, sup­po­sé faire l'apo­lo­gie de la vio­lence po­li­cière. Le deuxième vo­let avait été plus consen­suel mais les li­ber­tés his­to­riques prises pour ra­con­ter l'his­toire de Pa­blo Es­co­bar dans Nar­cos, où il est pro­duc­teur et réa­li­sa­teur, avaient dé­jà créé quelques re­mous en Co­lom­bie. Sauf que ses dif­fé­rentes réa­li­sa­tions ba­sées sur des faits réels étaient bien plus nuan­cées que la sé­rie qui pro­pose une lutte du bien contre le mal un poil trop ma­ni­chéenne.

DOLEIROS ET CONSPI­RA­TION­NISTES

Le juge Sér­gio Mo­ro, fi­gure cen­trale de l'opé­ra­tion La­va Ja­to, pour­tant dé­peint à son avan­tage dans la sé­rie, a fait un bref com­men­taire sur le thème « ils ont abu­sé de la li­ber­té créa­tive ». L'un des trois réa­li­sa­teurs du pro­jet a beau cla­mer que les per­son­nages ne sont pas re­con­nais­sables, comme « si l’his­toire se pas­sait dans une autre ga­laxie », Dil­ma Rous­seff res­semble beau- coup au per­son­nage de Ja­nete Rus­kov, le do­lei­ro (ces gens qui échangent des dol­lars au mar­ché noir) Al­ber­to Yous­seff à Ro­ber­to Ibra­him, et la Pe­tro­bras à la Pe­tro­bra­sil... Et en plus, la sé­rie fait cir­cu­ler li­bre­ment le do­lei­ro Ibra­him au mi­lieu de l'équipe de cam­pagne de Dil­ma Rous­seff en 2014, alors qu'à cette époque, Yous­seff était dé­jà en pri­son. Et si O Me­ca­nis­mo tente bien de mon­trer à cer­tains mo­ments que la cor­rup­tion concerne tous les par­tis, l'ac­cent est lar­ge­ment mis sur la bê­tise de Ja­nete Rus­kov et le ma­chia­vé­lisme de João Hi­gi­no (Lu­la) et de son conseiller. Par consé­quent, n'im­porte quel spec­ta­teur peu au fait du monde po­li­tique bré­si­lien, peut prendre pour réelle l'in­trigue dé­ve­lop­pée au cours de la sé­rie. Sér­gio Mar­tins consi­dère que le pro­blème se pose da­van­tage sur la ma­nière dont la sé­rie a été mon­tée et donc ra­con­tée : un po­li­cier in­tègre et so­li­taire, se dé­bat­tant contre un monde de cor­rom­pus, contre sa fa­mille, contre lui-même (il est bi­po­laire). En clair, le per­son­nage ne com­prend rien. Mais la voix off, pro­cé­dé ré­cur­rent chez Pa­dil­ha, dit ab­so­lu­ment l'in­verse : calme, ex­pli­quant tout en dé­tails... « Ça ouvre un pa­ral­lèle avec le mo­ment po­li­tique ac­tuel où tout le monde cherche une ex­pli­ca­tion im­mé­diate et simple pour com­prendre un monde com­plexe » , éclaire le pro­fes­seur. Dans Troupe d’élite, c'était le « sys­tème » ; ici, c'est jus­te­ment, le « mé­ca­nisme ». « C’est peut être faux, mais c’est fa­cile à com­prendre, dé­ve­loppe Mar­tins, et ça fa­vo­rise le conspi­ra­tion­nisme. » Sur­tout quand tout part d'une toute pe­tite phrase… •

« SI DIL­MA ROUS­SEFF SA­VAIT LIRE, ON NE PAR­LE­RAIT PAS DE TOUT ÇA. » JO­SÉ PA­DIL­HA RÉA­LI­SA­TEUR

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