DOG­MAN

So Film - - Sommaire - PAR MAR­GHE­RI­TA NA­SI À ROME – PHO­TOS : LE PACTE

His­toire vraie. Cô­té pile : Dog­man, der­nier film du ci­néaste ita­lien Mat­teo Gar­rone. Cô­té face : un fait di­vers sor­dide qui, de­puis main­te­nant trente ans, n'en fi­nit pas de ques­tion­ner l'Ita­lie dans son rap­port à la vio­lence. Le fait di­vers, c'est ce­lui qui a trans­for­mé Pie­tro De Ne­gri, toi­let­teur ca­nin en ap­pa­rence pa­ci­fique, en as­sas­sin im­pi­toyable. Ceux qui dorment tou­jours mal avec le sou­ve­nir de cette his­toire ra­content.

Cô­té pile : Dog­man, der­nier film du ci­néaste ita­lien Mat­teo Gar­rone ( Go­mor­ra, Réa­li­té), en com­pé­ti­tion au der­nier Fes­ti­val de Cannes, et cou­ron­né du prix d’in­ter­pré­ta­tion mas­cu­line. Cô­té face : un fait di­vers sor­dide qui, de­puis main­te­nant trente ans, n’en fi­nit pas de ques­tion­ner l’Ita­lie dans son rap­port à la vio­lence. Le fait di­vers, c’est ce­lui qui a trans­for­mé Pie­tro De Ne­gri, toi­let­teur ca­nin en ap­pa­rence pa­ci­fique, en as­sas­sin im­pi­toyable ca­pable de mu­ti­ler et brû­ler sa vic­time. Ceux qui dorment tou­jours mal avec le sou­ve­nir de cette his­toire ra­content.

"J’avais sup­por­té du mieux que j’avais pu les mille in­jus­tices de For­tu­na­to ; mais, quand il en vint à l’in­sulte, je ju­rai de me ven­ger. Vous ce­pen­dant, qui connais­sez bien la na­ture de mon âme, vous ne sup­po­se­rez pas que j’aie ar­ti­cu­lé une seule me­nace. (...) Il faut qu’on sache que je n’avais don­né à For­tu­na­to au­cune rai­son de dou­ter de ma bien­veillance, ni par mes pa­roles ni par mes ac­tions. Je conti­nuai, se­lon mon ha­bi­tude, à lui sou­rire en face, et il ne de­vi­nait pas que mon sou­rire dé­sor­mais ne tra­dui­sait que la pen­sée de son im­mo­la­tion. » Si la réa­li­té n'avait pas tant de fois dé­jà dé­pas­sé la fic­tion, on pour­rait presque croire que l'in­quié­tant aveu ou­vrant La Bar­rique d’amon­tilla­do d'Ed­gar Al­lan Poe a ins­pi­ré un des faits di­vers les plus san­glants de l'his­toire de Rome. En 1988, Pie­tro De Ne­gri, toi­let­teur ca­nin mai­gri­chon et apeu­ré, se mue en as­sas­sin im­pi­toyable le temps d'une ven­geance contre Gian­car­lo Ric­ci, son ami bra­vache et cos­taud. Dans la nou­velle noire, Mon­tre­sor at­tire For­tu­na­to dans une niche par un pré­texte ; Pie­tro De Ne­gri, lui, convainc son ami boxeur de se fau­fi­ler dans une cage. Mon­tre­sor sort ses ou­tils de ma­çon et em­mure son ad­ver­saire vi­vant ; Pie­tro De Ne­gri uti­lise ses ac­ces­soires de toi­let­tage pour tor­tu­rer son aco­lyte avant de brû­ler et d'aban­don­ner son ca­davre dans une dé­charge. Cette ver­sion ma­cabre de Da­vid et Go­liath a nour­ri plu­sieurs ou­vrages et, en 2018, deux films : Rab­bia fu­rio­sa - Er Ca­na­ro, thril­ler san­gui­nolent si­gné Ser­gio Sti­va­let­ti, et Dog­man, donc. Trente ans après le meurtre, le geste de « Er Ca­na­ro » (l'homme à chiens) fas­cine en­core l'Ita­lie et la ques­tionne dans son en­semble. Dans ce contexte, la sor­tie du film de Gar­rone a aus­si rou­vert une vieille po­lé­mique : Vin­cen­zi­na Car­ni­cel­li, mère du boxeur, clame à ceux qui veulent bien l'en­tendre que son tueur n'a pas agi seul. Dé­lires d'une mamma in­con­so­lable ou énième preuve de l'in­cu­rie de la jus­tice ita­lienne ? Im­pos­sible d'en sa­voir plus de la bouche de Pie­tro De Ne­gri, dis­pa­ru des ra­dars de­puis sa sor­tie de pri­son en 2005, après seize ans der­rière les bar­reaux. Le plus simple reste alors de re­prendre l'his­toire à son dé­but.

Quatre doigts am­pu­tés

Tout com­mence par une scène aux ac­cents de wes­tern : le 19 fé­vrier, au pe­tit ma­tin, un éle­veur et son fils pro­mènent leurs che­vaux dans un ter­rain à l'aban­don non loin de Fiu­mi­ci­no, mais à des an­nées lu­mières de l'at­mo­sphère mo­derne et asep­ti­sée de l'aé­ro­port de la ca­pi­tale ita­lienne. Vers 8h30, père et fils tombent sur un sac d'où se dé­gage une étrange fu­mée. À l'in­té­rieur, les forces de l'ordre dé­couvrent le corps de Gian­car­lo Ric­ci, dit « Er Pu­gile », so­bri­quet dont la pe­tite frappe de 27 ans a éco­pé moins pour ses ex­ploits sur le ring que pour sa ten­dance à co­gner dans la rue. Le corps est cal­ci­né et atro­ce­ment mu­ti­lé : la tête est frac­tu­rée, quatre doigts ont été am­pu­tés et in­sé­rés dans les yeux, la bouche et l'anus du ca­davre. Nez, langue, oreilles et sexe ont éga­le­ment été sec­tion­nés. Même les flics et les mé­de­cins lé­gaux les plus che­vron­nés sont si­dé­rés : « Têtes dé­ca­pi­tées, femmes dé­mem­brées et bouillies dans des gros poêles avec du sa­von, ca­davres dé­la­brés et car­bo­ni­sés, jeunes avec les pieds em­mu­rés dans le ci­ment et je­tés dans le lac. On croyait avoir tout vu, jus­qu’à ce qu’on tombe sur ça » , ra­content-ils à l'écri­vain et scé­na­riste Vin­cen­zo Ce­ra­mi, qui se penche sur ce fait di­vers dans son ou­vrage Fat­tac­ci. Fé­roce, l'af­faire s'avère aus­si com­plexe : dif­fi­cile de sa­voir par où dé­mar­rer l'en­quête dans un quar­tier comme la Ma­glia­na, qui a don­né son nom à la bande la plus cé­lèbre de la pègre ro­maine. Fruit du cy­nisme des pa­laz­zi­na­ri – les en­tre­pre­neurs en­ri­chis par la spé­cu­la­tion im­mo­bi­lière – qui l'ont bâ­ti sous le ni­veau du Tibre, la zone est connue pour ses inon­da­tions, et les ma­rées de mar­gi­naux qui s'y dé­versent. L'après-mi­di du crime, pour­tant, un type se pointe chez les Ric­ci, ef­fon­drés par leur perte, et se met à gueu­ler : « Il est où Er Pu­gile, il est où, faut qu’on par­tage ! On a fait un bra­quage et il me doit la moi­tié du bu­tin ! » Le type n'est autre que De Ne­gri, qui, de fait, s'au­to-ac­cuse d'un bra­quage de­vant des flics ve­nus écou­ter les proches de la vic­time. Le toi­let­teur se re­trouve au poste, où il est in­ter­ro­gé pen­dant vingt-quatre heures. Sans ja­mais chan­ger sa ver­sion : suite au ré­cit d'un témoin, qui ra­conte avoir dé­po­sé le boxeur chez le toi­let­teur sans ja­mais l'avoir vu res­sor­tir de son sa­lon, De Ne­gri af­firme que Ric­ci et lui ont bra­qué un dea­leur na­po­li­tain, dont ils étaient cen­sés se par­ta­ger le bu­tin. Mais Ric­ci au­rait fi­lé avec tout le pac­tole. « Je m’oc­cu­pais des bra­quages à l’époque, du coup on m’a ap­pe­lé en ren­fort » , ra­conte An­to­nio Del Gre­co. Au­jourd'hui, l'homme donne ren­dez-vous dans un ca­fé près de la gare, en compagnie du jour­na­liste Mas­si­mo Lu­gli. Les deux amis ont co-écrit deux ou­vrages sur le toi­let­teur ca­nin : Cit­tà a ma­no ar­ma­ta et Il ca­na­ro del­la Ma­glia­na. At­ten­tion aux im­pres­sions trom­peuses : élé­gant, le flic porte une Ro­lex et sa po­chette de cos­tume ac­cueille un mou­choir co­quet ; vi­ril, le jour­na­liste a le crâne ra­sé et un sweat rose. « On s’est ren­con­trés il y a une tren­taine d’an­nées, on était voi­sins, on se croi­sait sou­vent, je sor­tais pour des séances de tir et il par­tait faire un jog­ging, c’était le monde à l’en­vers !, s'amuse Mas­si­mo Lu­gli. On a tout de suite sym­pa­thi­sé, et on a dé­ci­dé de ra­con­ter no­tam­ment l’his­toire du Ca­na­ro, un fait di­vers ex­trê­me­ment lit­té­raire, plein d’élé­ments sym­bo­liques. » Plein de re­bon­dis­se­ments aus­si. À com­men­cer par l'im­pro­bable im­pli­ca­tion d'An­to­nio Del Gre­co. At­ti­fé d'une mous­tache touf­fue, ma­gni­fi­que­ment as­sor­tie à cette fin des an­nées 1980, le po­li­cier se re­trouve donc à en­quê­ter sur Pie­tro De Ne­gri. Né en 1956 en Sar­daigne, De Ne­gri na­vigue entre pe­tite cri­mi­na­li­té et pe­tits bou­lots. Élec­tri­cien, char­pen­tier, il mul­ti­plie les pro­fes­sions avant d'em­mé­na­ger à Rome, où il se ma­rie, a une fille, et s'im­pro­vise toi­let­teur pour tou­tous – « Mam­bli la­vage de chiens », clai­ronne son échoppe. Avec, en prime, un peu de deal pour adou­cir les fins de mois. C'est dans le sa­lon ca­nin que se rend Del Gre­co. Der­rière une cage, il dé­couvre de mi­nus­cules taches de sang. « Peut-être celles d’un chien, mais je n’étais pas convain­cu. » D'au­tant que le coffre du vieux break du toi­let­teur est en­core hu­mide : le ta­pis vient d'être la­vé. « Fal­lait pas être Her­cule

" Fal­lait pas être Her­cule Poi­rot pour com­prendre que le meur­trier, c’était lui "An­to­nio Del Gre­co, po­li­cier char­gé de l’en­quête

Poi­rot pour com­prendre que le meur­trier, c’était lui. Mais on man­quait cruel­le­ment de preuves, on avait be­soin d’une confes­sion », rai­sonne Del Gre­co, qui dé­cide de chan­ger de stra­té­gie, et d'at­ta­quer le sus­pect « de l'in­té­rieur » . « Lais­sez-le tom­ber, ça ne sert à rien, cet idiot n’a rien fait » , clame-t-il de re­tour au poste. « Vous croyez vrai­ment qu’une pe­tite merde comme lui pou­vait tuer le boxeur ? Re­gar­dez-le, il se chie des­sus. » Au fur et à me­sure que les in­sultes fusent, le re­gard du sus­pect s'en­dur­cit, la ter­reur cède le pas à la co­lère. « J’ai alors as­sis­té à une des scènes les plus hal­lu­ci­nantes de toute ma car­rière de flic. Un peu comme lorsque Ed­ward Nor­ton confesse son crime à Richard Gere, dans la scène fi­nale de Peur pri­male » , fris­sonne en­core au­jourd'hui Del Gre­co. De Ne­gri écar­quille les yeux, em­prunte une voix qui semble di­rec­te­ment sor­tie des en­fers, et aboie ses aveux : « Vous vou­lez vrai­ment sa­voir ce qui s’est pas­sé ? Je vais vous le dire… Je lui ai cou­pé les oreilles comme un do­ber­man. Je lui ai cou­pé les couilles et je les ai mises dans sa gorge. Je lui ai dé­cro­ché les doigts, j’en ai mis un dans son cul, deux dans les yeux. Qu’est-ce qu’il criait, le bon­homme… » Clou du spec­tacle : le « Ca­na­ro » clame avoir ou­vert le crâne du boxeur, et la­vé son cer­veau avec du sham­poing pour chiens. La tor­ture au­rait du­ré, d'après le bour­reau, sept heures : De Ne­gri ne se se­rait in­ter­rom­pu que pour al­ler cher­cher sa fille à l'école. En réa­li­té, Er Pu­gile est mort au bout de qua­rante mi­nutes. « De Ne­gri a tout exa­gé­ré : dans la boîte crâ­nienne, on n’a pas trou­vé de trace de sham­poing. Les mu­ti­la­tions étaient bien pré­sentes, mais elles ont été réa­li­sées post-mor­tem, et il n’est pas al­lé cher­cher sa fille à l’école » , pré­cise Mas­si­mo Lu­gli. Vi­si­ble­ment friand de ré­cits tru­cu­lents, De Ne­gri en­voie, de­puis la pri­son, ses mé­moires à la juge Ol­ga Ca­pas­so. L'oc­ca­sion de re­ve­nir dans le dé­tail sur les sé­vices in­fli­gés alors qu'il « snif­fait des lignes tou­jours plus grosses, comme dans le film Scar­feis (sic) avec Al Pa­ci­no » . D'évo­quer les soi­rées pas­sées à la mai­son « consa­crées à la lec­ture d’un texte qui me tient à coeur, Psy­cho­cy­ber­né­tique » . De dé­non­cer les hu­mi­lia­tions in­fli­gées par Ric­ci – pluie de coups, in­sultes, vols. Et, au bout du compte, d'éri­ger sa propre my­tho­lo­gie : celle d'un humble tra­vailleur que les hu­mi­lia­tions ré­pé­tées muent en fé­roce as­sas­sin. Pour la juge, cette lo­gor­rhée s'ex­plique « par la né­ces­si­té de faire com­prendre que lui, l’in­of­fen­sif Ca­na­ro, a été le jus­ti­cier de plein de pe­tits dé­lin­quants de la Ma­glia­na har­ce­lés par Ric­ci » . Opé­ra­tion réus­sie ? À la

Ma­glia­na, peu de temps après le meurtre, une ins­crip­tion ap­pa­raît sur les murs : « Ca­na­ro sei tut­ti noi » (Ca­na­ro, tu es cha­cun de nous).

Pe­tites pou­pées avec des al­lu­mettes

Après qua­torze mois de dé­ten­tion pro­vi­soire, le Ca­na­ro sort de sa cel­lule. Sur une pho­to de l'époque, on le voit sou­riant, lu­nettes de so­leil sur le nez, en train de ca­res­ser le chien d'un des res­pon­sables de la pri­son. On le dé­clare men­ta­le­ment ir­res­pon­sable, et « on consi­dère qu’il n’est plus so­cia­le­ment dan­ge­reux » , ex­plique Mas­si­mo Lu­gli. Pour l'écri­vain, le jour de la li­bé­ra­tion de De Ne­gri coïn­cide avec une cui­sante dé­faite : Ma­riel­la Re­go­li, qui tra­vaille pour le quo­ti­dien Il Mes­sag­ge­ro, lui souffle le scoop du siècle. La jour­na­liste guette le toi­let­teur à sa sor­tie de pri­son, et se pro­pose de le ramener en voi­ture chez lui. Pen­dant le tra­jet, elle dé­croche une in­ter­view ex­clu­sive. De Ne­gri signe, lui, sa condam­na­tion par voie de presse : « Je n’ai pas de re­grets, tout au plus je suis dé­so­lé pour les pa­rents de ma­chin même si je crois que dans la même si­tua­tion je re­fe­rais ce que j’ai fait ce jour. » La dé­cla­ra­tion pré­ci­pite son re­tour à la case pri­son. Condam­né à vingt-quatre ans, De Ne­gri en pas­se­ra fi­na­le­ment seize der­rière les bar­reaux. Il est re­lâ­ché en 2005, pour bonne conduite : dé­te­nu mo­dèle, il sou­te­nait les pri­son­niers at­teints du SI­DA, et ai­dait les étran­gers dans leurs dé­marches ad­mi­nis­tra­tives. « Il fa­bri­quait même de pe­tites pou­pées avec des al­lu­mettes, se­lon son avo­cat » , ra­conte Lu­gli. À sa deuxième sor­tie de pri­son, en 2005, De Ne­gri évite soi­gneu­se­ment les jour­na­listes. Mais une autre femme guette sa li­bé­ra­tion. Vin­cen­zi­na Car­ni­cel­li, mère de Gian­car­lo Ric­ci, at­tend l'as­sas­sin de son fils en voi­ture, en bas de chez lui. « Je vou­lais lui rou­ler des­sus, Dieu mer­ci il n’est pas sor­ti. Puis il m’a fait de la peine. Ce n’est pas lui le cou­pable. Il a ten­du un piège à mon fils et il a en­dos­sé la faute car on l’a me­na­cé » , confie-t-elle au Cor­riere del­la Se­ra. Alors que Dog­man est cé­lé­bré à Cannes, Vin­cen­zi­na de­mande la ré­ou­ver­ture de l'en­quête car elle en est cer­taine : le Ca­na­ro n'a pas agi seul. « Stefania, la soeur de Gian­car­lo Ric­ci, ra­conte que quelques jours avant sa mort, son frère était ter­ro­ri­sé, ré­pé­tait qu’on vou­lait le tuer, il avait même peur de dor­mir tout seul » , re­tracent Ar­man­do Pal­me­gia­ni et Fa­bio San­vi­tale. Les deux cri­mi­no­logues ont consa­cré un livre, Sangue sul Te­vere, au cas du Ca­na­ro, « parce que tout n’a pas été dit sur cette af­faire » : les Mé­moires de De Ne­gri ont eu un tel im­pact que les Ro­mains n'ont re­te­nu que les sé­vices et la mons­truo­si­té de l'af­faire, alors même qu'elle re­gorge d'in­con­grui­tés et de pistes non élu­ci­dées, pour­suivent Pal­me­gia­ni et San­vi­tale, réunis dans une salle dans la­quelle ils donnent des cours des cri­mi­no­lo­gie : « La per­sonne qui em­mène Ric­ci chez le Ca­na­ro a chan­gé plu­sieurs fois sa ver­sion, et af­fir­mait ne pas connaître De Ne­gri. Or cette per­sonne était dro­guée, et De Ne­gri dea­lait. Il était im­pos­sible qu’ils ne se connaissent pas. Par ailleurs, le Ca­na­ro était plu­tôt maigre, et Ric­ci très cos­taud, com­ment au­rait-il pu tout seul sou­le­ver le corps pour le sor­tir par la fe­nêtre ? Le pro­blème, c‘est que la nar­ra­tion du Ca­na­ro était tel­le­ment forte qu’elle a eu rai­son de la vé­ri­té : c’était plus glauque, plus fas­ci­nant. »

La lutte du faible contre le fort

Si le Ca­na­ro n'a pas agi seul, qui se cache der­rière le meurtre de Ric­ci ? Une bande du quar­tier, lasse des sé­vices in­fli­gés par le boxeur ? Ric­ci s'était dé­jà fait ti­rer sur les jambes, puis in­cen­dier sa moto. Ou un plus gros bon­net ? Une dan­ge­reuse ru­meur écor­nait la ré­pu­ta­tion de Ric­ci à la Ma­glia­na : il au­rait pac­ti­sé avec les flics. Un cri­mi­nel si­ci­lien, po­ten­tiel­le­ment lié à la ma­fia et ami de Ric­ci, est ar­rê­té quelques jours avant le meurtre avec un gros pa­quet de drogue. « Il y a plu­sieurs ver­sions. La plus fas­ci­nante est sans doute celle de la mé­ga­lo­ma­nie du Ca­na­ro, qui dé­crit le boxeur comme un per­son­nage bien plus violent que ce qu’il n’était vrai­ment, en l’ac­cu­sant de choses qu’il n’a ja­mais faites », ana­lyse Mat­teo Gar­rone dans la cham­pêtre ca­bane en bois où il a élu do­mi­cile. « Per­son­nel­le­ment, j’ai es­sayé de ne pas me faire in­fluen­cer, de prendre de la dis­tance par rap­port à tout ça. Ce que j’ai vou­lu ra­con­ter, c’est une pa­ra­bole » , jure le réa­li­sa­teur en ob­ser­vant son jar­din, or­né de roses et de sta­tues an­tiques, joux­tant de grands stu­dios de té­lé­vi­sion et de ci­né­ma, dans le quar­tier de Ti­bur­ti­na, au nord de Rome. Dans ses car­tons de­puis plus de dix ans, mais tour­né à la hâte, suite à la mise entre pa­ren­thèse de son grand oeuvre – une adap­ta­tion « très sombre » de Pi­noc­chio –, Dog­man s'in­ter­roge sur la ré­ac­tion d'une per­sonne pa­ci­fique face à une bête

" Je vou­lais lui rou­ler des­sus, Dieu mer­ci il n’est pas sor­ti "Vin­cen­zi­na Car­ni­cel­li, mère de la vic­time

fu­rieuse, pour­suit ce­lui qui, pour rendre sa fable uni­ver­selle, ne s'est que très li­bre­ment ins­pi­ré du fait di­vers. Ain­si, l'ac­tion se dé­roule de nos jours, à Villag­gio Cop­po­la, en Cam­pa­nie, que Gar­rone a dé­cou­vert il y a près de vingt ans lors de re­pé­rages pour son qua­trième long mé­trage, L’ Étrange Mon­sieur Pep­pi­no (2002). « C’est un lieu à l’at­mo­sphère mé­ta­phy­sique, ce n’est pas qu’une pé­ri­phé­rie dé­gra­dée, c’est beau­coup plus que ça. Une an­cienne base mi­li­taire amé­ri­caine, qui a som­bré après le dé­part des sol­dats. Un lieu de fron­tières : on y parle plu­sieurs dia­lectes… » , ra­conte le réa­li­sa­teur de Go­mor­ra, en fai­sant vi­si­ter ses es­paces de tra­vail, où traînent quelques ins­tru­ments de mus­cu­la­tion et des re­cueils de Lo­ve­craft. Il montre sa salle de mon­tage, ta­pis­sée de post-its et de sto­ry-boards : un mur en­tier est consa­cré à Pi­noc­chio, l'autre à Dog­man. « Si Pep­pi­no re­pre­nait les codes du film noir, cette fois, j’ai fil­mé ce vil­lage à la fa­çon d’un wes­tern, avec son sa­loon, son shé­rif, sa com­mu­nau­té…, af­firme-t-il. C’est un ar­ché­type qui est mis en scène. Il ne s’agit pas seule­ment d’un film de ven­geance ou de la lutte du faible contre le fort. Dog­man nous parle de la vio­lence du monde dans le­quel nous vi­vons. C’est une his­toire de ter­ro­risme, au sens lit­té­ral du mot. » Re­tour à la Ma­glia­na. À quelques mètres de l'an­cien sa­lon de toi­let­tage ca­nin, un store est re­cou­vert d'af­fiches à l'es­thé­tique fas­ci­sante. Ces der­nières ont été po­sées par les mi­li­tants du groupe d'ex­trême droite For­za Nuo­va. Des­sus, tou­jours et en­core des aboie­ments : « L'Ita­lie a be­soin de plus d'en­fants, pas de couples gays et d'im­mi­grés. » Fa­çon de sug­gé­rer que si la vio­lence a beau chan­ger de col­lier, elle a la peau dure – et le poil de plus en plus long.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.