Une prière avant l’aube,

So Film - - Sommaire - AL­BER­TO LECHUGA

de Jean-Sé­bas­tien Sau­vaire

UN FILM DE JEAN-STÉ­PHANE SAU­VAIRE

AVEC JOE COLE, VITHAYA PANSRINGARM, PANYA YIMMUMPHAI.

EN SALLES LE 20 JUIN

Il s'est mis à la boxe pour se faire res­pec­ter par son père. Jeune et sans ave­nir, il quitte Li­ver­pool pour la Thaï­lande, où, entre autres, il fait des cas­cades pour Syl­ves­ter Stal­lone dans Ram­bo, avant que les drogues n'aient rai­son de lui et l'amènent en pri­son. Une­priè­rea­vantl'aube ra­conte ces an­nées à l'ombre en un mid­night­mo­vie mus­clé grâce au­quel il s'est ré­con­ci­lié avec son père. Et voi­ci son té­moi­gnage : une his­toire vraie.

"Je croyais que j'étais mort, qu'ils al­laient me tuer. Je me suis dit tout sim­ple­ment : “C'est ici que je vais mou­rir.” » Corps com­pact et mas­sif, nez brouillé par les coups de poing, Billy Moore est l'in­car­na­tion même du boxeur de quar­tier au re­gard di­rect et émou­vant. Le même avec le­quel il rem­bo­bine sa des­cente aux en­fers dans les geôles thaï­lan­daise où il a sur­vé­cu pen­dant trois ans. Sur­vivre, c'est le mot. Bang Kwang Cen­tral, cruel­le­ment connue comme « Bangkok Hil­ton », est une pri­son sor­dide tout en ci­ment et en boue, aux murs épais re­cou­verts de crasse et de sang sé­ché. C'est là que Moore a failli fi­nir ses jours, lui qui avait gran­di dans un quar­tier pau­mé de Li­ver­pool. Aî­né de six frères, Billy a une en­fance mar­quée par l'alcoolisme et la vio­lence de son père. La suite est connue : la drogue comme échap­pa­toire, la pe­tite dé­lin­quance et quelques sé­jours en centre pé­ni­ten­tiaire et puis, l'en­fer Mais nulle trace de réa­lisme so­cial ou de cau­tio­na­ry tale à la Midnight Ex­press dans Une prière avant l'aube : l'his­toire de Moore est celle d'un com­bat­tant, et le film la ra­conte sur­tout à tra­vers son corps, un corps qu'on re­trouve di­rec­te­ment lors de sa pre­mière nuit en pri­son. « J'avais l'im­pres­sion de mar­cher dans une fosse com­mune : il y avait soixante-dix corps en­tre­la­cés par terre, tor­dus, trans­pi- rants. L'odeur de merde et de vo­mi était in­sup­por­table. On dor­mait tous par terre et le type à cô­té de moi ne bou­geait pas. Il était mort. Ce ne se­rait pas la der­nière fois que je pas­se­rais la nuit à cô­té d'un ca­davre. »

La­dy­boys et sang coa­gu­lé

Fa­cile de prendre les morts pour des vi­vants dans un lieu où les hommes sont ré­duits à de pures masses, in­ca­pables de ré­pondre par autre chose que le pur ins­tinct : vio­lence contre vio­lence, cruau­té contre cruau­té. Ma­tra­quages, viols col­lec­tifs... La ba­taille de Moore, in­ter­pré­té par Joe Cole ( Pea­ky Blin­ders), se­ra de re­trou­ver sa propre hu­ma­ni­té dans cette fo­lie, et ce­la passe d'abord par le contrôle de son propre corps. Il se consa­cre­ra alors aux cham­pion­nats de muay-thaï qui ont lieu dans les pri­sons thaï­lan­daises et, pa­ra­doxa­le­ment, c'est dans ces duels bru­taux qu'on re­trou­ve­ra les at­ti­tudes les plus « ci­vi­li­sées », à l'ex­cep­tion des vi­sites ponc­tuelles des la­dy­boys « qui nous of­fraient les seuls mo­ments de dou­ceur, les seuls où quel­qu'un te mon­trait de la com­pré­hen­sion, de la ten­dresse » . Le ring est le lieu où ces corps re­trouvent leur hu­ma­ni­té. Non sans lais­ser quelques traces : Billy Moore sou­lève son t-shirt et dé­voile une tu­mé­fac­tion sur sa hanche qui fait pen­ser aux vieux ca­ta­logues de mal­for­ma­tions. Une pâte de sang coa­gu­lé qui té­moigne des hé­mor­ra­gies in­ternes pro­vo­quées par le muay-thaï. « Je sa­vais que je pou­vais cre­ver. Mais j'ai conti­nué à me battre. Je ne sa­vais faire que ça, de toute fa­çon. Et je ne pou­vais pas faire au­tre­ment. Si je de­vais mou­rir, au­tant que ce soit en se bat­tant. » Se ré­cla­mer maître de son corps en le sou­met­tant à une vio­lence ex­trême, voi­là com­ment Moore va re­trou­ver son iden­ti­té, car la gra­vi­té de son état après les com­bats pous­se­ra l'am­bas­sade an­glaise à exi­ger son ra­pa­trie­ment pour être soi­gné dans son pays.

Si Sau­vaire ne se per­met au­cune dis­tance émo­tion­nelle, il va en re­vanche in­ter­fé­rer un peu plus dans la vie de Moore. « Jean-Sté­phane m'a de­man­dé si mon père n'était vrai­ment ja­mais ve­nu me vi­si­ter en pri­son. Je lui ai dit la vé­ri­té : ja­mais. Et là, Sté­phane m'a dit : “Il vien­dra te voir… dans le film.” » Et il a eu l'idée de me faire jouer le rôle de mon père. Il ve­nait juste de mou­rir d'un can­cer, et on ve­nait de m'en trou­ver un aus­si. J'étais en phase B quand on a fil­mé cette scène. Jouer le rôle de mon père qui va vi­si­ter son fils en pri­son, alors que je souf­frais de mon can­cer… Bon, c'était une ex­pé­rience très forte. » Comme quoi, le seul ar­ti­fice que le film se per­met est tout à fait rac­cord avec son pro­jet de base : nous ra­con­ter l'his­toire vraie d'un corps, une his­toire dont Moore est de­ve­nu en­fin le maître. •

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.