Un cou­teau dans le coeur

So Film - - Sommaire - FER­NAN­DO GANZO

de Yann Gon­za­lez

UN FILM DE YANN GON­ZA­LEZ

AVEC VA­NES­SA PA­RA­DIS, KATE MO­RAN, NI­CO­LAS MAU­RY.

EN SALLES LE 27 JUIN

Pour son pre­mier film en com­pé­ti­tion à Cannes, Yann Gon­za­lez in­tro­duit Va­nes­sa Pa­ra­dis dans un uni­vers de tour­nages por­no, de crimes fé­ti­chistes et d'en­quêtes po­li­cières. Étran­ge­ment, c'est la bien­veillance et l'hu­ma­ni­té qui l'em­portent.

Une fois n'est pas cou­tume, le titre in­ter­na­tio­nal d'Un cou­teau dans le coeur aide à com­prendre de fa­çon plus claire le prin­cipe du film : « Knife + Heart ». Ici, ce sont deux mondes, deux films que Gon­za­lez fait en­trer en col­li­sion pour for­mer un seul corps mu­tant. Le pre­mier, un mé­lo un­der­ground pa­ri­sien de la fin des an­nées 70 (le coeur), le deuxième, un sla­sher très se­ven­ties aus­si, avec un tueur mas­qué qui mas­sacre des ac­teurs à l'aide d'un gode qui cache un cou­teau ré­trac­tile (le knife). Le pre­mier, in­car­né par Anne Pa­rèze (Va­nes­sa Pa­ra­dis), une pro­duc­trice de films por­no gay en­tou­rée d'une troupe d'ac­teurs ju­bi­la­toire, mais dont le coeur est dé­chi­ré par la rup­ture avec sa mon­teuse, dont elle reste déses­pé­ré­ment amou­reuse. Le deuxième, par un homme si­len­cieux, mor­ti­fère et, de­vine-t-on, frus­tré ou cas­tra­teur. Dans cette dua­li­té entre le plai­sir et la mort, entre une femme blonde et ba­varde au vi­sage de star et un homme brun au vi­sage mas­qué qui n'ar­ti­cule que des bruits bi­zarres, s'ar­ti­cule un constant jeu de dé­dou­ble­ments, où les contraires, plu­tôt que de s'op­po­ser, se re­joignent (un dé- tail qui le prouve : plu­sieurs spec­ta­teurs à Cannes croyaient de­vi­ner, à tort, dans le pre­mier temps du film que le tueur était… la pro­duc­trice dé­gui­sée !). Si ce­la peut son­ner ar­ti­fi­ciel, c'est nor­mal. Le film cé­lèbre presque ce monde d'in­té­rieurs en stu­dios kitsch (à peine deux sé­quences en en­vi­ron­ne­ments na­tu­rels), uni­vers al­ter­na­tif dont la faus­se­té n'est pas vue sans iro­nie (que le seul per­son­nage qu'on de­vine stric­te­ment hé­té­ro­sexuel dans le film soit joué par Jacques No­lot ne peut être en­ten­du que comme une – très bonne – vanne). D'où le cô­té es­thé­ti­sant (et réus­si) des crimes, mais aus­si l'ab­sence pa­ra­doxale de sexua­li­té ex­pli­cite dans les tour­nages por­no, où Gon­za­lez semble plus in­té­res­sé par la fa­mille d'ac­teurs qui en­tourent Anne, comme si le por­no était qua­si­ment un re­fuge contre le re­fou­le­ment et la vio­lence, ca­pable d'ac­cueillir et de li­bé­rer les êtres cas­trés, cra­més et mons­trueux en­gen­drés par la mo­rale ré­ac­tion­naire et par la cen­sure. Très vite, on de­vine que si le tueur s'acharne sur cette troupe d'ac­teurs, c'est parce que leurs films re­créent en quelque sorte son his­toire, et que là où le dé­sir a créé un monstre, chez eux, il crée une fa­mille d'anges.

Mi­roir dé­for­mant

Mais comme le film n'est pas à un pa­ra­doxe près, cette troupe an­gé­lique tourne au­tour du vi­sage de Va­nes­sa Pa­ra­dis (après Béa­trice Dalle dans Les Ren­contres d'après-mi­nuit, une autre star aux dents du bon­heur), que Gon­za­lez trans­forme dans un rôle dé­ca­dent, déses­pé­ré et al­coo­li­sé. Dans ce jeu de mi­roirs dé­for­mants, elle va même dé­ci­der de tour­ner un film qui re­crée les crimes et l'en­quête po­li­cière. C'est Ni­co­las Mau­ry, sans doute l'un des ac­teurs fran­çais le plus sous-em­ployés de sa gé­né­ra­tion, qui joue le double por­no­gra­phique et tra­ves­ti de Pa­ra­dis. Si la pro­duc­trice nous est mon­trée dans son dé­clin, elle dé­cide de créer elle-même son double, et de le mon­trer dans sa jouis­sance. C'est la ma­té­ria­li­sa­tion (am­bi­tieuse) du fan­tasme ci­né­phile de Gon­za­lez, dé­jà à l'oeuvre dans ses films pré­cé­dents, longs et courts, où le ma­quillage sert au­tant à créer une vi­sion souf­frante du gla­mour qu'a dé­for­mer la chair de ses monstres mar­gi­naux : le ci­né­ma comme lieu de bien­veillance, comme ar­ti­fice li­bé­ra­teur, re­fuge qui ac­cueille les âmes en peine pour nous les rendre lu­mi­neuses à l'écran. •

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