Cinq et la peau,

So Film - - Sommaire - GILLES ES­PO­SI­TO

de Pierre Ris­sient

UN FILM DE PIERRE RIS­SIENT

AVEC FÉO­DOR AT­KINE, EIKO MAT­SU­DA, HAYDEE CAS­TILLO.

DÉ­JÀ EN SALLES ET EN COF­FRET BLU- RAY/ DVD ( CARLOTTA)

Film ex­pé­ri­men­tal, oui, mais aus­si film sen­suel : à la suite d'un mar­gou­lin à la dé­rive, on s'en­ivre des cou­leurs et des sa­veurs de Ma­nille. De ses ha­bi­tantes, aus­si. Tou­te­fois, pour lui comme pour nous, au-de­là de l'exo­tisme, ce se­ra avant tout un voyage in­té­rieur. Ré­cem­ment dis­pa­ru, l'aven­tu­rier du ci­né­ma Pierre Ris­sient au­ra été aus­si un ci­néaste aven­tu­rier. À preuve, cet im­pres­sion­nant cof­fret col­lec­teur.

Cette ra­re­té de 1980, qui re­trouve mi­ra­cu­leu­se­ment le che­min des salles, est pour ain­si dire une oeuvre dou­ble­ment unique. D'abord, si l'on omet l'obs­cur et in­édit Ali­bis/One Night Stand tour­né cinq ans plus tôt, il s'agit du seul long mé­trage réa­li­sé par le re­gret­té Pierre Ris­sient. Ce der­nier a été un des plus grands hommes d'in­fluence du ci­né­ma, pra­ti­quant di­verses ac­ti­vi­tés (at­ta­ché de presse, dis­tri­bu­teur, pro­duc­teur exé­cu­tif, conseiller of­fi­cieux du Fes­ti­val de Cannes, etc.) pour pro­mou­voir in­las­sa­ble­ment de nou­veaux ci­néastes ( Jane Cam­pion a été une de ses dé­cou­vertes), des ci­né­ma­to­gra­phies mal connues (celles d'Asie, no­tam­ment) ou en­core la mé­moire du clas­si­cisme hol­ly­woo­dien. De fait, son Cinq et la peau s'at­tache aux pas d'un per­son­nage ar­ché­ty­pique de sé­rie noire : le ma­gouilleur aux abois, vi­vant d'af­faires louches et échoué dans une Ma­nille qui fait fi­gure de bout de la route pour les aven­tu­riers de tout poil. Mais la forme, elle, n'a plus rien du po­lar tra­di­tion­nel. Il s'agit d'une dé­am­bu­la­tion dans la ville, rem­plie de « choses vues » et de ren­contres de ha­sard. Du coup, le film af­fleure des ri­vages fa­rou­che­ment avant-gar­distes, d'ha­bi­tude in­con­nus dans le cadre du long mé­trage com­mer­cial. Au ni­veau de l'image, c'est une ex­tra­or­di­naire cap­ta­tion do­cu­men­taire de la ca­pi­tale phi­lip- pine d'il y a qua­rante ans, des hô­tels de luxe aux bi­don­villes en pas­sant par les ba­zars po­pu­leux. Quant à la bande-son, si les bruits « in » y sont conser­vés, les dia­logues sont in­té­gra­le­ment rem­pla­cés par des voix off in­tros­pec­tives, dans un col­lage de com­men­taires et d'ex­traits de poèmes.

L'écorce de l'homme

Vous au­riez ce­pen­dant tort de sau­ter à la page sui­vante et de ne pas vous em­bar­quer dans cette es­pèce de dé­rive im­mo­bile. Car le plus frap­pant avec Cinq et la peau, c'est qu'il s'éloigne to­ta­le­ment de ces films es­sais ri­vés à un « dispositif » théo­rique et lit­té­raire. Au contraire, il donne la sen­sa­tion d'une ma­tière vi­vante, ou­verte aux im­pré­vus et aux sen­sa­tions du mo­ment. En pre­mier lieu, c'est dû à l'im­pres­sion d'as­sis­ter à une sorte de jour­nal de bord qui se­rait à la fois ce­lui du hé­ros (au­quel Féo­dor At­kine prête son jeu à la morgue un peu cra­pu­leuse) et ce­lui de Ris­sient lui-même. On croise ain­si Li­no Bro­cka et Phil­lip Salvador, deux ci­néastes ma­nillais qu'il avait contri­bué à faire connaître en Oc­ci­dent, tan­dis que le ré­cit évoque en­core les mé­lo­drames so­ciaux de Ge­rar­do de León, le pas­sage de Fritz Lang aux Phi­lip­pines, et en­fin la mort de Raoul Walsh, sur­ve­nue au cours du tour­nage. Et sur­tout, le film opère un double mou­ve­ment de frag­men­ta­tion de l'es­pace ex­té­rieur et de re­col­lec­tion de l'es­pace in- té­rieur. Ex­pli­quons-nous : le mor­cel­le­ment du mon­tage, com­bi­né à une ex­plo­ra­tion du don­jua­nisme oc­ci­den­tal en Orient, en­traîne le re­tour conti­nuel d'une sil­houette de jeune fille phi­lip­pine à l'air ave­nant, au vi­sage tou­jours re­nou­ve­lé. À la li­mite, c'est comme si l'oeuvre avait été conçue pour ra­con­ter plu­sieurs flirts suc­ces­sifs, et que l'ordre des plans avait en­suite été bou­le­ver­sé pour com­po­ser des sé­quences agré­geant des images si­mi­laires mais avec des amantes dif­fé­rentes. Du coup, chaque en­trée d'une fi­gure féminine dans le champ est comme une ap­pa­ri­tion, don­nant à l'en­semble un rythme lan­ci­nant qui fi­nit par tou­cher au « Cinq et la peau », ex­pres­sion ti­rée d'un vin chi­nois aux sa­veurs psy­cho­tropes ( « les cinq par­fums, plus l'écorce » ) et dé­si­gnant les cinq sens, plus la peau des choses. Soit, par ex­ten­sion, le noyau se­cret de sa propre per­son­na­li­té, que le hé­ros était ve­nu cher­cher en se per­dant dans les la­by­rinthes de Ma­nille. Une fois n'est pas cou­tume, la for­mule « ci­né­ma de poé­sie » n'est donc pas une tarte à la crème. En re­cou­rant à des rimes vi­suelles et à des té­les­co­pages de sens, Pierre Ris­sient sou­le­vait là, pra­ti­que­ment pour la seule fois, un coin du voile sur ses pré­oc­cu­pa­tions les plus in­times, lui qui a consa­cré sa vie à faire of­fice de pas­seur pour les films des autres. •

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