JSA,

(JOINT SECURITY AREA)

So Film - - Sommaire - JU­LIETTE GOFFART

de Park Chan-wook

UN FILM DE PARK CHAN-WOOK AVEC VEC KIM MYOENG- SU, SONG KANG- HO, LEE YEONG- AE...

EN SALLES LE 27 JUIN 2018.

At­ten­tion, ce­ci n'est pas un film de guerre. JSA, pre­mier film in­édit de ce grand fou de Park Chan-wook, sort en salles pour la pre­mière fois en France. Le ré­sul­tat ? Une sorte de film hy­bride, croi­sant et dé­croi­sant les genres comme les ten­ta­cules d'un poulpe.

Si­tué au coeur de la Joint Security Area, seule zone de contact entre la Co­rée du Nord et la Co­rée du Sud (of­fi­ciel­le­ment dé­mi­li­ta­ri­sée mais en fait truf­fée de sol­dats et de mines), le pre­mier film à suc­cès de Park Chan­wook res­semble d'abord à un ré­jouis­sant thril­ler po­li­tique des an­nées 90. La ma­jor So­phie Jean, mi­li­taire suisse, y en­quête sur un double meurtre im­pli­quant la Co­rée du Nord et celle du Sud. Tout y est : une hé­roïne cou­sine de l'agent Star­ling du Si­lence des agneaux, ré­sis­tant cou­ra­geu­se­ment face à un monde vi­ril et tai­seux ; un ré­cit à ti­roirs rem­pli de fla­sh­backs ; une mise en scène un peu tape-à-l'oeil, à base de ra­len­tis et de tra­vel­lings sen­sa­tion­nels ; une scène d'ou­ver­ture énig­ma­tique au­tour d'un meurtre, où seul le tir d'une balle laisse de­vi­ner le drame hors champ. Comme chez Ar­gen­to et De Pal­ma, le film s'or­chestre au­tour d'une image man­quante : que s'est-il pas­sé au poste fron­tière de Co­rée du Nord, où deux mi­li­taires on été re­trou­vés sau­va­ge­ment mas­sa­crés ? Le sol­dat sud-co­réen Lee Soo-hyeok a-t-il vrai­ment tué ces deux hommes après avoir été en­le­vé par eux ? Sans spoi­ler la ré­so­lu­tion de l'en­quête, tout s'achève et s'ex­pli­que­ra jus­te­ment par l'ex­plo­ra­tion d'une der­nière image – une pho­to­gra­phie que la ca­mé­ra dé­voile pe­tit à pe­tit, par élar­gis­se­ments suc­ces­sifs de son ca­drage. Il y a ici un vrai plai­sir du ré­cit po­li­cier, où, comme dans Snake Eyes, l'in­trigue ser­pen­tine se dé­ploie pli par pli, mon­trant une ver­sion dif­fé­rente du pas­sé au fil des in­ter­ro­ga­toires, creu­sant la na­ture exacte des re­la­tions entre les per­son­nages, dis­si­mu­lées dans le non-dit et l'in­vi­sible. Ex­plo­rer la mé­moire, perdre le spec­ta­teur dans les méandres des sou­ve­nirs : on re­con­naît bien là les ob­ses­sions de Park Chan-wook, alors pour­tant au dé­but de sa car­rière.

Bud­dy mo­vie à la sauce co­réenne

Mais ici, comme chez Bong Joon-ho, les rup­tures de ton ren­versent l'at­mo­sphère du film en deux coups de cuillère à pot. Un sol­dat sud-co­réen marche sur une mine, coin­cé en plein ter­ri­toire en­ne­mi. Comble du dan­ger, deux mi­li­taires nord-co­réens dé­barquent à leur tour. La ten­sion se dé­noue sou­dai­ne­ment dans des dia­logues bur­lesques entre les per­son­nages qui, loin de se mas­sa­crer, vont fi­na­le­ment s'en­trai­der. Du thril­ler, on passe ain­si au bud­dy mo­vie far­cesque au beau mi­lieu de l'in­trigue, où des liens d'ami­tié se forment entre les per­son­nages à coups de jeux, de blagues, et de concours de cra­chats et de pets. Et c'est jus­te­ment ce chan­ge­ment de genre qui va don­ner à JSA toute son ac­tua­li­té, en cette pé­riode de ré­con­ci­lia­tion ti­mide entre les deux Co­rées. Ce rap­pro­che­ment entre sol­dats de part et d'autre de la fron­tière se heurte en ef­fet à un ordre mi­li­taire à la bru­ta­li­té aveugle, où tuer l'en­ne­mi d'en face est à la fois un de­voir et un hon­neur dans les deux camps. Un vrai film pa­ci­fiste donc, où la fra­ter­ni­té entre les peuples s'op­pose à la bê­tise guer­rière des États. Vrai coup de force du film, c'est ici la vie in­time des per­son­nages qui de­vient le cadre d'une trans­gres­sion ra­di­cale (po­li­tique, en l'oc­cur­rence), comme dans Old Boy et Ma­de­moi­selle. Tout le mou­ve­ment du film op­pose en ef­fet la vie pu­blique et la vie pri­vée des mi­li­taires, eux qui jouent tous les soirs en­semble, ca­chés au sous-sol d'un poste fron­tière. L'his­toire de potes de­vient alors le coeur de la sa­tire po­li­tique : en épou­sant le point de vue de ces co­pains clan­des­tins, le film se moque en ef­fet, de l'in­té­rieur, des dé­fauts du Sud et du Nord. Le ci­néaste aborde par exemple les pro­blèmes de ra­tion­ne­ment et la faim dans la Co­rée com­mu­niste : « Pas par là, au Sud ils ont plus de trucs à man­ger ! » , crie un sol­dat nord-co­réen à son chien pour qu'il ne fi­nisse pas dans l'as­siette de ses ca­ma­rades mi­li­taires. C'est aus­si pen­dant les soi­rées tran­quilles de cette bande de co­pains que les traces d'un violent em­bri­ga­de­ment se font sen­tir, et que la vio­lence éclate par­fois, im­pré­vi­sible. La vie se­crète des per­son­nages de­vient ain­si le théâtre des contra­dic­tions idéo­lo­giques de la so­cié­té co­réenne (si­non de la so­cié­té tout court), os­cil­lant entre la li­ber­té et la sou­mis­sion, le rire et la peur, la bien­veillance et la sau­va­ge­rie. •

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