West­world,

UNE SÉ­RIE CRÉÉE PAR LISA JOY ET JO­NA­THAN NO­LAN AVEC ED HAR­RIS, EVAN RA­CHEL WOOD, THANDIE NEW­TON.

So Film - - Sommaire - EM­MA­NUEL BURDEAU

une sé­rie créée par Lisa Joy et Jo­na­than No­lan

SAI­SON 2 DIS­PO­NIBLE SUR OCS.

Le pa­no­ra­ma sé­ries semble quelque peu étouf­fé : trop ci­blées, trop am­bi­tieuses, par­fois aus­si brillantes que lourdes... Mais par­mi celles qui mar­que­ront une époque, se trouve sans doute West­world, dont la deuxième sai­son mène en­core plus loin l'évo­lu­tion du rap­port de force ci­né­ma vs té­lé­vi­sion. Mais, quels sont les rouages se­crets qui animent ces ma­chines ? Ana­lyse.

Qui­conque vou­drait faire le point sur l'hé­gé­mo­nie des sé­ries et l'état du rap­port de forces entre té­lé et ci­né­ma n'a qu'à poin­ter ses re­gards vers l'Ouest. Mond­west, 1973. West­world, 2016. Le pre­mier est un film écrit et réa­li­sé par Mi­chael Crich­ton, avec dans les rôles prin­ci­paux Yul Bryn­ner, James Bro­lin, père de Josh, et Richard Ben­ja­min, au­cun lien avec Wal­ter. La se­conde est la sé­rie qu'il a ins­pi­rée, créée il y a un an et de­mi pour HBO par Lisa Joy et Jo­na­than No­lan, frère de Ch­ris. De l'un à l'autre il y a un mond(e). Mond­west mêle wes­tern et science-fic­tion. Crich­ton suit les tri­bu­la­tions de deux jeunes hommes au sein d'un im­mense parc d'at­trac­tions re­créant l'ima­gi­naire et, dans une cer­taine me­sure, les risques de la conquête de l'Ouest. Les cow-boys et les ban­dits de grand che­min n'y sont en vé­ri­té que d'in­of­fen­sifs ro­bots, si par­faits pour­tant qu'on les pren­drait pour des hu­mains, et ce d'au­tant mieux que ces naïfs se croient en ef­fet tels. L'un d'eux est un so­len­nel homme en noir – c'est Yul – qui re­fuse obs­ti­né­ment de mou­rir et livre au film l'es­sen­tiel de son sus­pense. Maigre mais juste, rin­gard mais di­rect, sobre mais da­té, le film de Crich­ton res­semble à son titre en fran­çais. La sé­rie n'est, elle, ni rin­garde ni sobre… C'est un mo­nu­ment, de la pure mé­ga­lo­ma­nie. Son parc croise une cen­taine de scé­na­rios à des­ti­na­tion d'« in­vi­tés » dont le nombre peut mon­ter jus­qu'à 1 400. Ses moyens sont énormes, et son cas­ting aus­si, où Evan Ra­chel Wood cô­toie Thandie New­ton, et An­tho­ny Hop­kins ri­va­lise de gra­vi­té avec Ed Har­ris, rien à voir – en­core que – avec le pain de mie. Au re­gard de West­world, Mond­west fait fi­gure de feuilleton fau­ché. Un ren­ver­se­ment a eu lieu. C'est la sé­rie qui s'est ap­pro­prié ce que, il y a en­core peu, on at­ten­dait du ci­né­ma : l'ima­gi­naire et le souffle du wes­tern, l'ivresse des com­men­ce­ments, etc. Sans ou­blier les in­ter­ro­ga­tions sur le sens de la vie, la dif­fé­rence entre l'homme et la ma­chine, le libre ar­bitre et ce qui fait le se­cret de l'âme. Une chose qu'on ne se ris­que­ra

donc pas à dire de West­world, c'est qu'il s'agit d'une sé­rie lé­gère : c'est même la plus lourde dis­po­nible ac­tuel­le­ment sur le mar­ché. En­tendre An­tho­ny Hop­kins, dans le rôle du ma­chia­vé­lique doc­teur Ford – il semble, hé­las, y avoir un lien avec John –, dé­li­vrer ses sen­tences res­semble par­fois à un avant-goût de l'en­fer. Voir Jef­frey Wright, dans le rôle de son fi­dèle Ber­nard, ne pas quit­ter son air ren­fro­gné, est pé­nible. Suivre une in­trigue qui, non contente d'être em­brouillée, ne cesse d'an­non­cer que la ré­vé­la­tion ap­proche, ce­la aus­si est de na­ture à en dé­cou­ra­ger la meilleure des in­ten­tions. Pour­tant il faut voir West­world. La sé­rie ra­conte ce qui a lieu au sein du parc, les in­ter­ac­tions entre les riches et oi­sifs et des ro­bots se ré­si­gnant de moins en moins à l'in­gra­ti­tude de leur sort. La sai­son 2, en cours de dif­fu­sion sur HBO et OCS, com­mence à cet en­droit : les « hôtes » ont ti­ré sur tout ce qui bouge et mis le parc à sac. La li­ber­té est-elle en­fin à leur por­tée ? Ou n'est-ce en­core qu'une in­fâme ruse for­dienne ? La sé­rie ra­conte sur­tout ce qui se joue entre la firme De­los, pro­prié­taire du parc et la « vie » au sein de ce­lui-ci. Et ce qui est dé­crit tient au­tant de la pro­li­fé­ra­tion nar­ra­tive que d'une crise de la fic­tion. Il y a d'abord la dé­cla­ra­tion d'une su­pré­ma­tie. Le wes­tern, nous est-il clai­ron­né, le grand ci­né­ma d'an­tan, les John Wayne 2.0, c'est à la té­lé qu'il faut dé­sor­mais al­ler les cher­cher. Le pe­tit écran est de­ve­nu as­sez grand pour les es­paces du même nom. Mais d'un autre cô­té, West­world est ce qui s'ap­proche le plus d'une sé­rie au se­cond de­gré. Cow-boys et cow-girls y sont des fa­bri­ca­tions in­dus­trielles. Et ceux qui les ima­ginent sont clai­re­ment pré­sen­tés comme des scé­na­ristes.

Buf­fa­lo Bug

La fic­tion de type ci­né­ma­to­gra­phique s'avance donc sous le signe de l'ar­ti­fice. Elle ne cesse de s'ac­cu­ser. Rien de bien neuf : dès que la sé­rie a com­men­cé de prendre la place du ci­né­ma, elle s'est vé­cue comme in­suf­fi­sante ou illé­gi­time. To­ny So­pra­no, ce par­rain d'après les Par­rain suc­cé­dant aux Cor­leone et autres Af­fran­chis, juge qu'il n'est pas à la hau­teur et souffre le mar­tyre pour ce­la. Mais chez Da­vid Chase, ce com­plexe d'in­fé­rio­ri­té n'était qu'un thème, non la struc­ture com­man­dant le ré­cit. Et Chase culti­vait une gri­saille qui n'avait rien à voir avec la lu­mière sculp­tée par Gor­don Willis pour Cop­po­la. Dans West­world, tout dé­clare au contraire l'imi­ta­tion et la hau­teur du ci­né­ma. En même temps, cette re­prise est don­née comme né­ga­tive. Parce qu'il s'agit d'un pro­jet ma­chi­nique : l'hu­ma­ni­té a été ex­clue de la concep­tion du parc. Et parce que ce pro­jet est gui­dé par de sourdes in­ten­tions qu'on de­vine fu­nestes, bien qu'au mi­tan de la deuxième sai­son elles soient tou­jours obs­cures, pour l'es­sen­tiel. Le cours de la sé­rie loge dans ce né­ga­tif. À la li­mite, il n'y a au­cun be­soin d'écou­ter des dia­logues qui pèsent une tonne et rap­pellent le pire de No­lan, l'autre. En­core moins de suivre les ré­cits, de toute fa­çon peu bi­tables, qui mettent en scène, tan­tôt des rescapés de l'ar­mée des confé­dé­rés, tan­tôt la quête d'un mys­té­rieux pa­ra­dis per­du. Ce qui est beau n'est pas l'om­ni­pré­sence des pa­labres sur la mé­moire ou le des­tin. C'est la fic­tion comme pro­dige et comme dé­sastre ma­chi­niques. Ce sont en somme les ma­chines el­les­mêmes, hy­bri­da­tions à la fois glo­rieuses et contre-na­ture entre ci­né­ma et té­lé­vi­sion. Le gé­né­rique montre leur as­sem­blage, le bain de lait d'où elles émergent, le sang qui monte sous la peau… Un pia­no mé­ca­nique ré­in­ter­prète des stan­dards de la pop. Mis au re­but dans une cave, Buf­fa­lo Bill pour­suit quand même la chronique de ses ex­ploits. Tel « hôte » bloque sur une phrase ou re­com­mence un même geste à l'in­fi­ni… Et dans le cin­quième épi­sode de la deuxième sai­son – le der­nier en date au mo­ment de ré­di­ger cet ar­ticle –, des créa­tures du parc Wes­tern ren­contrent leurs doubles du parc Sho­gun. Elles en res­tent si­dé­rées, n'en re­viennent pas de se voir sous un autre cos­tume… Si tout ro­bot est une du­pli­ca­tion, qu'est-ce que la du­pli­ca­tion d'un ro­bot ? Un bug ou le dé­but – sou­dain coi – d'une prise de conscience ? Il y a dans West­world quelque chose d'abs­trait, tout un ba­var­dage qu'on peut in­ter­pré­ter comme une cri­tique de la sur­chauffe contem­po­raine du sto­ry­tel­ling. Mais jus­te­ment, il s'agit d'une sur­chauffe, d'un pro­blème de mo­teur et non d'une abs­trac­tion creuse. Dans la mé­ta, seul im­porte en vé­ri­té la fa­çon dont il de­vient ma­tière. Un som­met à cet égard a été at­teint au mi­lieu de la pre­mière sai­son. On y voit Maeve, la cou­ra­geuse te­nan­cière de bor­del in­ter­pré­tée par Thandie New­ton, ob­te­nir d'un la­bo­ran­tin qu'elle lui fasse vi­si­ter les cou­lisses de De­los. Le mon­tage des corps, les pre­miers pas des buffles, les étages où sont tes­tés des li­néa­ments de si­tua­tions ou de scé­na­rios… Deux choses frappent celle qui, da­van­tage que la Do­lores de Wood, va de­ve­nir le plus fort per­son­nage de la sé­rie. La pre­mière est un char­nier aper­çu der­rière une vitre, un em­pi­le­ment d'« hôtes » abat­tus dans un sa­loon ou ailleurs et qui gisent nus, par grappes, dans l'at­tente d'être ré­ini­tia­li­sés puis re­mis en cir­cuit. La se­conde est une bande-an­nonce du parc, dans la­quelle elle en­tre­voit un peu de cette vie qu'elle croyait sienne et qui s'achève par ce slo­gan cruel­le­ment iro­nique :« Live Wi­thout Li­mits ».

La ré­volte gronde

Au­cune sé­rie ne montre comme celle-ci à quel point il se­rait cri­mi­nel de s'ima­gi­ner que l'in­ven­tion d'his­toires est une ac­ti­vi­té sans coût. D'autres car­gai­sons de ca­davres sui­vront, no­tam­ment à l'ou­ver­ture de la sai­son 2, qui res­semble jus­qu'à pré­sent à un in­ven­taire des pertes su­bies à la fin de la pre­mière. Ces tristes spectacles rap­pellent aux étour­dis qu'une sé­rie res­sor­tit avant toute chose la pro­duc­tion in­dus­trielle. Et que, comme toute in­dus­trie, elle gé­nère un reste. Elle consomme, en l'oc­cur­rence des corps et des af­fects, des amours et des espoirs, fussent-ils ro­bo­tiques. Le fan­tôme des camps d'ex­ter­mi­na­tion hante ain­si les épi­sodes. On peut ju­ger l'écho in­du. On peut aus­si ju­ger pré­cieuse la lu­ci­di­té qui re­con­naît com­bien ne sau­rait être in­no­cent l'acte de nar­rer, épi­sode après épi­sode, jus­qu'à ce que mort s'en­suive. Il n'y a peut-être à pré­sent qu'un su­jet pour une sé­rie. C'est l'art et le crime de s'adon­ner à la programmation du vi­vant, au sens de l'in­for­ma­tique et du pro­gramme té­lé. C'est le pres­tige, mais aus­si la pure ga­be­gie de nar­rer à la chaîne. Le parc de De­los fi­gure le ci­né­ma de l'âge d'or re­mis sur pied en grande pompe. Et il fi­gure la té­lé, cette ré­serve high-tech où les fic­tions s'en­chaînent se­lon un ren­de­ment de­ve­nu tel qu'il fau­dra bien un jour que ça pète. West­world est donc la sé­rie d'une en­flure, de la té­lé comme nou­vel aca­dé­misme mon­dia­li­sé. West­world est aus­si la sé­rie d'une me­nace : la contes­ta­tion monte, la ré­volte gronde. C'est donc en­core, voire sur­tout, la sé­rie d'une pro­messe.•

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