Les bonnes feuilles

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du Ci­né­ma­boule, une chronique de Noël Go­din

Le Ci­né­ma des sur­réa­listes (éd. Mau­rice Na­deau/Ci­né­ma­thèque de Tou­louse). Ob­jec­tif : Fê­ter 162 films des an­nées 1920 à 2015, re­nom­més ou non, « où perce le dé­sir de ré­vo­lu­tion­ner l'en­ten­de­ment hu­main » . L'au­teur : Le bouillant Alain Jou­bert qui trempe dans la conspi­ra­tion sur­réa­liste de­puis 1955. L'illus­tra­teur : Le pe­tit roi du pho­to­col­lage Pierre-An­dré Sau­va­geot qui constelle l'ou­vrage de com­po­sites aco­qui­nant en une même image des per­son­nages de films dif­fé­rents. État d'es­prit : Re­nouer sul­fu­reu­se­ment avec le re­fus des de­mi-dé­me­sures de l'âge d'or ul­tra-trans­gres­sif de la re­vue Po­si­tif où, plu­tôt que les sor­cières, on brû­lait les pa­trons, les trouf­fions, les cu­re­tons. Res­sus­ci­ter le par­ler fu­mant et écu­mant vio­lem­ment par­tial d'un Ro­bert Be­nayoun ou d'un Ado Ky­rou, « la vé­ri­table bous­sole de ce livre » . Mo­dus ope­ran­di : Agen­cer le ci­né­ma d'ir­ré­si­gna­tion qu'on exalte au­tour d'idées forces in­can­des­centes : la ré­volte to­tale ( La Fian­cée du pi­rate) ; l'ima­gi­na­tion ex­plo­sive ( Une ques­tion de vie et de mort) ; l'amour fou ( Pe­ter Ib­bet­son) ; la poé­sie bou­le­ver­sante ( Un soir, un train) ; l'hu­mour très noir ( La Ci­té de l'in­di­cible peur) ; la sub­ver­sion ca­ra­bi­née ( Vi­ri­dia­na) ; le goût du mer­veilleux ( Moon­fleet) ; la pas­sion im­mo­dé­rée ( Lo­la Montes) ; le non­sense dé­vas­ta­teur ( Tex Ave­ry ou Duck Soup). Par­tis pris : Oui à cer­tains éblouis­se­ments peu at­ten­dus pour, par exemple, l'en­voû­tant Un roi sans di­ver­tis­se­ment de Fran­çois Let­te­rier et Jean Gio­no, ou pour l'hy­per-ex­pé­ri­men­tal La Route pa­ral­lèle de l'Al­le­mand Fer­di­nand Khit­tl. Non par contre à Da­vid Lynch, dont toute l'oeuvre re­lè­ve­rait d'une es­pèce de ma­nié­risme à la Coc­teau alors qu'il s'agi­rait de re­dé­cou­vrir avec émo­tion les gro­tesques Di­manches de Ville-d'Avray de Serge Bour­gui­gnon. À cha­cun ses trips sur­réa­li­sants, jam­bon à cornes ! Gilles Ja­cob m'ayant dé­di­ca­cé mon exem­plaire de presse du Dictionnaire amou­reux du Fes­ti­val de Cannes (Plon) mal­gré sa ré­pro­ba­tion de mes fa­cé­ties pâ­tis­sières sur son ter­ri­toire, ça vaut bien un ren­voi d'as­cen­seur : y'a plein de truc­muches cro­qui­gno­lets à gla­ner dans sa brique. Entre autres, la sec­tion Go­dard dans la­quelle il cause chou­car­de­ment de « la ma­nière Go­dard, de l'agi­li­té de sa pen­sée, de la har­diesse de ses po­si­tions, de la flo­rai­son mys­té­rieuse de son ima­gi­na­tion » . Il n'em­pêche, ex­plique Ja­cob en se rem­bru­nis­sant, que le « Pi­cas­so du ci­né­ma » qui ai­me­rait pré­si­der le Fes­ti­val se­lon Alain Sarde ne le pré­si­de­ra ja­mais. Non, conclut le gé­né­ra­lis­sime, « le Fes­ti­val est une chose trop sé­rieuse pour être confiée à un pro­vo­ca­teur. » Na­nar Wars, des fou­tre­ment cor­ro­sifs Em­ma­nuel Vin­ce­not et Em­ma­nuel Prele (Wom­bat), c'est la pro­di­gieuse en­cy­clo­pé­die du ri­poff, c'est-à-dire du ci­né­ma de con­tre­fa­çon, qu'il s'agisse de dé­calques non au­to­ri­sés de grands suc­cès hol­ly­woo­diens ( Ti­ta­nic, King Kong, Jaws…) ou de pas­tiches éhon­tés pro­pre­ment in­ex­por­tables ( Tür­kish Star Wars, Ban­glar Ro­bocop, l'ita­lien Chi­cken Park, le mexi­cain Jar­ry Put­ter…). Ces imi­ta­tions illé­gales ou ces pa­ro­dies à la sauce lo­cale s'avèrent, l'on s'en doute, com­plè­te­ment fau­chées, la re­su­cée es­pa­gnole d'E. T., El E.T.E. y el Oto, ayant été tour­née par exemple dans un cam­ping-car de la Cos­ta Bra­va, tan­dis que le na­ve­ton La Ma­lé­dic­tion de la val­lée des ser­pents a été in­té­gra­le­ment réa­li­sé, lui, dans un res­tau­rant viet­na­mien de Po­logne. Autres ca­rac­té­ris­tiques de ces pla­giats ma­lo­trus de block­bus­ters : • Les re­mixages aber­rants. Dans Tar­zan, roi de la jungle (Ban­gla­desh), c'est sur le thème mu­si­cal John­william­sesque de Su­per­man que Tar­zan saute de liane en liane ; dans la bande-son de L'Homme chauve-sou­ris (Tur­quie) dé­filent no­tam­ment un stan­dard de Cab Cal­lo­way, une chan­son las­cive de Gains­bourg, la mé­lo­die du Clan des Si­ci­liens et une ver­sion serbe de Be­same mu­cho. • Les dé­cors et ac­ces­soires « mi­sé­ra­bi­listes ». Dans Tar­zan Is­tan­bul'da, les dé­cors se ré­sument à deux ca­banes en car­ton et à un pal­mier en pots de yaourt, et l'homme-singe a un dé­but de cal­vi­tie ; dans le Zor­ro bol­ly­woo­dien de 1975, le cha­peau de Zor­ro est tout gon­do­lé comme s'il s'était as­sis des­sus ; dans Aa­rya­maan, co­pie in­dienne de Star Wars, les re­belles in­ter­si­dé­raux res­semblent à des mi­li­tants as­so­cia­tifs. • Le mau­vais goût gro­lan­dais. Dans le turc Su­per Sa­la­mi, la kryp­to­nite est rem­pla­cée par de la pisse d'âne ; dans le bré­si­lien Ba­cal­hau, on ap­pâte une mo­rue géante avec des frag­ments de disques d'Ama­lia Ro­drigues ; dans l'ar­gen­tin Los ex­tra­ter­restres, le seul mot qu'ar­rive à pro­non­cer E.T., c'est « ca­ca ».

Soit, concluent les deux Em­ma­nuel, « le sys­tème D éle­vé au rang de dis­ci­pline olym­pique » .•

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