Le jour où...

En 1915, alors en pleine « Cha­plin­ma­nia », Charlot, fi­dèle à lui-même, fait preuve d’hu­mour en par­ti­ci­pant à un concours de so­sies de lui-même. À sa grande sur­prise (et son grand amu­se­ment), il ar­ri­ve­ra 20e ! En cause ? Un qui­pro­quo ci­né­ma­to­gra­phique… Lég

So Film - - Sommaire - PAR PAOLA DICELLI

Cha­plin a par­ti­ci­pé à son propre concours de so­sies

Londres, août 1920. Le nou­veau couple d'ac­teurs Ma­ry Pick­ford et Dou­glas Fair­banks sont at­ten­dus pour un dî­ner à l'An­glo Saxon Club. Toute la haute so­cié­té y est in­vi­tée et n'a d'yeux que pour les « Pi­ckFair », sym­bole d'un Hol­ly­wood à son apo­gée. La ba­ronne La­dy Des­bo­rough, une riche dame an­glaise, est as­sise à cô­té de l'ac­trice. Elle semble très im­pres­sion­née, mais s'en­nuie ferme. Pour rompre la glace, cu­rieuse des pe­tites anec­dotes d'un monde qui la fas­cine, elle de­mande à Ma­ry Pick­ford : « Ra­con­tez-moi les der­niers po­tins de vos ca­ma­rades ? Vous êtes amis avec Char­lie Cha­plin, n'est-ce pas ? » En ef­fet, le couple est très proche du cé­lèbre Charlot, avec qui il a fon­dé un an plus tôt la so­cié­té de pro­duc­tions Uni­ted Ar­tists. Bien dé­ci­dée à in­té­res­ser sa voi­sine de table, tout en vou­lant omettre cer­tains as­pects trop privés de la vie de son ami, la star du ci­né­ma ré­pond : « Sa­viez-vous qu'il y a quelques an­nées, Char­lie Cha­plin a par­ti­ci­pé à un concours de so­sies de lui-même, et qu'il l'a per­du ? » La­dy Des­bo­rough éclate de rire. Le len­de­main, l'anec­dote est dans tous les jour­naux bri­tan­niques.

Six ans plus tôt, Char­lie Cha­plin a tour­né son pre­mier film pour la Keystone, Pour ga­gner sa vie, mais trouve son cos­tume de lord an­glais com­plè­te­ment ri­di­cule. Il s'ins­pire alors des autres ac­teurs de la Keystone pour créer son propre look : le pan­ta­lon large de Fat­ty, les sou­liers taille 45 de Ford Ster­ling, la veste cin­trée de Charles Ave­ry et la mous­tache taillée sur celle de Mack Swain. Charlot, le cé­lèbre va­ga­bond, vient de naître. Il pré­sente son tout nou­veau per­son­nage dans un

deuxième film si­gné Hen­ry Lehr­man, Charlot est content de lui. Un titre en­core pré­mo­ni­toire, puis­qu'il rem­porte un vif suc­cès : « Au dé­but, son va­ga­bond ren­voyait une image contre l'au­to­ri­té, qui don­nait des coups de pieds dans les fesses des po­li­ciers, des ban­quiers. Il était sou­vent vul­gaire, et le pu­blic pauvre ado­rait ça » , ana­lyse Kate Guyon­varch, fon­da­trice de l'As­so­cia­tion Cha­plin. Un per­son­nage gros­sier, qu'il a ra­pi­de­ment lis­sé, pour plaire au plus grand nombre. Et sur­tout aux riches, qui, à l'époque, dé­ser­taient les salles de ci­né­ma : « Il a raf­fi­né Charlot pour le rendre sen­sible, plein d'amour et de sym­pa­thie, comme on le voit dans ses fu­turs films. C'est à ce mo­ment que Char­lie Cha­plin a sus­ci­té l'en­goue­ment gé­né­ral » , pour­suit Kate Guyon­varch.

Les Feux de la rampe

Bien avant les Beatles ou les boys-bands, une vé­ri­table « Cha­plin-ma­nia » se met en place, aux États-Unis et en Eu­rope. Un phé­no­mène, qui porte même un nom : « Les Cha­pli­ni­ties ». Dans son livre Vul­gar Mo­der­nism, le cher­cheur James Ho­ber­man ra­conte : « À par­tir de 1915, Cha­plin est de­ve­nu une marque, une in­dus­trie. Ses chan­sons, ses sketchs, ses cho­ré­gra­phies étaient re­pris dans les théâtres, il y avait des cock­tails Cha­plin, des pou­pées, des t-shirts, des des­sins ani­més, c'était une nou­velle re­li­gion. » Tout le monde s'ar­rache l'image du va­ga­bond. À Cin­cin­na­ti, le 12 no­vembre 1916, un vo­leur s'est même dé­gui­sé en Charlot pour cam­brio­ler une banque. Ré­sul­tat, ne con­nais­sant pas l'iden­ti­té du malfaiteur, faute de mieux, les po­li­ciers ont pla­car­dé la pho­to de l'ac­teur dans huit cents hô­tels des en­vi­rons. Heu­reu­se­ment, il exis­tait aus­si des dé­ri­vés plus in­of­fen­sifs, et créés de toutes pièces par les pro­duc­teurs. Par­mi eux, des concours de so­sies étaient or­ga­ni­sés dans tous le pays.

Il ne s'agis­sait pas seule­ment de lui res­sem­bler trait pour trait, l'exi­gence était ex­trême. Il fal­lait faire tour­ner la canne comme lui ou adop­ter sa dé­marche, au mil­li­mètre près. Des ano­nymes, mais aus­si des stars en de­ve­nir se sont illus­trés dans ce genre de concours. Bob Hope en a rem­por­té un à Cle­ve­land (Ohio), du­rant ses jeunes an­nées, tout comme Walt Dis­ney, qui re­vien­dra sur cette ex­pé­rience dans le La­die's Home Jour­nal Ma­ga­zine de mars 1941 : « Je fai­sais la queue avec une de­mi-dou­zaine de gars. Je jouais avec ma canne et je fa­bri­quais moi-même la per­ruque, avec du vieux chanvre uti­li­sé pour les tuyaux. Par­fois je ga­gnais 3 $, par­fois 2,50 $. C'était plus sym­pa et ça rap­por­tait plus d'ar­gent que de dis­tri­buer des jour­naux ! »

À pro­pos de cette cé­lé­bri­té ful­gu­rante, Cha­plin confie : « Le suc­cès est mer­veilleux, mais il im­plique l'ef­fort de suivre cette nymphe in­fi­dèle de la po­pu­la­ri­té. » Il sait que ce­la peut s'ar­rê­ter à tout mo­ment. Il en pro­fite. Alors qu'il vient de ter­mi­ner The Tramp, Charlot sé­journe dans un hô­tel de San Francisco. De­puis quelque temps, il tra­vaille d'ar­rache-pied et au­rait bien be­soin d'un mo­ment de dé­tente. C'est alors qu'en li­sant le jour­nal, il aper­çoit

« Mon­sieur, vous ne pou­vez pas pré­tendre à être le so­sie de Char­lie Cha­plin. »

un pe­tit en­cart, qui at­tire d'em­blée son at­ten­tion. Dans une fête fo­raine non loin de son hô­tel, un concours de so­sies de Char­lie Cha­plin est or­ga­ni­sé. Charlot sou­rit. Il trou­ve­rait plai­sant de s'y glis­ser in­co­gni­to, pour voir s'il s'imite bien. Mais il y a éga­le­ment une autre mo­ti­va­tion, qu'il dé­voile à un jour­na­liste du Chi­ca­go He­rald, quelques mois plus tard : « J'étais ten­té de don­ner des cours de “marche à la Cha­plin” par pi­tié, mais aus­si par en­vie que ce­la soit fait cor­rec­te­ment. »

Un mau­vais so­sie

Sans hé­si­ta­tion, il en­file son cos­tume de va­ga­bond, di­rec­tion la fête fo­raine. Sur place, il fait face à une qua­ran­taine de clones. Il erre, ob­serve ces « fa­keC­har­lot » – beau­coup d'en­fants, quelques adultes – avec amu­se­ment et in­cré­du­li­té. S'il a beau­coup en­ten­du par­ler de ce type de concours, c'est la pre­mière fois qu'il y par­ti­cipe, et il se sent fier. Le pe­tit Bri­tish a en­fin réus­si dans le business. On place donc les Char­lie Cha­plin en cercle, et on leur de­mande de sa­luer en fai­sant tour­noyer la canne, de­vant un ju­ry im­pro­vi­sé. Le vrai va­ga­bond se met dans le rang, fait ce qu'on lui de­mande. Puis, vient le mo­ment des sé­lec­tions in­di­vi­duelles. Le ju­ry est ali­gné de­vant lui et le toise : « Mon­sieur, vous ne pou­vez pas pré­tendre à être le so­sie de Char­lie Cha­plin. » Très iro­nique, le concer­né de­mande pour­quoi. « Parce que Charlot a les yeux noirs, et que les vôtres sont bleus ! » . C'était là une er­reur as­sez com­mune pour les spec­ta­teurs de l'époque. Les films étant pro­je­tés en noir et blanc, ils pen­saient que la cou­leur des yeux des ac­teurs ne pou­vait être que noire. De même que les vê­te­ments ne pos­sé­daient que deux teintes. Sans se jus­ti­fier, Char­lie Cha­plin se fond à nou­veau dans le mag­ma de ses so­sies, et se classe 20e ! Peu de temps après, il ra­conte cette his­toire co­casse à son couple d'amis, Ma­ry Pick­ford et Dou­glas Fair­banks. Ja­mais Char­lie Cha­plin ne re­vien­dra di­rec­te­ment sur cet épi­sode. Les seules preuves sont les quelques di­zaines de coupures de presse de l'époque, suite à l'anec­dote ra­con­tée par Ma­ry Pick­ford à La­dy Des­bo­rough. Au fil des an­nées, la lé­gende a été re­mo­de­lée. L'his­toire se se­rait pas­sée en 1975 (avec un Cha­plin plus tout jeune !), à Mo­na­co, et il se­rait ar­ri­vé tan­tôt 3e, tan­tôt 27e. Dans son livre écrit en 2003 Cha­plin: Ge­nius of the Ci­ne­ma, Jef­frey Vance dé­clare même avoir re­trou­vé une in­ter­view de 1966, dans la­quelle le va­ga­bond nie en bloc avoir par­ti­ci­pé à un tel concours. On peut dou­ter de la vé­ra­ci­té de ses pro­pos, car cet en­tre­tien de­meure in­trou­vable, même par les plus grands ar­chi­vistes de Char­lie Cha­plin. Reste que, si l'on n'a à ce jour au­cune preuve tan­gible, l'un de ses films pour­rait nous don­ner un in­dice. Dans The Idle Class, réa­li­sé en 1921 (soit un an après que l'anec­dote fut sor­tie dans les jour­naux), Cha­plin joue un aris­to­crate croi­sant la route d'un va­ga­bond, qui n'est autre que son propre so­sie. S'est-il ins­pi­ré de sa propre ex­pé­rience ? « C'est sû­re­ment vrai, mais on ne le sait pas » , conclut Kate Guyon­varch. Charlot est sans doute content de lui. •

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