L'art et sa ma­nière,

Ou com­ment tout ce qui fait un film peut fi­nir par lui nuire.

So Film - - Sommaire - PAR AN­TO­NIN PE­RET­JAT­KO, CI­NÉASTE

une chronique d'An­to­nin Pe­ret­jat­ko

Si la pre­mière idée est par­fois la bonne, elle n'est sou­vent pas la meilleure. Lors­qu'on tourne un film, on de­mande à une quan­ti­té de per­sonnes d'y mettre du leur avec des pro­po­si­tions qui doivent al­ler « dans le sens du film » (se­lon l'ex­pres­sion consa­crée). Le réa­li­sa­teur fait une de­mande, l'équipe ou lui-même tentent d'y ré­pondre. La pre­mière pro­po­si­tion se­ra celle qui a fait ses preuves sur d'autres tour­nages. Ain­si une re­cherche de dé­cor abou­ti­ra d'abord à des lieux éprou­vés au­pa­ra­vant. Reste au réa­li­sa­teur à de­man­der d'autres pro­po­si­tions s'il ne veut pas se re­trou­ver dans un dé­cor dé­jà fil­mé en long, en large et en tra­vers par les confrères. Rien n'est pire pour qui tourne en ré­gion que de s'aper­ce­voir que le pré­cé­dent tour­nage est ve­nu au même en­droit alors qu'on s'ap­prête à dire mo­teur : « Si, si, vous di­ra Jojo le fi­gu­rant, c'était ici même, il y a quinze jours, j'y étais et il y avait la même voi­ture rouge là­bas. » Le réa­li­sa­teur a de quoi com­men­cer à pâ­lir, sur­tout si Jojo conti­nue son laïus : « On avait man­gé la même chose à la can­tine, la co­mé­dienne avait une ré­plique si­mi­laire et le réa­li­sa­teur vous res­sem­blait un pe­tit peu, d'ailleurs c'était pas vous ? » À ce stade le réa­li­sa­teur se ré­veille en sur­saut, il vient de faire un cau­che­mar. S'il ne dor­mait pas, il faut aus­si qu'il se ré­veille car il est en train de faire le même film que tout le monde, l'étape sui­vante pou­vant être la pire si, après avoir de­man­dé à chan­ger les choses, il en­tend du­bi­ta­ti­ve­ment : « Si tu veux…, mais d'ha­bi­tude on fait ja­mais comme ça. » Bref, s'il veut qu'on fasse une dif­fé­rence entre son film et ceux des autres, le réa­li­sa­teur va de­voir al­ler cher­cher ce que les autres n'ont pas pris la peine de trou­ver, quitte à de­ve­nir pé­nible. Ce­la consiste à al­ler au-de­là des pre­mières pro­po­si­tions. À ce pro­pos, je vous conseille de voir le do­cu­men­taire de Gi­sèle Braun­ber­ger La Di­rec­tion d'ac­teur par Jean Re­noir, où Re­noir dit que la pre­mière pro­po­si­tion de jeu du co­mé­dien se­ra d'al­ler vers ce qui fonc­tionne ha­bi­tuel­le­ment, nor­mal puis­qu'il sait que ça plaît. Le tra­vail du réa­li­sa­teur se­ra de le faire sor­tir du cli­ché. Sor­tir des au­to­ma­tismes de­mande du tra­vail et donc du temps, or le tour­nage est un temps qui coûte cher. Les dé­ci­sions doivent être ra­pides. Dans la pré­ci­pi­ta­tion on doit par­fois choi­sir par­mi une ava­lanche de pro­po­si­tions, il faut prendre la bonne, celle qui va être la meilleure pour la scène et pour le film. Pour ce­la, mieux vaut avoir mû­ri le film si­non on risque de cé­der à la ten­ta­tion de la fausse bonne idée. Exemple : un per­son­nage doit mon­trer une vieille pho­to de lui­même. Au tour­nage on trouve que l'idée qu'il sorte un vieux per­mis de conduire avec sa tronche d'il y a vingt ans est mieux que l'al­bum de fa­mille qu'on avait pré­vu de fil­mer. L'idée semble bonne, ok on tourne ça. Pro­blème, on a ou­blié que quinze mi­nutes plus tard on dit que ce per­son­nage ne sait pas conduire. Aïe, notre bonne idée a contre­dit la construc­tion du per­son­nage. La bonne idée va à l'en­contre du film. Les pre­miers films sont sou­vent re­mar­quables car le réa­li­sa­teur le porte en lui de­puis tant d'an­nées que le pro­jet est ar­ri­vé à ma­tu­ri­té, l'au­teur gar­de­ra la tête froide en pre­nant les dé­ci­sions qui iront dans le sens du film. Si l'écri­ture du scé­na­rio est le mo­ment où l'on pense le film, ce n'est plus le cas du tour­nage, qui est le mo­ment de l'idée : il est trop tard pour dé­ci­der ce que le film veut dire, c'est le temps de la ful­gu­rance. Le mon­tage peut per­mettre d'af­fi­ner la pen­sée en chan­geant l'ordre des sé­quences ou en fai­sant des coupes. Le tour­nage a ce cô­té ir­ré­mé­diable où la moindre dé­ci­sion est gra­vée dans le marbre, or c'est à ce mo­ment-là qu'il faut com­po­ser avec les élé­ments ex­té­rieurs : dé­cor ayant brû­lé la veille, co­mé­dien ayant at­tra­pé la rou­geole, dé­cès de la scripte, etc. L'ad­ver­si­té est un lot quo­ti­dien. L'au­to­ma­tisme et l'ha­bi­tude se si­tuent dans le camp de l'ad­ver­si­té. •

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