LA CLASSE AMÉ­RI­CAINE

So Film - - Sommaire - PAR DA­VID ALEXAN­DER CASSAN AVEC BE­NOIT MARCHISIO – ILLUS­TRA­TIONS : SAN­DRINE PAGNOUX

Lé­gende. C'est l'his­toire d'un ma­len­ten­du : un film fait pour la té­lé­vi­sion en­ter­ré pour une ques­tion de droits, et donc my­thique ou sul­fu­reux, avant de de­ve­nir culte sur In­ter­net, sans que per­sonne n'en pro­fite vrai­ment. Un film qui au­ra tout de même lan­cé la car­rière de Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, 25 ans à l'époque, sur la route de la co­mé­die poin­tue, et por­té l'hé­ri­tage des si­tua­tion­nistes dans le mains­tream. Rien que ça.

La Classe amé­ri­caine, c'est l'his­toire d'un ma­len­ten­du : un film fait pour le Ca­nal + des grandes an­nées, en­ter­ré pour une ques­tion de droits, puis de­ve­nu culte sur In­ter­net, sans que per­sonne ne pro­fite vrai­ment de l'au­baine. Ce film au­ra tout de même lan­cé la car­rière de Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, 25 ans à l'époque, sur la route de la co­mé­die poin­tue. Com­ment on in­vite l'hé­ri­tage des si­tua­tion­nistes dans la culture mains­tream en man­geant de chips ? Ceux qui ont vé­cu Le Grand dé­tour­ne­ment ra­content.

Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, sur­vi­vant: Beau­coup des gens qui ont tra­vaillé sur le film ne sont plus là au­jourd'hui, à com­men­cer par Do­mi­nique Me­ze­rette, avec qui j'ai fait le film, et Ro­bert Na­dor, le pro­duc­teur. C'est un peu comme la ma­lé­dic­tion des sar­co­phages : il sem­ble­rait qu'en fai­sant La Classe amé­ri­caine, on a ou­vert un truc trop dan­ge­reux pour nous et li­bé­ré des forces qui nous dé­passent… Peut être qu'en fin de compte, on au­rait dû faire un flim sur le cy­climse. Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, en VF : On ha­bi­tait dans le 9e ar­ron­dis­se­ment, entre une salle d'art et es­sai, l'Ac­tion La­fayette, et les ci­né­mas « po­pu­laires » des Grands Bou­le­vards. C'est là qu'on voyait les films en fran­çais, et j'ai dé­cou­vert hy­per tard que les cow-boys par­laient an­glais, qu'ils ne s'ap­pe­laient « Her­vé » que parce que Har­vey, c'était trop com­pli­qué… Jus­qu'à au­jourd'hui, j'adore les voix de Ro­ger Ru­del ou Ray­mond Loyer, no­tam­ment parce qu'à l'époque ils n'avaient pas de bande ryth­mo, sur la­quelle le texte dé­file en rythme pour cor­res­pondre aux mou­ve­ments de lèvres des ac­teurs. Ils fai­saient ça avec une feuille, et ça don­nait un phra­sé com­plè­te­ment… aryth­mique, comme ça, où les mecs étaient tou­jours… à l'af­fût. Je me sou­viens avoir dé­tes­té la voix de John Wayne ou Mar­lon Bran­do quand je les ai dé­cou­vertes. Serge Ha­za­na­vi­cius, grand frère de :

Il y avait un amour du ci­né­ma et de sa my­tho­lo­gie à la mai­son, mais plu­tôt des vieux films amé­ri­cains que de La Grande Va­drouille. Mi­chel a tou­jours eu un pe­tit ate­lier dans sa chambre : il des­si­nait hy­per bien, fai­sait des BD, ra­me­nait des feux rouges… Vers 17 ans, il a in­té­gré ma bande de co­pains du quar­tier, avec Do­mi­nique Far­ru­gia no­tam­ment, et il est en­tré en école d'art. Ça, c'était son truc à lui.

Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, the ar­tist : Le gros tra­vail de fin d'an­née que j'avais fait, au mo­ment des élec­tions de 1988, c'est que j'avais ré­cu­pé­ré des af­fiches dans les QG de cam­pagne pour les dé­tour­ner, en me fai­sant pas­ser pour un mi­li­tant. Je me sou­viens en par­ti­cu­lier d'une af­fiche de Chi­rac très ten­du, à l'éner­gie, où il y avait juste écrit « Al­lez Chi­rac » : j'avais un pe­tit au­to­col­lant dont il me reste en­core quelques exem­plaires avec écrit « er !!! »

OÙ LE PE­TIT MI­CHEL DÉCOUVRIT LE CI­NÉ­MA, ET UNE CER­TAINE IDÉE DE LA CLASSE

que je col­lais sur les af­fiches pour faire « Al­lez Chier !!! ». Juste après ça, grâce à Far­ru­gia, et avant même d'avoir fi­ni l'école, on me pro­pose d'en­trer chez Ca­nal comme sta­giaire pour bos­ser sur Les Nuls, l’Émis­sion : à l'époque, c'était le truc le plus cool de France, donc j'ai dit oui. Alain Cha­bat, Nul : J'écri­vais les news images pour « L'Édi­tion, le jour­nal de l'Émis­sion » avec Mi­chel, et c'est là qu'est né « Ré­gis est un con » et autres âne­ries. Beau­coup de rires, beau­coup de taff, beau­coup de nuits de­vant les écrans. Les si­tua­tion­nistes et des films comme La dia­lec­tique peut-elle cas­ser des briques ? (dé­tour­ne­ment d’un film hong-kon­gais réa­li­sé par Re­né Vié­net, ci­néaste et membre de l’In­ter­na­tio­nale si­tua­tion­niste, ndlr) fai­saient dé­jà to­ta­le­ment par­tie de ses ré­fé­rences, et j'ado­rais ça aus­si.

Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, pro-si­tu : Dans le cadre de « La jour­née de la té­lé », le pro­duc­teur Ro­bert Na­dor pro­pose à Alain Cha­bat, qui vient d'ar­rê­ter Les Nuls, l’Émis­sion, de faire un court mé­trage de dé­tour­ne­ment d'images. Cha­bat dé­cline parce qu'il est cre­vé et vu que je m'oc­cu­pais des dé­tour­ne­ments d'images pour Les Nuls, l’Émis­sion, il lui dit que je peux le faire. Alain Cha­bat, passe-plats : Je ne me sou­ve­nais plus avoir souf­flé son nom à Na­dor mais con­nais­sant le goût de Mi­chel pour le dé­tour­ne­ment, ça pa­rais­sait lo­gique. J'ai bien fait de pas­ser la main, en tout cas. Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, alias « Mi­chaz » : Je vais voir Na­dor, chez Dune, et ils me pro­posent de ren­con­trer un mec qui a tra­vaillé avec Jean-Yves La­fesse : Do­mi­nique Mé­ze­rette. Il avait 37 ans, moi 25, et je ne l'ai pas trou­vé mar­rant au dé­part : il avait un truc plus noir, un peu à la Cio­ran, et c'était un vrai anar' de gauche. On s'est re­trou­vé sur les si­tua­tion­nistes que j'avais dé­cou­verts par l'his­toire de l'art, lui par la po­li­tique, la phi­lo­so­phie. Un jour, on se re­trouve à la ter­rasse noire de monde du Ca­fé de Flore, je ne sais plus pour­quoi, et ar­rive un vieux mec, très bron­zé, vi­si­ble­ment très riche, avec un pan­ta­lon blanc et une che­mise rose, le tout en lin, qui s'ap­puie sur une canne pour mar­cher. Sa femme, très bron­zée elle aus­si, doit avoir trente ans de moins que lui. Quand il passe de­vant la ter­rasse, sa canne s'en­fonce dans la grille au pied de l'arbre et le mec tombe comme une grosse merde. Là, il y a deux mecs sur toute la ter­rasse qui ex­plosent d'un rire gras et mo­queur, « Do­mez » et moi. Et on se rend compte que tout le monde nous prend pour des sau­vages, in­ca­pables de la moindre em­pa­thie. Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, et le grand par­don : Notre pre­mier dé­tour­ne­ment, Der­rick contre Su­per­man, on l'a fait en plein été, en tom­bant sur des sta­giaires qui en­voient les bandes sans po­ser de ques­tions. On a un film pra­ti­que­ment fi­ni dé­but sep­tembre, mais la boîte qui fai­sait Na­var­ro nous ap­pelle : « Non mais vous êtes ma­lades ou quoi ? Hors de ques­tion qu’on vous laisse faire ça à Ro­ger Ha­nin ! » Bon, il pa­raît que ça se se­rait ar­ran­gé en pas­sant par An­dré Rous­se­let, pa­tron de Ca­nal+ et ami in­time de Mit­ter­rand, lui-même beau-frère de Ro­ger Ha­nin… Alain Cha­bat, M. Alain Cha­bat : Les dé­tour­ne­ments dans Les Nuls, l’Émis­sion étaient très courts, à base d'images de news. Der­rick contre Su­per­man est une his­toire, avec un dé­but, un mi­lieu et une fin, une vraie fic­tion dé­jà plus proche d'un long mé­trage.

Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, in­sou­mis : On en fait un deuxième avec des des­sins ani­més, Ça dé­tourne, et Na­dor vient nous voir pour qu'on fasse un long mé­trage. On re­fuse, parce qu'on a peur d'être en­fer­més là-de­dans, mais il nous dit : « On en fait un film et on le sort en salles. » Pour Ça dé­tourne, on avait bos­sé avec Mi­chel Le­court de chez War­ner, un mec hy­per sym­pa qui fu­mait la pipe et se mar­rait tout le temps. Puis­qu'on est en 1993 et que le monde n'est pas en­core ré­gi par les avo­cats, il ob­tient un pa­pier de Bur­bank, les bu­reaux de War­ner à Los An­geles, qui nous au­to­rise à uti­li­ser leur ca­ta­logue dans le cadre d'une émis­sion qui cé­lèbre le cen­te­naire du ci­né­ma, avec comme seuls in­ter­dits Ku­brick et East­wood. C'est un peu fai­blard comme au­to­ri­sa­tion : ils ne savent pas qu'il y a du dou­blage, ils ne savent pas qu'on re­monte… Quand Le­court a vu la gueule que ça pre­nait, il a eu un coup de stress : hors de ques­tion que « les Amé­ri­cains » soient mis au cou­rant. Du coup, avec mon pote qui avait bos­sé avec La­fesse, on fai­sait des ca­nu­lars : on ap­pe­lait Na­dor pour dire : « C’est bon, on a eu les Amé­ri­cains, c’est bon pour les VI (bande-son ser­vant au dou­blage, avec mu­sique, brui­tages mais sans voix, ndlr) !» Et l'autre s'égo­sillait : « Quoi ?! » Comme si on pou­vait « ap­pe­ler les Amé­ri­cains » , c'était com­plè­te­ment ab­surde… Tou­jours est-il qu'au fi­nal, il vient nous an­non­cer qu'on ne pour­ra pas le sor­tir en salles pour une ques­tion de droits, et qu'on se conten­te­ra d'une unique dif­fu­sion sur Ca­nal.

Serge Ha­za­na­vi­cius, 3105A : Quand il fai­sait Le Grand Dé­tour­ne­ment, Mi­chel avait tel­le­ment de time codes dans la tête qu'il ne se sou­ve­nait plus des di­gi­codes, des nu­mé­ros de té­lé­phone… Et c'était avant les por­tables, on n'avait pas notre mé­moire dans la poche. Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, homme de la

pluie : Mais je connais­sais 140 films de la War­ner… Ils nous avaient mis à dis­po­si­tion une toute pe­tite pièce chez Dune, avec une té­lé, deux fau­teuils, une té­lé­com­mande et des lec­teurs Uma­tic et Bé­ta. On fait des jour­nées de bu­reau, de 10 h à 19 h, où l'on re­garde les bandes sans son une fois qu'on a choi­si les ac­teurs qui nous fai­saient mar­rer – John Wayne, New­man, Red­ford,

« LA BOÎTE QUI FAI­SAIT NA­VAR­RO NOUS AP­PELLE : “MAIS VOUS ÊTES MA­LADES ? HORS DE QUES­TION QU’ON VOUS LAISSE FAIRE ÇA À RO­GER HA­NIN !” » - MI­CHEL HA­ZA­NA­VI­CIUS

Hoff­man, Kirk Dou­glas, nos hé­ros quoi – et où on note les vannes et les scènes qu'on pour­ra uti­li­ser dans des ca­hiers. Le ca­ta­logue War­ner, c'était un ca­ta­logue phy­sique qui res­sem­blait à un ca­ta­logue de dé­mo de mo­quettes, sur le­quel il y avait un lis­ting. Il fal­lait ap­pe­ler quel­qu'un, lui lais­ser un mes­sage pour lui dire : « Je vou­drais la cas­sette nu­mé­ro ma­chin. » Et puis à un mo­ment, chez moi, on a mis tout ce qu'on avait sur des pe­tits pa­piers, par terre, et on a com­men­cé à les or­ga­ni­ser en pe­tits pa­quets, se­lon la trame de Ci­ti­zen Kane : un mec meurt et des jour­na­listes enquêtent sur sa vie pour le com­prendre, avec des fla­sh­backs. Si tu prends le scé­na­rio écrit, c'est le pire film du monde. Un In­dien qui dit : « On va man­ger des chips » , il n'y a pas un ac­teur qui ac­cepte, c'est nul, nul, nul ! C'est la cor­res­pon­dance qui fait que ça marche.

Alain Cha­bat, doc­teur ès vannes : Le film est ri­gou­reux sur tous les plans, le fond et la forme. Les « lip syncs » sont ni­ckel, ils uti­lisent les voix ori­gi­nales sans leur de­man­der de sur­jouer, et les vannes sont ato­miques. Pour moi, c'est par­fait de A à Z. Il y a trop de vannes que j'au­rais vou­lu écrire, mais je vais dire « Sa­lut Hugues » et « des chips » . Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, an­ti-berg­so

nien : Il y a tout un truc sur les cow-boys gays, et il faut avoir vu des films de cow­boys avec ces grosses ami­tiés che­lou, dans le dé­sert, où ils ont très peu de meufs pour com­prendre que ce n'est pas pour se mo­quer des gays. En le re­voyant, je me suis dit « che­lou, la vanne » . Si­non, on a eu des dis­cus­sions my­thiques avec Na­dor, no­tam­ment sur la scène où John Wayne boit un verre de pisse. Il trou­vait ça dé­gueu­lasse et pas drôle, mais on était ca­pable d'in­sis­ter pen­dant des heures… On men­tionne la scène de la mousse au cho­co­lat et lui, très sé­rieux, dans son bu­reau : « Man­ger de la merde c’est drôle, boire de la pisse c’est pas drôle. » Comme si c'était une loi de l'hu­mour énon­cée par Berg­son.

« MI­CHEL AVAIT TEL­LE­MENT DE TIME CODES DANS LA TÊTE QU’IL NE SE SOU­VE­NAIT PLUS DES DI­GI­CODES, DES NU­MÉ­ROS DE TÉ­LÉ­PHONE. » - SERGE HA­ZA­NA­VI­CIUS

« POUR MOI, C’EST PAR­FAIT DE A À Z. IL Y A TROP DE VANNES QUE J’AU­RAIS VOU­LU ÉCRIRE. » - ALAIN CHA­BAT

Jean-Claude Mon­tal­ban, dou­bleur de cinq per­son­nages du film : À l'époque, j'étais di­rec­teur ar­tis­tique à la SOFI, une boîte de dou­blage, et on est ve­nu me de­man­der de di­ri­ger ce dé­tour­ne­ment parce que j'en avais dé­jà un peu fait au­pa­ra­vant. Ils m'ont de­man­dé de prendre les voix ori­gi­nales, les « ti­tu­laires » des voix comme Ray­mond Loyer pour John Wayne, même si j'ai aus­si dû trou­ver le bon co­mé­dien dans cer­tains cas, pour que ça colle au ni­veau vo­cal : ça pa­raît gro­tesque de jouer un jeune pre­mier des an­nées 50 avec une voix très grave par exemple… Les co­mé­diens étaient très sur­pris en li­sant leurs textes, et vite morts de rire, parce que c'était sur­réa­liste. Mais on leur de­man­dait d'être sin­cères, de jouer par rap­port à ce qu'ils voyaient à l'image, parce que les réa­li­sa­teurs ne vou­laient pas qu'on joue le texte avec dis­tance, au contraire ! Il fal­lait le jouer au pre­mier de­gré pour que ce soit drôle. Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, réa­li­sa­teur du

flim : Sur La Classe amé­ri­caine, les dou­bleurs étaient très bons, en par­ti­cu­lier Guille­min et Mon­tal­ban, alors que ça avait été plus la­bo­rieux pour Der­rick contre Su­per­man, parce que les mecs vou­laient dé­con­ner. Là, ils avaient pi­gé ce qu'on vou­lait faire, et j'avais le truc dans l'oreille parce qu'on avait pré­sen­té le film une dou­zaine de fois avec moi qui li­sais la bande ryth­mo. Le seul truc où on a ga­lé­ré, c'est que Ray­mond Loyer était ab­so­lu­ment in­ca­pable de dire : « Ce­ci n’est pas un flim sur le cy­climse » , même si c'était écrit sous ses yeux… Éve­lyne Grand­jean, dou­bleuse de

deux per­son­nages du film : Ça m'ar­ri­vait de faire de pe­tits dé­tour­ne­ments quand je dou­blais des des­sins ani­més : je le met­tais en piste B pour faire rire la mon­teuse. Eux ont su faire un film de cette tra­di­tion du dé­tour­ne­ment, et on s'est mar­rés comme des ba­leines. Moi, j'ai pu dou­bler des stars que je ne dou­ble­rai plus ja­mais parce qu'elles sont, com­ment dire, ex­trê­me­ment mortes… Si les femmes ont un si pe­tit rôle dans le film, c'est sur­tout les films uti­li­sés qui veulent ça : à l'époque, c'étaient de belles blon­dasses ou de belles bru­nisses qui ser­vaient la soupe aux mecs, c'est tout ! Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, à l'heure du di

ges­tif : C'est Laurent Pe­tit­gi­rard qui a fait la mu­sique, et on a été lui pré­sen­ter le pro­jet chez lui, dans une mai­son pleine de boi­se­ries à la Fran­ken­stein Jr. On est ar­ri­vé après le dî­ner et il était un peu bour­ré. On s'est as­sis de­vant la té­lé et c'est moi qui ai fait les voix après qu'il nous a of­fert un su­per Co­gnac. Et puis à un mo­ment, on a vu qu'il s'était en­dor­mi, alors j'ai ar­rê­té et on a pi­co­lé son Co­gnac jus­qu'à la fin de la bande, alors on l'a ré­veillé pour par­tir. C'est Do­mez qui a at­tra­pé la bou­teille, je n'au­rais ja­mais osé ! Laurent Pe­tit­gi­rard, Li­cence IV au

Conser­va­toire : Dans mon pre­mier or­chestre, les mu­si­ciens di­saient : « Pour la mu­sique, on est pas sûrs, mais pour le pi­nard et la bouffe, sui­vez-le ! » Il y avait un cô­té très joyeux, très lou­foque dans cette af­faire, et je me suis beau­coup amu­sé avec ces deux fous fu­rieux. On de­vait as­su­mer le dé­ca­lage entre la mu­sique et les images parce que si vous es­sayez d'ac­com­pa­gner chaque sé­quence, votre mu­sique est un puzzle…

Phi­lippe Penot, brui­tages : C'est un des pre­miers films en France dont les brui­tages étaient en­re­gis­trés en nu­mé­rique, et on a eu un pro­blème : le disque dur a fon­du. On l'a ren­voyé chez Akai au Ja­pon mais on ne l'a ja­mais ré­cu­pé­ré, et on a dû

en­re­gis­trer une deuxième fois, la nuit, parce qu'il n'y avait plus de salles dis­po­nibles…

Guy Ron­di, mon­teur : Puis­qu'ils avaient dé­jà fait le gros du dé­ru­shage et du mon­tage, je ne suis in­ter­ve­nu que sur la fi­na­li­sa­tion, l'éta­lon­nage… J'en garde un bon sou­ve­nir, mais sans avoir l'im­pres­sion de par­ti­ci­per à un truc qui mar­que­rait l'his­toire, plu­tôt à une dé­con­nade par­mi d'autres. J'ai su que le film est de­ve­nu culte quand les gens des gé­né­ra­tions sui­vantes ont re­mar­qué mon nom au gé­né­rique…

Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, Li­be­rate : On a com­men­cé en août et li­vré en dé­cembre. À la pro­jec­tion presse qui avait été or­ga­ni­sée, je me suis re­trou­vé face au mec de Li­bé­ra­tion qui a pris des mi­ni-éclairs au cho­co­lat sur un pla­teau de pe­tits fours et les broyait dans son dos en me par­lant de La Femme et le Pan­tin, que je n'avais pas vu. C'était ab­surde, et on a eu une mau­vaise cri­tique dans Li­bé. La pro­jec­tion pour les gens de Ca­nal, par contre…

Serge Ha­za­na­vi­cius, grand fier : Je me sou­viens de pas­ser dans les bu­reaux de Ca­nal et de voir les gens morts de rire de­vant la té­lé de leur bu­reau : « Re­garde ce qu’il a fait ton frère ! » Ce n'était pas loin du Woo­dy Al­len de Li­ly la ti­gresse ou des dé­tour­ne­ments de Guy De­bord, un truc as­sez poin­tu, alors qu'à cô­té de ça, t'avais Pa­trick Bou­chi­tey qui fai­sait par­ler des ani­maux et les ma­rion­nettes du Col­la­ro Show…

Alain Cha­bat, ido­lâtre : Seul un agi­ta­teur comme Alain De Greef pou­vait faire qu'un truc comme ça voit le jour et sous cette forme. De Greef fo­re­ver. Mi­chel Royer, réa­li­sa­teur et « M. Ar

chives » de Ca­nal+ : C'est un film où on se marre, mais où on ré­flé­chit à plein de prin­cipes de ci­né­ma comme le champ contre-champ, où on se de­mande ce qu'est un hé­ros. Pour nous, Mi­chel n'était en­core que l'as­sis­tant des Nuls, alors quand on a vu ça, on s'est dit : « Ah oui, il est fort. »

« IL FAUT AVOIR VU DES FILMS DE COW-BOYS AVEC CES GROSSES AMI­TIÉS CHE­LOU, DANS LE DÉ­SERT POUR COM­PRENDRE QUE CE N’EST PAS POUR SE MO­QUER DES GAYS. » - MI­CHEL HA­ZA­NA­VI­CIUS

Serge Ha­za­na­vi­cius, ac­teur : Je crois que La Classe amé­ri­caine a beau­coup ai­dé Mi­chel à ana­ly­ser le jeu des ac­teurs, parce qu'il ne s'oc­cupe pas de leur sin­cé­ri­té mais de l'image. Ça ex­plique peut-être que les ac­teurs soient bons dans ses films. Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, frère d'ac­teur :

Ce film-là a été le plus for­ma­teur : j'ai ap­pris à fil­mer, dé­cou­per, di­ri­ger des ac­teurs… Et jus­qu'à au­jourd'hui, je me consi­dère comme un réa­li­sa­teur-mon­teur. J'ai sou­vent de­man­dé à des ac­teurs de re­gar­der ma main jus­qu'à ce que je dise « cou­pez » . L'ac­teur n'a rien joué d'autre mais c'est utile au mon­tage après, grâce à l'ef­fet Kou­le­chov : si l'ac­teur joue un truc neutre, le spec­ta­teur greffe ce qu'il veut sur cette ex­pres­sion en fonc­tion des images que tu montes avec. Si tu re­gardes les OSS, je ne m'ar­rête qua­si­ment ja­mais sur une bonne vanne : il y a beau­coup de plans où des gens re­gardent, sans bou­ger, un mec qui dit n'im­porte quoi. Ça vient di­rec­te­ment de La Classe amé­ri­caine, ça : la puis­sance co­mique d'un mec qui ne dit rien. Mais le film m'a aus­si lais­sé une mé­thode de tra­vail que j'uti­lise tou­jours : la consti­tu­tion d'une pe­tite banque de conne­ries, d'images, de scènes.

Gilles Cayatte, réa­li­sa­teur : On a vu tra­vailler Mi­chel sur C’est pas le 20 heures, juste après La Classe amé­ri­caine, et il était dé­jà réa­li­sa­teur. Dans l'au­to­ri­té, l'as­su­rance, l'en­vie et l'hu­mour, bien sûr. Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, pa­pa-chips : Un jour, ma fille aî­née avait 17 ans et en ren­trant du ly­cée, elle me dit : « T’as fait un truc avec des chips ? » Mais un peu vé­nère, quoi… Je me marre et j'ac­quiesce. Elle : « C’est quoi, là, y a plein de mecs qui me parlent de chips… ? » De­puis vingt-cinq ans qu'on a fait le film, il ne s'est pas pas­sé un mois sans qu'on m'en parle. Ce qui rend le truc cool, c'est que ce soit hors pro­mo, que t'aies be­soin qu'un pote t'en parle pour le re­gar­der, mais aus­si que ce soit dé­con­nec­té de toute ques­tion fi­nan­cière : per­sonne ne ga­gne­ra de l'ar­gent avec, ce n'est pas une mar­chan­dise et c'est rare pour un film. Mais il faut être co­hé­rent : on a pi­ra­té des films qu'on n'a pas tour­nés pour leur faire dire des conne­ries, on ne va pas de­man­der à ce qu'on pro­tège notre tra­vail. Lu­cas Fel­tain, réa­li­sa­teur, mon­teur et au­teur de La Chiasse amé­ri­caine : J'avais 21 ans et j'étais en école de ci­né­ma, où je fai­sais des dé­tour­ne­ments pour faire mar­rer les gens en cours de mon­tage, quand mes amis ont in­sis­té pour que je le voie. J'ai beau­coup ri­go­lé et l'ai vite re­gar­dé une fois, deux fois, jus­qu'à le mettre en boucle chez moi, le lais­ser en fond so­nore quand je jouais aux jeux vi­déo, comme de la mu­sique en fait… Pa­trick Mar­co­li­ni, maître de con­fé­rences et au­teur du livre Le Mou­ve­ment si­tua­tion­niste. Une his­toire in­tel­lec­tuelle : Il y a évi­dem­ment une fi­lia­tion di­recte avec la théo­rie du dé­tour­ne­ment des si­tua­tion­nistes, mais Ha­za­na­vi­cius et Mé­ze­rette sont dans une culture du di­ver­tis­se­ment plu­tôt que dans la pro­pa­gande ré­vo­lu­tion­naire. Le fun prend toute la place, même s'il y a dans La Classe amé­ri­caine une conti­nua­tion de la cri­tique par les si­tua­tion­nistes de l'idéo­lo­gie et du mi­li­tan­tisme, d'un dis­cours ré­vo­lu­tion­naire un peu sté­réo­ty­pé. Il y a aus­si quelque chose de beau­coup plus post-mo­derne, parce qu'on y mé­lange culture de masse et culture lé­gi­time… Les films des si­tu étaient eux aus­si des ob­jets rares, dif­fu­sés de la main à la main, et c'est d'ailleurs l'an­née sui­vante, en 1994, l'an­née de sa dis­pa­ri­tion, qu'on fait un der­nier film sur et avec De­bord pour… Ca­nal+ : un film tes­ta­men­taire, pas du tout drôle, qui contraste avec La Classe amé­ri­caine, ( Guy De­bord, son art, son temps, ndlr). Lu­cas Fel­tain, meilleur en mon­tage

qu'en titres : J'ai fi­ni par me dire qu'il fal­lait que je fasse un long mé­trage, moi aus­si, pour rendre hom­mage aux films des an­nées 90 ou 2000 qui m'avaient mar­qué, et c'est comme ça qu'est née La Chiasse amé­ri­caine. J'ai es­sayé de dé­mar­cher les co­mé­diens de dou­blage des ac­teurs que j'uti­li­sais : Di­Ca­prio, Tom Hanks, Bruce Willis… Mais je n'avais pas les droits et per­sonne der­rière moi. La qua­li­té du son est moyenne, et je laisse le film comme il est, dou­blé avec des potes. Ça m'a pris deux ans, quand même. Ju­lien Lah­mi, ci­néaste et di­rec­teur

du Ma­shup Film Fes­ti­val : L'art de l'em­prunt re­monte à Ho­mère mais pour moi, la Sainte Tri­ni­té des « pro­to-ma­shu­pers », ceux qui ar­rivent juste avant In­ter­net, c'est Ch­ris Mar­ker, Go­dard et Ha­za­na­vi­cius. Lui amène un truc pop et punk parce qu'un ma­shup est pa­ra­doxal dans ses in­ten­tions : l'hom­mage, l'en­vie de dire qu'on a ai­mé ces films, et la des­truc­tion, l'en­vie de construire autre chose et re­ven­di­quer le fait que ces images sont aus­si un peu à nous, en tant que sou­ve­nirs de ci­né­ma. On dif­fuse La Classe amé­ri­caine au Ma­shup Fes­ti­val tous les ans parce que c'est Le Par­rain du ma­shup. Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, from Ba­by­lon

to Beau­bourg : Pen­dant très long­temps, je vi­sua­li­sais les fans du film comme des mecs en ob­ser­va­tion, qui vivent dans le Ju­ra et fument des joints as­sis sur un ca­na­pé, genre Bea­vis et Butt-Head. Pour­quoi c'est drôle, les chips ? Parce que t'en as sous la main quand tu re­gardes… Ça cor­res­pon­dait à une ver­sion de moi jeune, en fait : j'avais ar­rê­té de fu­mer des joints quand j'ai com­men­cé à bos­ser… J'étais d'au­tant plus tou­ché quand on a pré­sen­té le film à Beau­bourg. Ce jour-là, je com­mence à dire : « Vous al­lez voir un film » , et j'en­tends que ça gueule dans la salle. Je re­prends, et ils gueulent tous, de plus en plus fort : il fal­lait que je dise « flim » !-

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