In­fil­tré:

So Foot - - SOMMAIRE - PIERRE-PHI­LIPPE BER­SON, EN CHINE / PHOTO: PPB

en Chine, pour la coupe du monde des ro­bots-foot­bal­leurs, entre des chi­cken wings et des es­pions ira­niens.

Chaque an­née, la Ro­boCup ras­semble les meilleurs ro­bots foot­bal­leurs de la pla­nète. Un évé­ne­ment qui se joue à coups d’al­go­rithmes, de­vant les ser­vices se­crets ira­niens et entre des mon­tagnes de bu­ckets KFC. “En 1997, un or­di­na­teur a bat­tu le cham­pion du monde d’échecs Gar­ry Kas­pa­rov. On sou­haite faire pa­reil en 2050 avec le foot­ball”

Les cages sont grandes ou­vertes, le gar­dien est au sol. La balle est là, à trente cen­ti­mètres. Il n’a plus qu’à la pous­ser au fond. Mais non. Le ro­bot n° 3 est ob­sé­dé par le po­teau gauche, qu’il cogne à l’in­fi­ni. “Oh le con! Il se re­met à confondre la balle et les po­teaux. Je croyais qu’on avait cor­ri­gé ça. Merde!” Oli­vier Ly, en­traî­neur de l’équipe de France, ges­ti­cule sur le bord du ter­rain, mais reste im­puis­sant. Les ro­bots sont au­to­nomes. Une fois le match dé­bu­té, ces ma­chines, avec une web­cam en guise de tête, ne sont re­liées à au­cun or­di­na­teur. Ils agissent seuls, grâce à l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Un terme ex­ces­sif, vue leur per­for­mance. Si la France s’im­pose 2-0 contre la Co­rée du Sud, c’est au terme d’un match de poule en­nuyeux à mou­rir: au­cune passe, deux buts chan­ceux et des bugs à ré­pé­ti­tion. Le n° 2 n’a ces­sé de se vau­trer le nez dans le ga­zon et le n° 4 a confon­du ad­ver­saires et co­équi­piers pen­dant toute la ren­contre. “Ils ont des bugs, ça leur ar­rive sou­vent, éclaire Oli­vier Ly, à la ville maître de confé­rence en ma­thé­ma­tiques à l’uni­ver­si­té de Bor­deaux. Leur vi­sion du ter­rain est par­tielle, brouillée. Ils ana­lysent le jeu grâce à des cal­cu­la­teurs em­bar­qués et, par­fois, ils s’em­mêlent les pin­ceaux. Les ro­bots sont bien moins in­tel­li­gents qu’on le croit.” Pour­tant, en 2050, ils af­fron­te­ront des hu­mains. Et l’em­por­te­ront.

“Je pige rien au soc­cer”

C’est l’in­time convic­tion des or­ga­ni­sa­teurs de la Ro­boCup, la coupe du monde de foot­ball an­nuelle des ro­bots. En ce mois de juillet, l’évé­ne­ment, qui ac­cueille 47 équipes, se tient à He­fei, une pe­tite ville chi­noise de deux mil­lions d’ha­bi­tants, en­fouie sous une couche de pol­lu­tion gri­sâtre, et dont le seul res­tau­rant va­lable semble être le KFC en face du centre d’ex­po­si­tions, à en ju­ger par les mon­tagnes de bu­ckets amas­sées au­tour des ter­rains. “En 1997, un or­di­na­teur a bat­tu le cham­pion du monde d’échecs Gar­ry Kas­pa­rov. On sou­haite faire pa­reil en 2050 avec le foot­ball. Re­gar­dez l’avia­tion, on est pas­sé du del­ta­plane au fran­chis­se­ment du mur du son en moins de cin­quante ans. En ro­bo­tique, ça va al­ler en­core plus vite.” Ja­cky Baltes, pro­fes­seur d’in­for­ma­tique au Ca­na­da, di­rige le co­mi­té d’or­ga­ni­sa­tion de la Ro­boCup de­puis la pre­mière édi­tion, en 1997. Pour par­ve­nir à son ob­jec­tif, Ja­cky et ses col­lègues ajoutent des dif­fi­cul­tés tous les ans. Les bal­lons orange fluo de la der­nière édi­tion ont par exemple été rem­pla­cés par des balles en cuir blanc, plus dif­fi­ciles à per­ce­voir pour des yeux ar­ti­fi­ciels. “À chaque édi­tion, on se rap­proche des condi­tions réelles de jeu. À l’ave­nir, on va al­lon­ger la taille du ter­rain. Vous ver­rez, les ro­bots se­ront de plus en plus ra­pides!”, as­su­ret-il. Pour l’ins­tant, ils pla­fonnent à moins de deux ki­lo­mètres/heure et les règles sont ru­di­men­taires. “À la Ro­boCup, on ne compte pas les hors-jeu. C’est co­ol, parce que moi, je pige rien au soc­cer. Je sais juste qu’il faut mettre la balle au fond des fi­lets”, syn­thé­tise Da­vid Free­lan, un jeune in­for­ma­ti­cien, dents jaunes et che­veux bou­clés, aux ma­nettes de l’équipe amé­ri­caine.

Ven­danges, queue-de-che­val et DGSI

Der­rière une ap­pa­rente bon­ho­mie, la Ro­boCup est une af­faire sé­rieuse. Ces der­nières an­nées, les ro­bots sont de plus en plus so­phis­ti­qués. De plus en plus chers aus­si: jus­qu’à 250 000 eu­ros, alors qu’ils ne savent rien faire d’autre que de jouer au foot. Du moins, pour l’ins­tant. “Il va y avoir de mul­tiples usages pos­sibles. Les ro­bots vont bien­tôt être ins­tal­lés un peu par­tout: dans les mai­sons de re­traite, dans les vignes pour faire les ven­danges…”, an­ti­cipe Lu­do­vic Hau­fer, un in­gé­nieur fran­çais. Son vi­sage s’as­som­brit quand il évoque un autre dé­bou­ché pos­sible: l’in­dus­trie mi­li­taire. “Si au­jourd’hui, nos ro­bots ar­rivent à jouer au foot, de­main ils se­ront ca­pables d’uti­li­ser des armes et ti­rer à balles réelles.” Si seules des uni­ver­si­tés sont au­to­ri­sées à concou­rir, la pa­ra­noïa rôde au­tour des ter­rains. Cer­taines équipes, comme l’Iran, sont ac­cu­sées d’es­pion­nage. “Vous trou­vez qu’ils ont des têtes d’étu­diants? Re­garde, ils ont tous au mi­ni­mum 35 ans…”, per­sifle un jeune Let­ton, en poin­tant du doigt la dé­lé­ga­tion ve­nue de Té­hé­ran. Une ru­meur veut que des membres des ser­vices se­crets se cachent par­mi les joueurs. “Le foot­ball n’est qu’un pré­texte. Der­rière, les en­jeux sont énormes, même chez nous. La DGSI (Di­rec­tion gé­né­rale de la sé­cu­ri­té in­té­rieure, ndlr) vient ré­gu­liè­re­ment se ren­sei­gner sur nos tra­vaux”, glisse Oli­vier Ly, en ti­rant sur sa ci­ga­rette élec­tro­nique. Le coach a du temps de­vant lui: la France, comme l’Iran, ne fait pas par­tie des finalistes de l’édi­tion 2015. En ro­bot-foot, l’Asie prend sa re­vanche, et les Ja­po­nais l’em­portent sur les Chi­nois. Deux étu­diants vic­to­rieux, en san­da­lettes à scratch, rem­ballent leurs ro­bots dans des grosses malles noires. L’un des deux s’ar­rête et de­mande: “Au fait, il y a com­bien de joueurs dans une vraie équipe de foot?”

Moi­tié homme, moi­tié ro­bot.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.