Les fils du fac­teur.

Pas­sion­né de bal­lon rond, Alex De­lan passe ses week-ends et ses va­cances à sillon­ner les ter­rains de foot par­tout en France. À force, il s’est consti­tué un sa­cré car­net d’adresses, qui lui per­met d’ai­der cer­tains joueurs à mettre un pied dans le monde pro

So Foot - - SOMMAIRE - / Pho­tos: Fe­lix Le­dru et archives per­son­nelles d’Alex De­lan

Alex De­lan n’est pas un pos­tier comme un autre: son ré­per­toire, son ré­seau et ses bonnes re­la­tions avec les foot­bal­leurs en font une mine d’in­for­ma­tions pour de nom­breux agents et re­cru­teurs de France…

Ça fait bientôt vingt ans qu’il traîne aux abords des ter­rains dans son vieux sur­vêt Adi­das un peu large et que les joueurs viennent le sa­luer après les ren­contres ou les en­traî­ne­ments. Sou­vent, ils lui filent des maillots, des équi­pe­ments ou des billets de matchs. De la CFA à la L1, en pas­sant par les équipes et les sé­lec­tions na­tio­nales de jeunes, il est par­tout. Ce matin de mars 2016, par exemple, il est pré­sent à un tour­noi in­ter­na­tio­nal U14 dans l’Yonne pour ob­ser­ver le jeune gar­dien de Sens, qu’il a ai­dé à pas­ser des es­sais à Caen, Angers et Di­jon. Ce type, phy­sique rond et che­veux très courts, c’est Alex De­lan. Son truc à lui, c’est d’ai­der des joueurs à de­ve­nir pro­fes­sion­nels ou à trou­ver un club. Pour­tant, Alex n’est ni agent ni re­cru­teur. Dans la vie, il est simple fac­teur à Cor­beil-Es­sonnes, au sud-est de Pa­ris, depuis seize ans. Un fac­teur de 37 ans qui fait ses jour­nées de 6h à mi­di mais qui n’hé­site pas à po­ser des RTT ou des congés sans solde pour prendre le vo­lant de sa Ford Mon­deo des an­nées 90 et sillon­ner la France du foot et des centres de for­ma­tion. Il en parle peu avec ses col­lègues, “à part deux ou trois”, mais chaque an­née, c’est la même mayon­naise: un ca­len­drier mil­li­mé­tré et or­ga­ni­sé plu­sieurs mois à l’avance pour as­sis­ter à un maxi­mum de matchs dans une zone res­treinte. Cet été, son bo­lide a ra­jou­té 9 000 ki­lo­mètres à un comp­teur qui en af­fiche dé­sor­mais 546 000. Alex De­lan a pas­sé un mois et de­mi à bour­lin­guer dans le Nord, un peu dans l’Est, un peu dans l’Ouest, his­toire de dire bon­jour à ses amis foot­bal­leurs et d’as­sis­ter à quelques matchs: Di­jon-Rennes, France-Is­lande es­poirs, Stras­bourg-Red Star, la CFA2 d’Angers, un tour­noi U19 à Cho­let, entre autres. “C’est juste quel­qu’un qui aime po­ser des jours de congés pour se ba­la­der en France, s’ar­rê­ter deux ou trois jours à droite, à gauche. Son kif, c’est de voir des matchs, des tour­nois et de suivre les joueurs”, ré­sume le gar­dien de Rennes, Be­noît Cos­til, qui ren­contre Alex pour la pre­mière fois lors d’un match de coupe na­tio­nale des pous­sins en 1997. Un sac de cou­chage dans la Mon­deo À l’époque, Alex est jeune ar­bitre de la fé­dé­ra­tion. Il of­fi­cie en DH se­niors et sur quelques matchs de CFA dans la ré­gion Île-de-France. Et dès qu’il fi­nit une ren­contre, il part sur une autre.

“J’avais le train gra­tuit! narre ce fils de che­mi­not.

“Je sais qu’il re­garde tous nos matchs, qu’il fait beau­coup de ki­lo­mètres, donc quand il est dans le coin, je lui mets des places de cô­té” Vincent Ko­ziel­lo, mi­lieu de ter­rain de l’OGC Nice

“Cer­tains jeunes ne m’ont plus don­né de nou­velles par la suite, ni la fa­mille, et fran­che­ment, ça m’a mis mal. Je ne l’ai pas bien en­cais­sé” Alex De­lan

“Il ne se pré­sente pas comme un agent ni comme un re­cru­teur. Il ne tra­vaille pour per­sonne, ne de­mande pas d’ar­gent. Il est libre” Ed­dy Cos­til, en charge des gar­diens pour le centre de for­ma­tion du SM Caen

Par­fois, j’al­lais ar­bi­trer dans une ville, et si à trois ki­lo­mètres il y avait un match de CFA, je pre­nais mon vé­lo et j’al­lais dire bon­jour. Entre 18 et 24 ans, je me suis tou­jours dé­mer­dé pour al­ler voir du monde, no­tam­ment les com­pé­ti­tions de jeunes. Mon ré­seau s’agran­dis­sait de plus en plus parce que je ren­con­trais des re­cru­teurs.” Alors que ces der­niers soignent leur ap­pa­rence, lui se ba­lade tou­jours en short-cla­quettes. Et com­mence for­cé­ment à être sol­li­ci­té. “C’était ami­cal, mais par­fois cer­tains me don­naient leur carte et me di­saient: ‘Si tu vois quelque chose d’in­té­res­sant, tu m’ap­pelles.’ D’autres en­traient car­ré­ment dans le ves­tiaire et rem­plis­saient la feuille de match… Donc j’ai eu l’oc­ca­sion sur plu­sieurs sai­sons

d’échan­ger avec pas mal d’entre eux”, se sou­vient ce­lui qui a ar­bi­tré quelques fu­turs joueurs de L1, comme Ma­thieu Bod­mer, Jé­ré­my Tou­la­lan en pré­sé­lec­tion à Clairefontaine ou Lionel Ma­this, alors ca­pi­taine de Moissy-Cramayel. Ou en­core Ha­bib Beye, Ma­thieu Fla­mi­ni et Jé­ré­my Ga­va­non lors d’un match de la CFA de l’OM. S’il rac­croche son sif­flet à 24 ans, le week-end, quand il ne dis­tri­bue pas les re­com­man­dés et les Co­lis­si­mo, Alex est tou­jours là. Dans les tri­bunes, sur le bord du ter­rain, pour des tour­nois ou des matchs de cham­pion­nat. In­las­sa­ble­ment, il va à la ren­contre des joueurs. “Alex, tout le monde le connaît. Il fait tous les stades, tous les centres de for­ma­tion, ré­sume Vincent Ko­ziel­lo, qui l’a ren­con­tré dans sa deuxième an­née U19.

Il m’a abor­dé à la sor­tie d’un en­traî­ne­ment. Il est tou­jours là, il de­mande des nou­velles, c’est quel­qu’un de gen­til et pas­sion­né. Vu qu’il a la tchatche, on se prend d’af­fec­tion pour lui. On a noué une re­la­tion et je sais qu’il re­garde tous nos matchs, qu’il fait beau­coup de ki­lo­mètres, donc quand il est dans le coin, je lui mets des places de cô­té.” Avec son sa­laire men­suel net de 1 450 eu­ros, il n’y a pas de pe­tites éco­no­mies pour De­lan, qui fait quelques co­voi­tu­rages pour ga­gner un peu d’ar­gent pen­dant ses pé­riples. Pour ce qui est de l’hé­ber­ge­ment, les joueurs res­tent sa meilleure op­tion. “Je l’ai hé­ber­gé une fois ou deux quand j’étais à Se­dan. Il m’est ar­ri­vé de lui of­frir une pe­tite chambre d’hôtel ba­nale à cô­té du centre d’en­traî­ne­ment de Caen, parce que chaque dé­pense compte pour lui, pour­suit Cos­til, le troi­sième gar­dien des Bleus à l’Eu­ro 2016.

Une nuit à 40 balles dans un For­mule 1, ça compte pour lui. Il ne de­mande rien, ou par­fois si on peut l’hé­ber­ger, mais pas qu’on lui paie une chambre. Il a tout le temps un sac de cou­chage dans sa voi­ture, donc par­fois il y dort.” Le gar­dien ren­nais peut bien lui rendre ce ser­vice, lui qui a long­temps fait ap­pel à “Alex l’ar­bitre” pour l’em­me­ner à Rois­sy. “Quand j’al­lais en sé­lec­tion U16, on ar­ri­vait de Caen à la gare Saint-La­zare, puis on de­vait prendre le mé­tro pour al­ler jus­qu’à l’aé­ro­port. Moi, je sor­tais de ma pro­vince, et on l’ap­pe­lait si on avait be­soin d’aide. Plu­sieurs fois, il est ve­nu me cher­cher à la gare avec sa pe­tite voi­ture rouge tout abî­mée. Même si on était rem­bour­sés, il nous fai­sait éco­no­mi­ser de l’ar­gent, et puis on évi­tait du stress à prendre le mé­tro et ne pas savoir si on al­lait se perdre.” “Tu connais un gar­dien de la gé­né­ra­tion 99?” Alex, un ami qui veut du bien aux joueurs? Le per­son­nage est at­ta­chant, mais son om­ni­pré­sence agace par­fois les en­traî­neurs, qui voient en lui un ra­bat­teur qui ne dit pas son nom. For­cé­ment, à lon­gueur de dé­pla­ce­ments et d’ob­ser­va­tions, le fac­teur s’est consti­tué une so­lide base de don­nées et de connais­sances. Une mine d’in­for­ma­tions pré­cieuse pour cer­tains agents et re­cru­teurs. Son pre­mier coup de main? Un at­ta­quant nom­mé Jé­ré­my Ville­neuve chez les jeunes du RC Stras­bourg en 2010, avant que le club fasse faillite, qu’il aide à re­bon­dir à Guin­gamp. “Pour me re­mer­cier, le di­rec­teur du centre de for­ma­tion (Jean-Marc Kuentz, ndlr) m’a ac­cueilli plu­sieurs jours. J’ai fait connais­sance avec beau­coup de jeunes au sein de la for­ma­tion stras­bour­geoise.” Depuis, le dé­ni­cheur de ta­lents s’est fait une spé­cia­li­té: ai­der les gar­diens de but –son poste à Saint-Mi­chel-sur-Orge, dans l’Es­sonne, jus­qu’à ses 14 ans– à trou­ver un club. Des SMS du type “Tu connais un bon gar­dien de la gé­né­ra­tion 99?”, il en re­çoit donc plu­sieurs par se­maine. “On peut avoir des di­ver­gences sur un joueur, mais dans l’en­semble, il ne se trompe pas sou­vent, ex­plique Yvon Pou­li­quen, an­cien en­traî­neur de­ve­nu agent. Vous lui don­nez un nom, il sait tout de suite où il joue, à quel poste, comment il est. Il a aus­si une connais­sance de

tous les clubs parce qu’il va par­tout. Il y a un bon nombre de re­cru­teurs en France qui n’ont pas son savoir sur tous les joueurs.” Les cel­lules de recrutement d’Angers, Caen, Di­jon, Guin­gamp, Nantes, Lille et d’autres clubs de L2 font par­tie de celles qui le consultent ré­gu­liè­re­ment. Au to­tal, une bonne quin­zaine de clubs pro­fes­sion­nels, à qui il rend sim­ple­ment ser­vice. “Il ne se pré­sente pas comme un agent ni comme un re­cru­teur. Il ne tra­vaille pour per­sonne, ne de­mande pas

d’ar­gent. Il est libre”, ré­sume Ed­dy Cos­til, frère de Be­noît, en charge des gar­diens pour le centre de for­ma­tion du SM Caen. Il y a deux ans, deux jeunes gar­diens ont be­soin de ses ser­vices pour quit­ter Lo­rient, qui sup­prime sa ca­té­go­rie U19. Des cas d’école pour le fac­teur. L’un d’eux, Tho­mas Cal­lens, a alors peu de pers­pec­tives au plus haut ni­veau. Il contacte Alex, qui lui avait pro­mis de l’ai­der s’il en avait be­soin. Après quelques coups de fil, c’est le SM Caen, en ca­rence de gar­diens chez les jeunes, qui se ma­ni­feste via Ed­dy Cos­til. En une se­maine, Tho­mas Cal­lens est caennais, a même été le ca­pi­taine des U19 à plu­sieurs re­prises, avant de gar­der la cage du SMC l’été der­nier lors d’un ami­cal de pré­sai­son contre l’UNFP. Quant au deuxième por­tier des Mer­lus, Mat­téo

Pe­tit­ge­net, Alex réus­sit à le pla­cer du cô­té du SCO d’Angers, où il est le gar­dien de la CFA2 et compte dé­sor­mais deux ap­pa­ri­tions sur le banc de l’équipe pre­mière l’an pas­sé en L1. Là en­core, Alex ne de­mande pas d’ar­gent pour faire l’in­ter­mé­diaire et mettre les dif­fé­rentes par­ties en re­la­tion. Il exige sim­ple­ment que ses pro­té­gés… lui donnent des nou­velles. “J’at­tends peut-être trop des joueurs” “Lui, ce qu’il at­tend, c’est de la re­con­nais­sance,

un pe­tit mes­sage par-ci, par-là”, ex­plique le jeune gar­dien caennais à propos de ce­lui qui passe son temps à écrire ou ap­pe­ler tous ceux qu’il a croisés, comme Ma­thieu Val­bue­na, dont il a été “proche du­rant sa jeunesse”. “Moi, ça ne me dé­range pas, il fait par­tie des per­sonnes qui comptent. Mais cer­tains se servent de lui alors

qu’il ne de­mande pas de sous”, re­grette le por­tier an­ge­vin Pe­tit­ge­net. Alex confirme, il s’est par­fois fait pi­geon­ner. “Cer­tains jeunes ne m’ont plus don­né de nou­velles par la suite, ni la fa­mille, et fran­che­ment, ça m’a mis mal. Je ne l’ai pas bien en­cais­sé. Après, j’at­tends peut-être beau­coup trop des joueurs, qui sait? Mais c’est parce que j’ai fait des choses pour eux que je ne fe­rais

peut-être plus pour un ga­min”, es­time-t-il. Son ré­seau, son ex­pé­rience et son sens du re­la­tion­nel pour­raient-ils l’ai­der à dé­cro­cher un poste de re­cru­teur? Il n’en vou­drait pas. Hors de ques­tion d’être rat­ta­ché à un club, de faire ce qu’il aime par in­té­rêt avec la pres­sion du ré­sul­tat et de ris­quer de gâ­cher ses bonnes re­la­tions avec les joueurs. Ce n’est donc pas de­main la veille qu’on ver­ra une Ford Mon­deo avec 600 000 bornes au comp­teur entre un Hum­mer et une BM flam­bant • neuve sur un par­king de L1. PAR MM

“Quand on al­lait en sé­lec­tion U16, on de­vait prendre le mé­tro pour al­ler jus­qu’à Rois­sy. Mais on pré­fé­rait ap­pe­ler Alex pour qu’il vienne nous cher­cher à la gare avec sa pe­tite voi­ture rouge tout abî­mée” Be­noît Cos­til, gar­dien du Stade Ren­nais

Dans le mi­lieu, on l’ap­pelle “L’af­fran­chi”.

Wall-E

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