Fa­bio Ca­pel­lo.

Au­to­ri­taire et mé­tho­dique, Fa­bio Ca­pel­lo n’a ja­mais été un grand dé­con­neur. En re­vanche, lors­qu’il s’agit de par­ler d’art contem­po­rain, de géo­po­li­tique et de re­li­gion, le stra­tège ita­lien n’est ja­mais le der­nier. Voi­là pour­quoi il a don­né ren­dez-vous au m

So Foot - - SOMMAIRE - Par Mas­si­mo Cec­chi­ni pour La Gaz­zet­ta del­lo Sport – ITA­LIE

Trump, Poutine, Ber­lus­co­ni: le stra­tège ita­lien fait le point sur la politique in­ter­na­tio­nale. Entre autres.

En ce mo­ment, il pa­raît que vous li­sez une bio­gra­phie sur Poutine. Pour­quoi cette lec­ture? J’aime la politique, et j’ai vé­cu trois ans et de­mi en Rus­sie sans ja­mais pou­voir connaître Poutine. Avec le livre Pu­tin, Vi­ta di uno Zar de Gen­na­ro San­giu­lia­no, je voulais com­prendre son his­toire et ce qu’il est en train de faire. On a une vi­sion biai­sée de lui en Ita­lie. Même si je ne suis pas un homme de gauche, je voulais com­prendre sa ges­tion, mais dans une ver­sion dif­fé­rente de celle qui est don­née par les jour­naux. Dans ce livre, on y trouve sa fa­çon de pen­ser et de vivre en écou­tant les avis de tout le monde.

Selon Forbes, Poutine est main­te­nant l’homme

le plus puis­sant au monde. Ce n’est pas une ques­tion de pou­voir, mais de politique. Poutine est as­su­ré­ment un grand po­li­ti­cien, qui s’ap­puie sur un ex­cellent ministre des Af­faires étran­gères (Ser­gueï La­vrov, ndlr). Je sou­haite qu’il reste long­temps à la tête de son pays.

Le livre évoque une dé­mo­cra­tie contrô­lée, un blas­phème pour les Oc­ci­den­taux: “LaRus­sie est un em­pire mul­ti eth­nique tel­le­ment vaste, tel­le­ment riche en po­pu­la­tions, cultures et re­li­gions dif­fé­rentes qu’ il peut exis­ter seule­ment en étant te­nu au centre par une main de fer. Ap­pli­quer un sys­tème li­bé­ral dé­mo­cra­tique de ma­trice oc­ci­den­tale dé­chaî­ne­rait des sé­ces­sions ar­mées à la chaîne, à l’ ombre de dix mille

bom­be­sa­to­miques.” Vous êtes d’ac­cord? Il faut un homme avec son cha­risme et sa fer­me­té pour gé­rer quelque chose d’aus­si com­plexe. Cer­tains sys­tèmes de ges­tion du pou­voir sont né­ces­saires et même in­dis­pen­sables. En voya­geant à tra­vers la Rus­sie, je me suis convain­cu de la né­ces­si­té que cet homme existe. Poutine, par ailleurs, est un en­fant de la Se­conde Guerre mon­diale, des temps très durs.

C’est un peu votre cas puisque vous êtes né en 1946. Bien sûr. Mon père Guer­ri­no, qui était of­fi­cier, a été in­ter­né dans cinq camps de concen­tra­tion entre la Po­logne, l’Al­le­magne et la Tché­co­slo­va­quie. À la fin du conflit, il a dû at­tendre six mois pour re­prendre du poids avant de re­ve­nir à la mai­son. Ses ré­cits m’ont mar­qué. Dans les ba­ra­que­ments, ils étaient si maigres et dé­nu­tris que, si quel­qu’un avait la force de faire une blague, tous es­sayaient de ne pas rire par peur de mou­rir. De mou­rir, vous com­pre­nez? Ceux qui ont sur­vé­cu à ça se sont sen­tis liés pour tou­jours. Par exemple, mon père a connu Pao­lo Baf­fi, de­ve­nu gou­ver­neur de la banque d’Ita­lie, dans un camp de concen­tra­tion. Eh bien quand il était en­core l’ad­joint de Gui­do Car­li (gou­ver­neur de la banque d’Ita­lie entre 1960 et 1975, ndlr), Baf­fi a invité mon père à Rome, et dès qu’ils se sont vus, ils se sont em­bras­sés, très émus. Et dans ce bu­reau, ils ont com­men­cé à en­ton­ner les chan­sons de leur cap­ti­vi­té. Baf­fi a dit à mon père: “Tu as be­soin de quelque chose?” Et lui a ré­pon­du: “De rien, je suis seule­ment ve­nu te voir.” Pa­pa n’a ja­mais vou­lu bou­ger de la pe­tite mai­son où nous ha­bi­tions à six. J’au­rais vou­lu lui of­frir une villa, mais lui m’a tou­jours ré­pon­du: “Notre mai­son nous va très bien.” D’ailleurs, ma­man y ha­bite en­core.

Vous aus­si, vous avez sen­ti les consé­quences de la guerre? Énor­mé­ment. À Pie­ris, dans mon vil­lage, il y a eu un mo­ment où nous avons failli être ab­sor­bés par la You­go­sla­vie, parce que Ti­to vou­lait dé­pla­cer les fron­tières jus­qu’au fleuve Ison­zo. À cette époque-là, nous de­vions pas­ser par la douane pour al­ler à Trieste. Il y avait la peur d’être éva­cués et de perdre le peu que nous avions. Mais mon père a tou­jours été un homme de prin­cipes. Fi­gu­rez­vous qu’après avoir don­né sa pa­role à Pao­lo Maz­za, le pré­sident de la Spal, le di­rec­teur spor­tif du Mi­lan Giu­seppe Via­ni est ve­nu chez nous pour me pro­po­ser un contrat. Il sug­gé­ra à mon père de se li­bé­rer de son en­ga­ge­ment avec la Spal de la sorte: “Dites que vous étiez saoul”. Pa­pa ré­tor­qua: “Pas ques­tion. Nous n’avons qu’une seule pa­role. Il n’y a pas d’ar­gent qui compte.”

Vous avez connu Poutine et Ber­lus­co­ni: êtes-vous sur­pris qu’ils s’en­tendent si bien? Ber­lus­co­ni est comme Poutine: in­tel­li­gent et prag­ma­tique. Il com­prend avec qui il doit s’allier pour at­teindre cer­tains ob­jec­tifs éco­no­miques et géo­po­li­tiques. L’em­bar­go contre la Rus­sie a été une chose qui a énor­mé­ment pé­na­li­sé l’Eu­rope, et l’Ita­lie

“Dans les camps de concen­tra­tion où mon père a été in­ter­né, ils étaient si maigres et dé­nu­tris que, si quel­qu’un avait la force de faire une blague, tous es­sayaient de ne pas rire par peur de mou­rir”

en par­ti­cu­lier. Au fi­nal, les Russes ont trou­vé d’autres fa­çons d’avoir tout ce qui ar­ri­vait de chez nous. Certes, l’an­nexion de la Cri­mée a été une chose grave, mais l’em­bar­go n’était pas la bonne so­lu­tion. Sur cet as­pect-là, Ber­lus­co­ni et Poutine étaient sur la même lon­gueur d’onde. Et puis, la Cri­mée est très russe, et au fond, il y a eu un ré­fé­ren­dum.

Croyez-vous au rap­pro­che­ment entre Poutine et Trump? Moi, j’ai beau­coup d’es­poir. J’es­père qu’on ne va plus mettre de mis­siles de l’Otan près de la fron­tière (russe, ndlr) et qu’on ne fe­ra plus d’exer­cices mi­li­taires dans les pays Baltes ou en Ukraine. Ce se­rait une pro­vo­ca­tion. Je sup­por­tais Trump, jus­te­ment pour voir la Rus­sie dé­doua­née.

Ai­me­riez-vous un Poutine en Ita­lie? Non, la Rus­sie a be­soin de Poutine, pas nous. Nous avons l’Église ca­tho­lique, beau­coup de par­tis, et nous n’avons pas les di­men­sions énormes, les dif­fé­rences eth­niques et re­li­gieuses qu’eux ont.

Au-de­là de l’in­for­ma­tion oc­ci­den­tale, entre son pas­sé au sein du KGB, la ré­pres­sion de la presse et la dis­si­dence que l’on fait taire de fa­çon bru­tale, la fi­gure de Poutine est quand même peu lim­pide. Vous sa­vez, il y a beau­coup de ru­meurs. Bon, c’est vrai, de la part des jour­na­listes, il y a une crainte de par­ler d’un pou­voir is­su de la pé­riode com­mu­niste où tout le monde es­pion­nait tout le monde. Il fau­dra une gé­né­ra­tion pour chan­ger les choses. Quoi qu’il en soit, comme je di­sais, on ne peut pas uti­li­ser nos cri­tères pour ju­ger ce monde.

En par­lant de sport, sur la Rus­sie plane cette ombre du do­page d’État qui a ame­né à l’ex­clu­sion de cer­tains de leurs ath­lètes des der­niers Jeux de Rio. Je crois qu’ils (les dif­fé­rentes fé­dé­ra­tions spor­tives, ndlr) avaient des preuves en leur pos­ses­sion pour prendre ces dé­ci­sions, vous ne pou­vez pas al­ler contre une na­tion aus­si im­por­tante sans en avoir. Ce qui est triste, c’est que cette tempête a ren­ver­sé des ath­lètes propres, des an­nées de sa­cri­fices sont par­ties en fu­mée.

Entre la fin des an­nées 90 et le nou­veau mil­lé­naire, le foot­ball ita­lien a éga­le­ment été très bro­car­dé. Votre ami Zoff, am­bas­sa­deur de la Juve, a dit dans une in­ter­view au Cor­rie­re­del­la-Se­ra que les Bian­co­ne­ri ne de­vraient pas re­ven­di­quer vos deux scu­det­ti du Cal­cio­po­li. Êtes-vous sur­pris? Oui, mais cha­cun a ses propres idées. Pour moi, ce sont deux titres que nous avons ga­gnés sur le ter­rain.

Votre pas­sion pour l’art mo­derne et contem­po­rain est con­nue. Est-ce un re­gret que votre style de jeu n’ait ja­mais été consi­dé­ré comme mo­derne? Écou­tez, dans le foot contem­po­rain, on a vu des in­no­va­teurs dans trois équipes seule­ment: l’Ajax, le Mi­lan et le Bar­ça. Quand je parle du Mi­lan, j’en­tends par là Sac­chi et puis moi qui ai chan­gé des choses. Quand vous réa­li­sez une in­no­va­tion, vous créez des pro­blèmes aux ad­ver­saires pen­dant deux ans, en­suite ils prennent les contre- me­sures, et donc il faut évo­luer. Si vous ne le faites pas, vous n’avez rien com­pris.

Avec quels ar­tistes com­pa­re­riez-vous la Se­rie A que vous avez con­nue et celle d’au­jourd’hui? La mienne était celle des Lu­cio Fon­ta­na et des Al­ber­to Bur­ri, et l’ac­tuelle est peut-être com­pa­rable à En­ri­co Cas­tel­la­ni. Les pre­miers ont fait l’his­toire, ce der­nier peintre pas en­core. Si nous vou­lons être de nou­veau des Fon­ta­na, il faut avoir du cou­rage et lan­cer les jeunes.

Vous avez dit que le plus grand ri­val de la Ju­ven­tus, c’était elle-même. Que manque-t-il à la Ro­ma et au Mi­lan pour la re­joindre? À la Ro­ma, pas grand-chose. Main­te­nant qu’elle a trou­vé un avant-centre avec Dze­ko, elle doit se convaincre de sa propre force. Et je n’au­rais ja­mais pen­sé que Tot­ti joue­rait jus­qu’à 40 ans, parce qu’il avait tendance à gros­sir. Je le voyais avec une fin de car­rière à la Ro­nal­do, mais au contraire du Bré­si­lien, il a su com­prendre comment s’en­traî­ner et se nour­rir. Le Mi­lan est plus en retrait, c’est un chan­tier. Mon­tel­la fait du bon tra­vail. Quand il était joueur, je n’au­rais ja­mais ima­gi­né qu’il de­vien­drait en­traî­neur. Je ne per­ce­vais pas cette en­vie en lui, mais il a tou­jours eu cette fan­tai­sie na­po­li­taine qu’il réus­sit au­jourd’hui à trans­mettre aux joueurs.

Re­ve­nons à Poutine: au fil des an­nées, il s’est beau­coup lié à l’Église or­tho­doxe, grâce aus­si à la re­li­gio­si­té de sa mère. Et vous, que vous ont trans­mis vos pa­rents? Ma mère était pieuse et mon père a tou­jours as­sis­té à la messe, mais il avait dé­ci­dé de ne ja­mais prendre l’hos­tie, parce qu’il di­sait: “Avant, je veux al­ler par­ler avec ce mon­sieur-là.” Peut-être que les hor­reurs vues pen­dant la guerre l’avaient mar­qué. Et dire qu’il était sur le point de de­ve­nir prêtre… Il a été en sé­mi­naire à Tu­rin jus­qu’à 18 ans, et en­suite il s’en est al­lé, sans ja­mais avoir vou­lu don­ner d’explications.

Et vous, vous pre­nez l’hos­tie? Oui, je suis ca­tho­lique, par­fois je le fais. Mais moi aus­si, un jour, je vou­drais al­ler par­ler avec ce mon­sieur-là (il rit, ndlr).

Ap­pré­ciez-vous le pape Fran­çois? Il a fait beau­coup de bonnes choses, sur­tout concer­nant les abus sur les en­fants, qui pour moi sont im­par­don­nables. Main­te­nant, peut-être qu’il parle un peu trop et de­vient donc moins ef­fi­cace. Et puis je veux vous dire une chose: j’étais à l’au­dience au Va­ti­can la veille du match de la paix, à la fin, il ne nous a pas don­né sa bé­né­dic­tion. J’étais dé­çu.

Comment vous ima­gi­nez-vous après la mort? L’idée d’une tombe ne me plaît pas, tan­dis que l’idée de voyager en tant que mort me sé­duit. J’ai donc déjà dé­ci­dé: cré­ma­tion, cendres je­tées au vent et c’est par­ti. L’Église ne le per­met pas en­core. Peut-être que je leur de­man­de­rai de faire une ex­cep­tion…

“L’idée d’une tombe ne me plaît pas, tan­dis que l’idée de voyager en tant que mort me sé­duit. J’ai donc déjà dé­ci­dé: cré­ma­tion, cendres je­tées au vent et c’est par­ti”

Un très grand en­traî­neur.

Spoi­ler: Sil­vio va se prendre la plus grosse part du ga­teau.

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