Ka­rim Ben­ze­ma

So Foot - - POURQUOI AIMEZ-VOUS LE FOOTBALL? - – FA

Sé­lec­tion­nable en équipe de France

“La première fois où j’ai eu l’im­pres­sion d’ai­mer le foot­ball, je de­vais avoir quatre ou cinq ans et, con­trai­re­ment à beau­coup, mes pre­mières images ne sont pas des matchs à la té­lé. Pour moi, le foot, c’est avant tout des scènes dans le quar­tier où j’ha­bi­tais, à Bron. Je me re­vois avec mes potes au­tour d’un plai­sir très simple: le bal­lon. Main­te­nant, j’ai 29 ans, et je vois sans doute le foot­ball d’une autre ma­nière que la fa­çon dont je le voyais au tout dé­but. Je l’aime dif­fé­rem­ment aus­si. Quand j’étais jeune, c’était avant tout un jeu, du plai­sir pur. Au­jourd’hui, ce sont da­van­tage des sen­sa­tions: l’adré­na­line, ce truc qui monte avant chaque match et qui te pro­cure à la fois une ex­ci­ta­tion et un plai­sir d’une in­ten­si­té que je ne res­sens ja­mais au­tre­ment. C’est une sen­sa­tion étrange parce qu’elle est à la fois très in­di­vi­duelle et, en même temps, son in­ten­si­té est dé­cu­plée par le fait qu’elle est aus­si col­lec­tive, par­ta­gée avec tout un stade, et même des gens que je ne connais pas, que je ne vois pas, qui sont de­vant leur té­lé. C’est parce qu’en tant que foot­bal­leur, on pro­cure des émo­tions aux spec­ta­teurs que nos sen­sa­tions sont en­core plus fortes. La beau­té du jeu, le spec­tacle, le fait de mar­quer des buts, de jouer des grands matchs, tout ce­la nour­rit et en­tre­tient cet amour du foot que j’ai de­puis tout pe­tit. Quand on gagne la ligue des cham­pions, à Car­diff, notre troi­sième en quatre ans, un ex­ploit que peu d’équipes sont ca­pables de réa­li­ser, on a l’im­pres­sion que le foot­ball n’a ja­mais été aus­si beau. Je suis par­fois pei­né pour les gens qui n’aiment pas le foot­ball. Ils ne connaî­tront ja­mais cet amour, cette sen­sa­tion de pu­re­té et de plai­sir. En tant qu’homme, le foot m’a per­mis de créer quelque chose d’unique: mon monde. Ce bal­lon, c’est ma vie. Ce­la peut pa­raître bi­zarre, vu de l’ex­té­rieur, mais pour moi, ce bal­lon, quand je l’ai dans les pieds, il y a une mul­ti­tude de choses qui passent dans ma tête et dans mon corps, des sou­ve­nirs, des sen­sa­tions… On l’ou­blie sou­vent parce que les mé­dias ne s’y in­té­ressent pas beau­coup quand ils parlent d’un foot­bal­leur, mais c’est dur d’en ar­ri­ver là. C’est très dur, même. Il y a des sa­cri­fices, af­fec­tifs, et de la souf­france, phy­sique, beau­coup de souf­france. Et c’est ce che­min qui, au­jourd’hui, n’est pas as­sez consi­dé­ré se­lon moi. Par­fois, j’ai l’im­pres­sion qu’au­jourd’hui, au­tour de nous, il n’y a plus d’amour du foot­ball. C’est ter­mi­né. C’est l’his­toire de notre gé­né­ra­tion, la fa­çon d’ap­pré­hen­der le foot­ball évo­lue, ça change et ça ne me plaît pas vrai­ment. Le foot­ball est en train de de­ve­nir comme la NBA: on ne le re­garde plus, on re­garde sim­ple­ment qui a mar­qué, qui a fait une passe dé­ci­sive… On va ar­ri­ver à un sport où l’en­jeu se­ra avant tout de sa­voir qui met le plus de cro­chets, le plus de pas­se­ments de jambes. Peut-être qu’on ajou­te­ra des points en fonc­tion de ça, d’ailleurs (rires). Je dis ça aus­si parce que j’ai des pe­tits frères, et ils ne voient pas le foot comme je le voyais en­fant, en fait. Parce que ce qu’on leur donne à voir du foot­ball, ce sont des chiffres, des sta­tis­tiques in­di­vi­duelles. La souf­france, le plai­sir, l’adré­na­line, les sen­sa­tions, c’est de­ve­nu se­con­daire. Quand tu re­gardes un match à la té­lé ou une émis­sion, on ne te parle que de sta­tis­tiques. On ne parle plus de foot­ball.”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.