Ales­san­dro Pi­per­no.

Bien qu’il soit l’équi­valent du prix Gon­court ita­lien, Ales­san­dro pré­fère se dé­fi­nir avant tout comme un sup­por­ter de la La­zio Rome.

So Foot - - SOMMAIRE - –PRO­POS RE­CUEILLIS PAR LU­CAS DUVERNET-COP­PO­LA

Consi­dé­ré comme l’un des au­teurs ma­jeurs de sa gé­né­ra­tion, Ales­san­dro Pi­per­no a rem­por­té en 2012 le Pre­mio Stre­ga, l’équi­valent du prix Gon­court en Ita­lie. Mais quand on lui de­mande de se pré­sen­ter, il pré­fère se dé­fi­nir avant tout comme sup­por­ter de la La­zio. Un fan qui tient à pré­ci­ser qu’il “ne­pi­ge­rien au­foot” : “Je­sui­sun­vrai in com­pé­tent, et le­sup­por­ter com­pé­tent m’ énerve énor­mé­ment–ce­lui qui te parle de4-3-3etde4-4-2. Je­trou­veque c’es­tun­truc d’ Amé­ri­cains, ces sta­tis­tiques. Ce sont des conne­ries .” In­ter­view sans chiffres, avec des lettres.

Pour­quoi ai­mez-vous le foot­ball? Dans le foot, il est ques­tion de sup­por­ter. Ce qui est ma pas­sion. Sup­por­ter, c’est un com­por­te­ment à la fois par­ti­san et mal­hon­nête. Dans tous les autres do­maines de la vie, je ne suis ja­mais par­ti­san. Po­li­ti­que­ment, je suis très équi­li­bré, et puis je ne juge ja­mais les autres. Les seuls mo­ments où ma bes­tia­li­té s’ex­prime sont des mo­ments de foot. Le foot an­nule tout prin­cipe mo­ral. Je m’y sens donc très à l’aise. Le foot­ball fait par­tie, pour moi, de cette ma­gie qu’est l’ami­tié vi­rile. Quel que soit le mo­ment où joue ton équipe, que tu re­gardes le match au stade ou chez toi avec des amis, un cercle pri­vi­lé­gié se re­crée. Un cercle où tu peux t’aban­don­ner à des fla­tu­lences, de la nour­ri­ture de piètre qua­li­té, comme si, d’un coup, tu re­dé­cou­vrais ta vraie na­ture bes­tiale. C’est une né­ces­si­té mo­rale, de temps à autre, d’être bes­tiaux, in­justes, par­ti­sans, in­cor­rects, enthousiastes. Moi, par exemple, je ne suis ja­mais en­thou­siaste. Ma com­pagne me le fait d’ailleurs re­mar­quer. Elle me dit que les seuls mo­ments de ma vie où on peut voir de la joie sur mon vi­sage, c’est quand je re­viens du stade, et que les choses se sont bien pas­sées. Mal­gré le fait que j’ai consa­cré ma vie à la lit­té­ra­ture et à l’écri­ture, ce­la ne me donne pas le même type d’en­thou­siasme. Il est plus di­lué. Une se­maine après une vic­toire dans un der­by, je suis tou­jours dans cet état de lé­gère eu­pho­rie, d’ivresse. Alors, je dois cé­lé­brer cette joie, et j’écoute les ra­dios, je lis tout ce qui a été écrit, j’écoute les in­ter­views de joueurs qui sont des anal­pha­bètes, mais pour moi ce sont des hé­ros. Et il y a cet as­pect hé­roïque qui est tel que je n’ai au­cun dé­sir de les ren­con­trer. Plu­sieurs fois, la La­zio a es­sayé de me pré­sen­ter les joueurs, pour que je les in­ter­viewe… J’ai tou­jours re­fu­sé, et je re­fu­se­rai tou­jours. Il faut pré­ser­ver le mythe de la dé­cep­tion. L’un des matchs les plus im­por­tants de ma vie a été un Ju­ven­tus-La­zio, en 2000, l’an­née où nous avons rem­por­té le

scu­det­to. Nous étions al­lés ga­gner à Tu­rin, avec un but du “Cho­lo” Si­meone. Je de­vais avoir 27 ou 28 ans, je suis al­lé à For­mel­lo, là où s’en­traîne la La­zio, avec un drôle d’at­te­lage de types dé­chaî­nés qui, comme moi, vou­laient ac­cueillir l’équipe. Il était au moins deux heures du ma­tin. À un mo­ment, les joueurs sortent avec leurs grandes voi­tures de sport. Je vois Al­mei­da, qui était mon pré­fé­ré à l’époque. Je me rap­proche, et il ac­cé­lère. Il a vrai­ment failli m’écra­ser avec

sa Fer­ra­ri. Ce n’est pas un bon sou­ve­nir. Les joueurs doivent res­ter sur le ter­rain. Ils ne sont pas fré­quen­tables.

Cette bes­tia­li­té dont vous par­lez, elle est liée à l’en­fance? Elle est liée à la na­ture hu­maine d’une fa­çon gé­né­rale. Nous avons un groupe d’amis, et nous nous réunis­sons pour “sup­por­ter contre”. Nous sup­por­tons contre la Ro­ma, sur­tout quand elle joue la ligue des cham­pions, mais aus­si par­fois en cham­pion­nat. Si on y pense, c’est très, très moche, de se réunir pour sup­por­ter contre un club de ta ville. Mais ce genre de choses, le foot­ball les per­met. Ma haine pour la Ro­ma est plus vive que mon amour pour la La­zio. De temps à autre, des ro­ma­nistes, pas par­ti­cu­liè­re­ment chauds, me de­mandent: “Pour­quoi on ne se ver­rait pas le der­by en­semble?” Non, bien sûr. Ja­mais. Parce que tu me dé­goûtes. Parce que je vou­drais te voir mort. Ce n’est pas quelque chose de lu­dique.

Le foot est-il la seule chose au monde qui vous per­met d’être vous-même? C’est la seule par­tie de ma vie où je n’ai pas honte d’adhé­rer to­ta­le­ment à ce que je pense. Au­tre­ment, nous fai­sons tous sem­blant. Le consen­sus so­cial dans sa to­ta­li­té se base sur une sé­rie d’hy­po­cri­sies. Telle per­sonne m’est an­ti­pa­thique mais je la fré­quente pour le tra­vail. Le livre d’un ami marche très bien, et je dois faire sem­blant que ce­la me fait plai­sir, alors que ce­la m’em­bête un peu en vérité, et je sais que l’in­verse est vrai. Vous connais­sez cet apho­risme de La Ro­che­fou­cauld: il y a tou­jours quelque chose d’agréable à voir la mésa­ven­ture d’un ami. Ce sont des choses qui ne sont pas ac­cep­tées so­cia­le­ment, et qu’on ne confesse pas même à soi­même. Nous vi­vons tous dans une fic­tion. Le foot­ball li­bère de cet as­pect hy­po­crite, et per­met ce mo­ment où l’on peut adhé­rer à soi-même.

Vous dites “nous” pour la La­zio? Oui. Et c’est la seule chose pour la­quelle je dis “nous”. La lit­té­ra­ture, la po­li­tique, la re­li­gion, je ne dis ja­mais “nous”. “Contre qui nous jouons?” Ça, je le dis.

Ce “nous” de la La­zio in­clut des gens avec les­quels vous n’êtes pas d’ac­cord, ce­pen­dant. Oui mais le stade est le seul en­droit où un so­cio­pathe mi­san­thrope comme moi ar­rive à so­cia­bi­li­ser. Quand je vais au ci­né­ma tout seul, avant, pen­dant, après, je ne parle avec per­sonne. Pa­reil au res­tau­rant. Au stade, ça me vient na­tu­rel­le­ment. Cette an­née, mon frère n’a pas pu s’abon­ner. Je suis donc tout seul. Mais là, j’ai dé­jà des amis par­tout. Nous avons ce pa­tri­moine com­mun, un pa­tri­moine qui dé­passe toutes les classes, les trans­perce. C’est un pa­tri­moine de sou­ve­nirs, un al­bum de fa­mille avec les mêmes pa­rents, les mêmes joies, les mêmes dou­leurs, les mêmes frus­tra­tions.

Vous se­riez heu­reux s’il y avait des matchs tous les jours, si vous pou­viez vivre seule­ment de foot­ball? Non, ce­la n’au­rait plus le même goût. L’hy­per­con­som­ma­tion foot­bal­lis­tique a un peu ôté de la ma­gie. Je ne re­grette pas l’époque où l’on voyait un match tous les quinze jours. Ce­la étant dit, lors de la der­nière coupe du monde, ma com­pagne était à Pa­ris. J’étais seul chez moi. J’ai vu tous les matchs. Tous. Trois matchs par jour. Ca­me­roun, Uru­guay, tout. Ça, c’était un vrai re­tour à l’en­fance, comme les jeux olym­piques, où tu te ré­veilles à 4 h pour voir le 100 m. Des fois en­core, je m’en­nuie au stade. Des fois même, je n’ai pas en­vie d’y al­ler. J’ha­bite très loin. Je vieillis. Je n’ai plus de scoo­ter. J’y vais en voi­ture. Je me gare à 4 ki­lo­mètres du stade. Je dois mar­cher qua­rante-cinq mi­nutes, par­fois sous la pluie. Mais une fois que j’ar­rive, je me sens bien. C’est comme la messe. Par­fois, ce­la ne fait pas plai­sir, mais il faut y al­ler. C’est pa­reil.

Lire: Là où l’his­toire se ter­mine (Lia­na Lé­vy).

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