Les pe­tites billes noires.

Avec l’ex­plo­sion des ter­rains d’en­traî­ne­ment syn­thé­tiques et des com­plexes de Five, les pe­tites billes noires en ca­ou­tchouc sont de­ve­nues le pire en­ne­mi du foot­bal­leur. Et pas seule­ment parce qu’elles traînent dans le sac après les matchs: les fines par­ti

So Foot - - SOMMAIRE - Par Thi­baut Schep­man / Illus­tra­tions: Al­var Sir­lin

Avec l’ex­plo­sion des ter­rains syn­thé­tiques et des com­plexes de Five, les pe­tites billes en ca­ou­tchouc sont de­ve­nues les pires en­ne­mies des sacs de foot­bal­leurs. Mais éga­le­ment un pro­blème en­vi­ron­ne­men­tal et de san­té pu­blique…

En 2009, l’en­traî­neure ad­jointe de l’uni­ver­si­té de Wa­shing­ton, Amy Grif­fin, rend vi­site à l’une de ses joueuses, soi­gnée dans un hô­pi­tal de Seat­tle. La jeune gar­dienne souffre d’un lym­phome non hodg­ki­nien, un can­cer qui frappe le sys­tème lym­pha­tique. Elle re­çoit un trai­te­ment par chi­mio­thé­ra­pie. Les deux femmes se re­mé­morent leurs sou­ve­nirs de foot quand une in­fir­mière, pré­sente dans la pièce, in­ter­rompt la plus jeune: “Vous êtes gar­dienne de but? C’est dingue, ça fait au moins cinq gar­diens de foot que je croise dans le ser­vice cette se­maine.”

La cham­pionne du monde –Amy Grif­fin était gar­dienne rem­pla­çante quand l’équipe na­tio­nale des États-Unis a rem­por­té la pre­mière coupe du monde de football fé­mi­nin en 1991– dit alors avoir tout de suite pen­sé aux ter­rains syn­thé­tiques sur les­quels elle et ses joueuses s’en­traînent. Et s’ils ren­daient ma­lade? Cette crainte ne sortait pas de nulle part. À l’époque, les pe­tits gra­nu­lés noirs que l’on re­trouve par mil­lions sur les fausses pe­louses et qui fi­nissent ca­chés au fond des sacs de sport, entre les lattes de par­quet et dans les tam­bours des ma­chines à la­ver com­men­çaient dé­jà à po­ser ques­tion. À New York, on avait même dé­jà vu des gens ma­ni­fes­ter en chan­tant des slo­gans an­ti-ter­rains syn­thé­tiques. À la ba­guette, Geof­frey Croft, pré­sident de l’as­so­cia­tion NYC Park Ad­vo­cates. Croft a com­men­cé à ac­cu­mu­ler les preuves contre ces sur­faces de jeu dès 2004. Chez lui, il garde des éprou­vettes, des échan­tillons de gra­nu­lés ve­nant de toute la ville, des ré­sul­tats de tests mon­trant les ni­veaux de plomb hal­lu­ci­nants re­le­vés sur cer­tains ter­rains et même des bouts de pe­louse ar­ti­fi­cielle dé­cou­pés pour dé­non­cer un re­vê­te­ment toxique. C’est no­tam­ment sous son in­fluence que la ville de New York a dé­ci­dé dès 2008 de re­non­cer à la plu­part de ses pro­jets de nou­veaux ter­rains syn­thé­tiques. Croft ra­conte fiè­re­ment: “On avait bien pré­pa­ré notre cam­pagne avec beau­coup d’ar­gu­ments dif­fé­rents: le coût, la san­té, l’environnement... On a mis une grosse pres­sion sur la mai­rie. C’était il y a presque dix ans. C’est hal­lu­ci­nant pour moi de me dire que dans d’autres villes et dans d’autres pays on conti­nue d’ins­tal­ler ces ter­rains.”

23 000 pneus pour un ter­rain

Au der­nier re­cen­se­ment de 2012, la France comp­tait 4 700 grands ter­rains syn­thé­tiques. De­puis, la moi­tié des quelques cen­taines de grands ter­rains construits chaque an­née sont ar­ti­fi­ciels. Il faut comp­ter aus­si les mil­liers de mi­ni­ter­rains pu­blics, ceux que l’on ap­pelle les “ci­ty”, et les cen­taines de com­plexes pri­vés dé­diés au foot à cinq, dont la pra­tique ex­plose. La qua­si-to­ta­li­té de ces ter­rains contiennent des gra­nu­lés. Tout sim­ple­ment parce que sans ces gra­nu­lés, les brins d’herbes ar­ti­fi­ciels res­te­raient cou­chés sur le ter­rain, ex­plique Olivier Me­de­ville, res­pon­sable de l’équi­pe­ment pour le groupe Soc­cer Park Le Five. D’où viennent-ils, alors, ces gra­nu­lés? De vieux pneus broyés dans l’im­mense ma­jo­ri­té des cas. Jean Phi­lippe Faure, di­rec­teur re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment de l’or­ga­nisme fran­çais de col­lecte et re­cy­clage des pneus Alia­pur, dé­taille le pro­ces­sus de fa­bri­ca­tion: “Les fibres tex­tiles et les fils mé­tal­liques sont ex­traits du pneu usa­gé, puis la gomme res­tante est en­suite broyée.” Les quan­ti­tés de vieux pneus uti­li­sés pour les syn­thés sont phé­no­mé­nales. Se­lon Alia­pur, il faut 23 000 pneus pour cons­truire un seul ter­rain de onze contre onze. Soit 120 tonnes de gra­nu­lés. Le pro­blème, ce sont les sub­stances que contiennent ces pneus en fin de vie. En 2008, des cher­cheurs du Mi­chi­gan trou­vaient des sub­stances no­cives –ar­se­nic, chrome et plomb– dans tous les échan­tillons tes­tés. En 2013, le jour­nal néer­lan­dais

Che­mos­phere si­gna­lait les mêmes dan­gers. Les au­teurs de l’étude ex­hor­taient même les au­to­ri­tés à se pré­oc­cu­per du su­jet après avoir re­le­vé la pré­sence “ex­trê­me­ment

éle­vée” d’hy­dro­car­bures dans les bouts de pneus ana­ly­sés. Une étude à pa­raître me­née à l’uni­ver­si­té de Yale confirme les deux pré­cé­dentes et cite avec pré­ci­sion pas moins de 190 sub­stances clas­sées comme toxiques ou can­cé­ri­gènes trou­vées dans ces gra­nu­lés.

Épi­dé­mie et Ajax Am­ster­dam

Ces mo­lé­cules no­cives se trans­mettent-elles aux joueurs? La coach Amy Grif­fin en est per­sua­dée, et tente de le dé­mon­trer. En in­ter­ro­geant des coachs et joueurs au­tour d’elle, elle a consti­tué de­puis 2009 une liste de 237 jeunes joueurs et joueuses de foot amé­ri­cains at­teints d’un can­cer –es­sen­tiel­le­ment des can­cers du sang. Tous ont évo­lué sur syn­thé et plus des deux tiers jouaient au poste de gar­dien. “J’ai dis­cu­té avec beau­coup de per­sonnes dans le mi­lieu de la re­cherche et de la mé­de­cine. Cer­taines de ces per­sonnes consi­dèrent que, dans cer­taines ré­gions, vu le nombre de ma­lades, on peut par­ler d’une épi­dé­mie”, ex­pose Grif­fin. Ces cas, sou­vent mé­dia­ti­sés, ont dé­jà pous­sé plus d’une cen­taine de col­lec­ti­vi­tés à re­non­cer aux gra­nu­lés aux États-Unis. La peur des billes noires ne touche pas que l’Amé­rique du Nord. Le Bri­tan­nique Ni­gel Ma­guire est per­sua­dé que c’est à cause d’elles que Le­wis, son gar­dien de but de fils, a dé­ve­lop­pé un lym­phome dé­but 2016. Ni­gel a quit­té son poste de res­pon­sable du Ser­vice na­tio­nal de san­té dans le dis­trict de Cum­bria pour consa­crer son temps à aler­ter l’opi­nion pu­blique et les res­pon­sables po­li­tiques sur le phé­no­mène. Il ex­plique avoir écrit trois fois aux dif­fé­rents mi­nistres concer­nés, contac­té de nom­breux jour­na­listes et te­nu une liste de ma­lades ayant joué sur des syn­thés. Elle conte­nait une ving­taine de noms. Cel­le­ci n’est plus à jour, car de­puis quelques mois il a mis de cô­té son lob­bying pour s’oc­cu­per de son fils, en re­chute. “J’ai ten­té de faire prendre conscience du pro­blème, mais mal­heu­reu­se­ment, au Royaume-Uni, très peu de gens s’in­té­ressent au su­jet”, re­grette-t-il. Il a tout de même conti­nué à échan­ger avec de nom­breux spé­cia­listes. Il livre cette conclu­sion: “La vé­ri­té, c’est que per­sonne n’est sûr qu’il n’y a pas de risques. À par­tir du mo­ment où l’on sait que les gra­nu­lés contiennent des sub­stances can­cé­ri­gènes et toxiques, le prin­cipe de pré­cau­tion de­vrait s’ap­pli­quer.” Aux Pays-Bas, le monde du football a com­men­cé à ré­agir après la dif­fu­sion en 2016 d’une en­quête du ma­ga­zine d’in­ves­ti­ga­tion Zem­bla, qui mon­trait que ce ma­té­riau avait été au­to­ri­sé sans au­cune vé­ri­fi­ca­tion sé­rieuse quant à sa dan­ge­ro­si­té. La seule étude réa­li­sée était par­tielle et da­tait de près de dix ans. Se­lon un in­ven­taire réa­li­sé par le NOS Jour­naal, au moins 82 clubs ont pris, fin 2016, des me­sures pour li­mi­ter l’uti­li­sa­tion des ter­rains ar­ro­sés aux gra­nu­lés ou, mieux, y mettre car­ré­ment un terme. L’Ajax

Une étude à pa­raître me­née à l’uni­ver­si­té de Yale cite avec pré­ci­sion pas moins de 190 sub­stances clas­sées comme toxiques ou can­cé­ri­gènes trou­vées dans ces gra­nu­lés

Am­ster­dam, no­tam­ment, a an­non­cé vou­loir rem­pla­cer les ter­rains ar­ti­fi­ciels de son centre de for­ma­tion.

Le cas fran­çais

Et en France? Une ques­tion po­sée à la mi­nistre des Sports en 2013 par l’an­cienne dé­pu­tée Pas­cale Bois­tard per­met de cer­ner une po­si­tion of­fi­cielle. La dé­pu­tée dé­non­çait “l’ab­sence d’études scien­ti­fiques ap­pro­fon­dies sur d’éven­tuels risques sur la san­té liés à l’in­ha­la­tion, l’in­ges­tion ou le contact avec les élé­ments consti­tuant ou

fixant les ga­zons syn­thé­tiques”. La mi­nistre de l’époque, Va­lé­rie Four­ney­ron, la ras­su­rait en s’ap­puyant sur un rap­port de 2012 ré­di­gé par Alia­pur, l’en­tre­prise char­gée de la col­lecte et de la va­lo­ri­sa­tion des pneus usa­gés. On a éplu­ché ce rap­port. Sur le plan sa­ni­taire, Alia­pur se base en fait sur des tra­vaux de l’Ine­ris (Ins­ti­tut na­tio­nal de l’environnement in­dus­triel et des risques) da­tant de 2005 et dont les conclu­sions ne sont pas pu­bliques. Mar­tine Ra­mel, res­pon­sable du pôle risques et tech­no­lo­gies du­rables à l’Ine­ris, a bien vou­lu re­trou­ver ce vieux rap­port et nous le dé­tailler. La spé­cia­liste livre d’abord une pré­ci­sion im­por­tante. Ces tra­vaux de 2005 concer­naient

Va­si­lis Va­si­liou, bio­chi­miste spé­cia­liste de san­té en­vi­ron­ne­men­tale à l’uni­ver­si­té de Yale

uni­que­ment l’éven­tuelle in­ha­la­tion de gaz émis par les ter­rains syn­thé­tiques, comme le ben­zène. Si l’on ne re­garde que ce su­jet, ef­fec­ti­ve­ment, au­cun risque n’est avé­ré pour la san­té hu­maine. En re­vanche, l’étude ne se penche pas du tout, par exemple, sur les par­ti­cules fines des ter­rains. Pour­tant, qui­conque a dé­jà joué sur ces ter­rains sait que l’on y évo­lue dans un nuage plus ou moins dense de mi­nus­cules par­ti­cules et pous­sières de ca­ou­tchouc. Pour me­su­rer le ni­veau d’ex­po­si­tion des joueurs, le cher­cheur amé­ri­cain Stuart Sha­lat, di­rec­teur de la di­vi­sion san­té en­vi­ron­ne­men­tale de l’uni­ver­si­té de Géor­gie, a uti­li­sé un ro­bot. Pi­per –c’est son pe­tit nom– est ca­pable de me­su­rer l’air en se dé­pla­çant. Ses tra­vaux confirment qu’une quan­ti­té non né­gli­geable de par­ti­cules peuvent être ava­lées ou in­ha­lées par les joueurs. Sa conclu­sion est claire: “Mon opi­nion, c’est que les en­fants ne de­vraient pas être ex­po­sés à ces risques po­ten­tiels. Mais je ne vais pas pou­voir pour­suivre mes re­cherches, puisque vu le cli­mat po­li­tique concer­nant les ques­tions en­vi­ron­ne­men­tales aux États-Unis, il est très dif­fi­cile d’ob­te­nir des fi­nan­ce­ments.” Que risque-t-on quand on in­hale ou qu’on avale ces par­ti­cules? Cette ques­tion, toute simple, n’a ja­mais été po­sée dans le pro­ces­sus d’au­to­ri­sa­tion des gra­nu­lés

“Je suis à peu près sûr que nous al­lons trou­ver ces sub­stances chi­miques dans le sang des joueurs. Je ne laisse plus mes en­fants jouer sur ces ter­rains”

is­sus de vieux pneus en France. Un ou­bli grave puisque, se­lon Mar­tine Ra­mel, les par­ti­cules peuvent être no­cives pour deux rai­sons: “Ces par­ti­cules ont d’abord une toxi­ci­té in­trin­sèque, parce que le fait d’in­ha­ler des pe­tites par­ti­cules est ir­ri­tant. Elles ont en­suite une toxi­ci­té chi­mique, liée aux sub­stances qu’elles contiennent, qui est

plus dif­fi­cile à dé­ter­mi­ner avec pré­ci­sion.” Où l’on re­pense aux 190 sub­stances no­cives pré­sentes dans les gra­nu­lés évo­quées en dé­but d’en­quête. Mais dont la concen­tra­tion va­rie à chaque échan­tillon, ren­dant les conclu­sions dé­fi­ni­tives dif­fi­ciles se­lon la cher­cheuse. L’étude ci­tée par Va­lé­rie Four­ney­ron a été mon­trée à Va­si­lis Va­si­liou, bio­chi­miste, spé­cia­liste de san­té en­vi­ron­ne­men­tale à l’uni­ver­si­té de Yale. Va­si­liou a com­men­cé à s’in­té­res­ser aux dan­gers des ter­rains syn­thé­tiques il y a quatre ans, quand l’une des joueuses du club de foot de sa fille a dé­ve­lop­pé un lym­phome non hodg­ki­nien à l’âge de 18 ans. Le spé­cia­liste est ca­té­go­rique: l’étude sur la­quelle se base la France est in­suf­fi­sante. Il manque a mi­ni­ma des tra­vaux sur les par­ti­cules fines émises par ces ter­rains et sur les ef­fets cu­mu­la­tifs des 190 sub­stances que l’on trouve dans les gra­nu­lés. L’al­cool est un très bon moyen de com­prendre ces ef­fets cu­mu­la­tifs. Quelle dif­fé­rence entre une soi­rée où vous bu­vez juste un pe­tit verre de bière, et une autre où vous bu­vez juste un pe­tit verre de bière, mais aus­si un pe­tit verre de vin puis des pe­tits cock­tails à base de gin, de mar­ti­ni et de rhum? C’est en­core plus vrai avec l’ef­fet cu­mu­la­tif de cer­taines sub­stances chi­miques, que les cher­cheurs ré­sument sou­vent avec la for­mule: “Au lieu

d’ob­ser­ver 1+1=2, on ob­serve 1+1=20, voire 1+1=200.” Va­si­lis Va­si­liou cherche ac­tuel­le­ment des fi­nan­ce­ments pour me­su­rer la pré­sence de ces mo­lé­cules dans le sang, les urines ou même la peau des joueurs après un match. En at­ten­dant de dé­mar­rer ses tra­vaux, il aver­tit: “Je suis à peu près sûr que nous al­lons trou­ver ces sub­stances chi­miques dans le sang des joueurs. Je ne laisse plus mes en­fants jouer sur ces ter­rains.”

Les fac­teurs ag­gra­vants: pluie, cha­leur, bles­sures…

Que faire face à ces dan­gers? Beau­coup de spé­cia­listes, comme Ca­ro­line Cox, di­rec­trice de re­cherche pour l’as­so­cia­tion amé­ri­caine CEH (Cen­ter for En­vi­ron­men­tal Health), re­com­mandent de ne ja­mais man­ger sur un syn­thé, d’y por­ter des vê­te­ments longs et amples et de se la­ver avec mi­nu­tie après un match. Mais il y au­rait aus­si cer­taines si­tua­tions à évi­ter. Par exemple, ces matchs sous la pluie quand les gra­nu­lés res­tent col­lés à la peau en fin de par­tie. Au­cune étude of­fi­cielle n’a été réa­li­sée pour exa­mi­ner si l’eau de pluie pou­vait dis­soudre les gra­nu­lés et ex­po­ser l’être hu­main à plus de sub­stances no­cives. En fé­vrier 2017, le ma­ga­zine néer­lan­dais Zem­bla de­man­dait donc à des cher­cheurs de l’uni­ver­si­té d’Am­ster­dam de faire des tests en pla­çant quelques gra­nu­lés dans le bo­cal de pois­sons zèbres et dans ceux de leurs em­bryons. Les pre­miers mon­traient de lourds troubles du com­por­te­ment, les se­conds sont tous morts. Autre fac­teur cli­ma­tique po­ten­tiel­le­ment ag­gra­vant: la cha­leur. Va­si­lis Va­si­liou dit y avoir beau­coup pen­sé l’été der­nier, pen­dant un sé­jour à Bar­ce­lone du­rant le­quel il a no­tam­ment vi­si­té le Camp Nou. L’ex­pert ra­conte qu’avec les fortes cha­leurs, il par­ve­nait à dé­tec­ter au nez la pré­sence de ter­rains syn­thé­tiques à plu­sieurs rues de là où il se trou­vait. Il alerte: “Quand il fait chaud, les

pe­tits gra­nu­lés noirs ac­cu­mulent beau­coup d’éner­gie

et li­bèrent donc en­core plus de sub­stances.” Les gra­nu­lés et le ga­zon syn­thé­tique de­viennent alors si chauds qu’ils peuvent rui­ner une paire de chaus­sures après quelques mi­nutes de jeu. Ou cau­ser des brû­lures très graves en cas de chute ou de tacle. Sur ce type de ter­rain, quel que soit le temps, une bles­sure san­gui­no­lente est vite ar­ri­vée. Les fans lyon­nais qui suivent la joueuse sué­doise Lotta Sche­lin ont peut-être vu sur Ins­ta­gram les photos de sa bles­sure in­fec­tée, contrac­tée suite à un tacle sur ter­rain syn­thé­tique. Elle ne le sait sû­re­ment pas, mais se­lon le cher­cheur Va­si­lis Va­si­liou, les risques de trans­mis­sion de sub­stances toxiques sont en­core plus éle­vés quand le sang est di­rec­te­ment en contact avec les gra­nu­lés. De même pour le pas­sage des germes et vi­rus. Une étude pu­bliée en 2005 dans le New En­gland Jour­nal of Me­di­cine aler­tait d’ailleurs sur le fait que le grand nombre de brû­lures cau­sées par les syn­thés aug­mente la pro­ba­bi­li­té d’in­fec­tion par des sta­phy­lo­coques do­rés, no­tam­ment. C’est ce qui est ar­ri­vé par exemple à Paul (qui a te­nu à gar­der l’ano­ny­mat), dé­fen­seur cen­tral qui joue en qua­trième di­vi­sion suisse. En no­vembre 2015, il s’ar­rache la peau du coude pen­dant un match sur syn­thé. Au bout de quelques jours, une vi­laine pus­tule éclôt deux cen­ti­mètres sous la plaie. Les dés­in­fec­tants sont in­ef­fi­caces, le bras gonfle, le joueur souffre de contrac­tions ar­té­rielles jus­qu’à l’épaule. Il a fal­lu une opé­ra­tion sous anes­thé­sie gé­né­rale, qua­rante-huit heures d’an­ti­bio­tiques en in­tra­vei­neuse, deux se­maines de plâtre et un mois et de­mi de soins pour ve­nir à bout de l’in­fec­tion. Le joueur ex­plique: “Les mé­de­cins disent qu’on ne peut pas sa­voir si le mi­crobe ve­nait du syn­thé, sur­tout que je n’ai pas for­cé­ment très bien net­toyé ma plaie les jours qui ont sui­vi. Mais ce qui est sûr, c’est que les bles­sures qu’on se fait sur syn­thé ne sont vrai­ment pas belles. C’est très long à ci­ca­tri­ser, dès qu’on re­joue ça s’ouvre à nou­veau, c’est de la merde…” Avant de ten­ter de se

mon­trer ras­su­rant: “Ce n’est pas pour au­tant que je ne vais pas conti­nuer à ta­cler sur syn­thé. En re­vanche, je fe­rai très at­ten­tion à bien dés­in­fec­ter.”

Pol­lu­tion et so­lu­tions

En plus de pré­sen­ter des risques pour la san­té, ces énormes billes noires sont évi­dem­ment pol­luantes pour l’environnement. Une quan­ti­té énorme de ces par­ti­cules ca­ou­tchou­teuses s’échappe chaque an­née. “Les res­pon­sables des ter­rains dis­posent en per­ma­nence de sacs d’une tonne de gra­nu­lés, qu’on ap­pelle ‘big bag’, ils en re­mettent ré­gu­liè­re­ment au mi­lieu du ter­rain ou de­vant les buts”, ex­plique Jean-Phi­lippe Faure. In­for­ma­tion confir­mée par le res­pon­sable des ins­tal­la­tions spor­tives de la com­mune de Gen­ne­vil­liers (93), où plu­sieurs grands et

pe­tits stades syn­thé­tiques sont ac­ces­sibles: “Nous avons des big bags. En gé­né­ral on re­charge les ter­rains une fois

par an. En fonc­tion de l’usure, ça peut être plus.” Grio­ghair McCord, qui a tra­vaillé sur le su­jet pour l’or­ga­ni­sa­tion en­vi­ron­ne­men­tale Ki­mo, es­time qu’il faut ajou­ter chaque an­née en moyenne trois à cinq tonnes de gra­nu­lés par ter­rain, et ce pen­dant toute sa du­rée, qui peut al­ler de quatre à dix ans. Une autre étude concluait, dé­but 2017, que jus­qu’à la moi­tié des gra­nu­lés ajou­tés chaque an­née sont em­por­tés par le vent, les chaus­sures des joueurs ou la pluie. Ce­la si­gni­fie­rait qu’au mi­ni­mum plu­sieurs mil­liers de tonnes de vieux pneus s’échap­pe­raient des ter­rains chaque an­née en France. Aux abords des stades, les gra­nu­lés sont par­tout: sur les trot­toirs, dans les pe­louses en­vi­ron­nantes, et sur­tout dans les grilles d’éva­cua­tion des

Des cher­cheurs ont pla­cé quelques gra­nu­lés dans le bo­cal de pois­sons zèbres et dans ceux de leurs em­bryons. Les pre­miers mon­traient de lourds troubles du com­por­te­ment, les se­conds sont tous morts.

eaux de pluies. Quand il pleut, ces gra­nu­lés noirs ar­rivent dans les cours d’eau et fi­nissent leur course dans les mers et océans. En 2008, un rap­port du Coas­tal Ma­rine Re­source Cen­ter de New York a com­pi­lé les don­nées dis­po­nibles pour prou­ver la dan­ge­ro­si­té de ces fuites sur les or­ga­nismes vi­vants dans les cours d’eau. Il est tout aus­si pro­bable que des oi­seaux mangent ces gra­nu­lés, en les confon­dant avec leur nour­ri­ture. Dans la conclu­sion de cette étude, on peut lire: “La réa­li­té, tou­te­fois, c’est qu’on conti­nue à cons­truire ces ter­rains mal­gré tous

les risques qu’ils com­portent.” Mieux, ce texte cite des al­ter­na­tives, comme les fibres de co­co ou de liège qui ne sont no­cives ni pour la san­té ni pour l’environnement. Alors?

Alors, ces so­lu­tions al­ter­na­tives ont un in­con­vé­nient: elles privent les in­dus­triels du pneu d’un dé­bou­ché pour leurs pro­duits en fin de vie, et elles coûtent plus cher. Les di­ri­geants du groupe Soc­cer Park Le Five confirment que cons­truire des ter­rains sans gra­nu­lés coûte 20 à 25 % plus cher. Même s’ils se disent per­sua­dés que les gra­nu­lés de leurs ter­rains ne posent pas de pro­blème sa­ni­taire ou en­vi­ron­ne­men­tal, ils confient tout de même vou­loir, à moyen terme, re­non­cer aux billes de pneus usés. Pour­quoi les au­to­ri­tés fran­çaises ne se sentent pas da­van­tage concer­nées par le pro­blème? Pas­cale Bois­tard se sou­vient ne pas avoir beau­coup in­sis­té à l’époque. “J’avais alors de gros dos­siers à gé­rer, par exemple le dos­sier Goo­dyear, je n’ai pas eu as­sez de temps pour in­sis­ter ou de­man­der

une mis­sion par­le­men­taire sur le su­jet…” Quant à Va­lé­rie Four­ney­ron, l’an­cienne mi­nistre, elle pré­fère bot­ter en

touche par SMS: “Ces ques­tions sont des su­jets trai­tés non par les mi­nistres ou leurs ca­bi­nets mais par les ad­mi­nis­tra­tions des mi­nis­tères. Je vous conseille donc de vous rap­pro­cher de la di­rec­tion des sports du MJS.” Sol­li­ci­tée, la di­rec­tion des sports n’a mal­heu­reu­se­ment pas ré­pon­du. L’Or­ga­ni­sa­tion eu­ro­péenne des ter­rains syn­thé­tiques (ESTO), elle, a ac­cep­té de se jus­ti­fier. Au­ré­lien Le Blan, di­ri­geant du la­bo­ra­toire d’études dé­dié aux sur­faces et équi­pe­ments spor­tifs La­bo­sport et membre de l’ESTO, re­con­naît le manque d’études d’am­pleur sur le su­jet mais as­sure que les au­to­ri­tés sa­ni­taires eu­ro­péennes et amé­ri­caines n’ont pas ti­qué lors des der­niers exa­mens des ter­rains syn­thé­tiques. Même s’il convient de pré­ci­ser que ces au­to­ri­tés ont tout de même émis quelques bé­mols. L’Agence eu­ro­péenne des pro­duits chi­miques (ECHA), par exemple, dit dans son rap­port qu’elle manque d’in­for­ma­tions sur plu­sieurs points et qu’elle in­vite tous les pro­prié­taires à me­su­rer exac­te­ment les sub­stances chi­miques pré­sentes sur leurs ter­rains et à en in­for­mer les uti­li­sa­teurs. Évi­dem­ment, per­sonne n’a ja­mais vu d’af­fiches du genre dans les ves­tiaires de stades et aux abords des ter­rains. Quant aux pol­lu­tions cau­sées par les syn­thés, Au­ré­lien Le Blan re­grette de n’être au cou­rant de rien et se contente d’un: “Si vous trou­vez des in­fos, nous sommes pre­neurs.”

Un rap­port in­ti­tu­lé État des lieux de la fi­lière de gra­nu­la­tion des pneu­ma­tiques usa­gés pu­blié en 2015 ré­vé­lait que l’ESTO es­pé­rait la construc­tion en Eu­rope d’ici 2020 de plu­sieurs di­zaines de mil­liers de ter­rains et mi­ni­ter­rains. Pour les rem­plir, il faut plus d’un mil­lion et de­mi de tonnes de gra­nu­lés. L’État des lieux aler­tait: “Ces pré­vi­sions pour­raient tou­te­fois être re­vues à la baisse de­vant la mon­tée en puis­sance des pré­oc­cu­pa­tions liées à la san­té hu­maine.” Une “mon­tée en puis­sance” toute re­la­tive, en France. Que les ven­deurs de syn­thés se ras­surent: ici, tout le monde semble s’en foutre.

Amy Grif­fin, en­traî­neure ad­jointe de l’uni­ver­si­té de Wa­shing­ton, dont la gar­dienne souffre d’un can­cer “Cer­taines mé­de­cins et cher­cheurs consi­dèrent que, dans cer­taines ré­gions, vu le nombre de ma­lades, on peut par­ler d’une épi­dé­mie”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.