His­toire vraie.

Le 30 juin 2002 avaient lieu deux fi­nales: celle du mon­dial, entre le Bré­sil de Ro­nal­do et l’Al­le­magne d’Oli­ver Kahn et, à cinq mille ki­lo­mètres de là, celle entre le Bhou­tan et Mont­ser­rat, au pied de l’Hi­ma­laya. Une idée bi­zarre sor­tie tout droit du cerv

So Foot - - SOMMAIRE - PAR AN­TOINE VÉDEILHÉ / ILLUS­TRA­TION: GIANPAOLO PAGNI

Le 30 juin 2002, alors que le Bré­sil et l’Al­le­magne se dis­putent le titre de meilleure sé­lec­tion de la pla­nète en fi­nale de coupe du monde, le Bhou­tan et Mont­ser­rat, les pires équipes du globe, s’af­frontent au pied de l’Hi­ma­laya. Une idée bi­zarre sor­tie tout droit du cer­veau d’un réa­li­sa­teur hol­lan­dais.

Charles Thomp­son se sou­vient d’un match à cou­per le souffle. “Au bout de vingt mi­nutes, j’avais dé­jà les mains sur les ge­noux. J’étais cra­mé”, rem­bo­bine, quinze ans après la ren­contre, l’an­cien ca­pi­taine de Mont­ser­rat. Char­gé de conte­nir les pe­tits ga­ba­rits des at­ta­quants du Bhou­tan, le dé­fen­seur cen­tral ca­ri­béen est vite à bout de souffle. Nor­mal. Per­ché sur les contre­forts de l’Hi­ma­laya, à 2304 mètres d’al­ti­tude, le stade Chan­gli­mi­thang de Thim­phou, la ca­pi­tale du Bhou­tan, n’est pas vrai­ment le ter­rain de jeu idéal pour ces in­su­laires, ha­bi­tués au cli­mat tro­pi­cal des An­tilles. “On avait du mal à res­pi­rer, cer­tains joueurs étaient vrai­ment ma­lades, re­si­tue ce­lui qui est po­li­cier dans le ci­vil. En plus de ça, on était vrai­ment ex­té­nués par le voyage. Il ne faut pas ou­blier qu’on a tra­ver­sé toute la pla­nète pour jouer ce match.” Par­tis mi-juin de Mont­ser­rat, si­tué à une cen­taine de ki­lo­mètres des côtes de la Gua­de­loupe, l’équipe na­tio­nale re­joint d’abord l’île voi­sine d’An­ti­gua-et-Bar­bu­da, puis SaintMar­tin, avant d’em­bar­quer à Cu­ra­çao dans un vol à des­ti­na­tion d’Am­ster­dam. De l’aé­ro­port in­ter­na­tio­nal Schi­phol, la ving­taine d’aven­tu­riers dé­colle en­suite pour Bang­kok, avant une der­nière es­cale à Cal­cut­ta. Pour fi­na­le­ment ral­lier le Bhou­tan… six jours après leur dé­part.

Un dé­cès et une dé­fec­tion

À l’ori­gine de ce pé­riple, il y a Jo­han Kra­mer, un réa­li­sa­teur hol­lan­dais dingue de foot à la re­cherche d’un pre­mier do­cu­men­taire au long cours: “J’avais ma propre agence de com­mu­ni­ca­tion et je fai­sais beau­coup de pe­tits films, de clips mu­si­caux, mais je vou­lais me lan­cer dans quelque chose de plus long et j’ai eu l’idée de faire s’af­fron­ter les deux plus mau­vaises équipes de foot du monde.” Le Hol­lan­dais, qui a du mal à di­gé­rer l’échec des Ma­kaay, Van Nis­tel­rooy et autre See­dorf, in­ca­pables de se qua­li­fier pour le mon­dial qui doit avoir lieu en Co­rée du Sud et au Ja­pon, trouve dans ce pro­jet un moyen de sau­ver son été et de par­ti­ci­per, à sa fa­çon, à la grand-messe du football. “Je me suis dit que ce se­rait ma­gni­fique d’être ca­pable d’or­ga­ni­ser une telle ren­contre, et qu’elle ait lieu le même jour que la fi­nale de la coupe du monde. J’ai eu l’idée en dé­cembre 2001, et six mois plus tard, le match avait lieu”, pose le réa­li­sa­teur. Entre-temps, Jo­han Kra­mer a en­voyé deux fax aux fé­dé­ra­tions du Bhou­tan et de Mont­ser­rat pour ex­po­ser son pro­jet. Dès le len­de­main, l’île des Ca­raïbes donne son feu vert, avant que le pe­tit royaume hi­ma­layen ne suive à son tour trois se­maines plus tard. Jo­han Kra­mer, en­core: “Ça au­rait été fa­cile d’or­ga­ni­ser un match pour se mar­rer, parce que ce n’étaient vrai­ment pas des joueurs fan­tas­tiques… Mais on leur a bien ex­pli­qué qu’il s’agis­sait, au-de­là du match, d’une ren­contre entre deux peuples, deux cultures. On vou­lait mon­trer que le foot pou­vait s’ap­pré­cier même à un faible ni­veau.”

Le Hol­lan­dais et son équipe comptent sur l’ef­fet coupe du monde pour ré­col­ter des fonds et per­mettre de fi­nan­cer le voyage de l’équipe de Mont­ser­rat jus­qu’au Bhou­tan. Mais l’idée de par­ti­ci­per à l’or­ga­ni­sa­tion d’une ren­contre entre les deux équipes les plus faibles de la pla­nète n’en­chante pas les spon­sors. Nike et Adi­das, no­tam­ment, font sa­voir qu’ils re­fusent de s’en­ga­ger “au­près de foot­bal­leurs d’un si mau­vais ni­veau”. “L’autre dif­fi­cul­té, ex­plique Jo­han Kra­mer, a été de trou­ver un ar­bitre. Il fal­lait ab­so­lu­ment un of­fi­ciel pour que le match soit va­li­dé par la Fi­fa et que le vain­queur puisse ga­gner des points au clas­se­ment in­ter­na­tio­nal.” L’équipe du do­cu­men­taire doit aus­si faire face à deux coups du sort de der­nière mi­nute. Quelques jours avant la ren­contre, l’en­traî­neur du Bhou­tan dé­cède su­bi­te­ment, alors que son ho­mo­logue de Mont­ser­rat dé­cide, lui, de je­ter l’éponge et d’aban­don­ner son équipe la veille de la ren­contre his­to­rique.

“Leur gar­dien était vrai­ment nul”

Mal­gré tout, le 30 juin 2002, six heures avant la fi­nale de la coupe du monde entre le Bré­sil et l’Al­le­magne, l’ar­bitre de Pre­mier League Steve

Ben­nett, fi­na­le­ment dé­pê­ché sur place par la fé­dé­ra­tion an­glaise de football, siffle le coup d’en­voi de “l’autre fi­nale”. Phunt­sho Wang­di, 14 ans à l’époque, était en tri­bune avec les autres ga­mins de son école: “Le gou­ver­ne­ment avait dé­cré­té qu’il n’y au­rait pas de cours l’après­mi­di pour que l’on puisse as­sis­ter au match. À notre ar­ri­vée au stade, on a été di­vi­sés en deux groupes. L’un de­vait sup­por­ter le Bhou­tan, l’autre l’équipe ad­verse.” Dans les toutes pre­mières mi­nutes de la ren­contre, les joueurs ca­ri­béens, dans leur tu­nique verte, im­pres­sionnent et

mettent le pied sur le bal­lon. “Je me sou­viens, c’étaient des joueurs très grands et très étranges,

com­mente Phunt­sho Wang­di. On n’avait ja­mais vu de Noirs de notre vie et on avait peur de prendre une ra­clée. Et puis, très vite, on a mar­qué un but. Leur gar­dien était vrai­ment nul.” Grâce à cette ou­ver­ture du score dès la qua­trième mi­nute, le Bhou­tan mène à la mi-temps. Pour le

“Je fai­sais beau­coup de pe­tits films mais je vou­lais me lan­cer dans quelque chose de plus long et j’ai eu l’idée de faire s’af­fron­ter les deux plus mau­vaises équipes de foot du monde” Jo­han Kra­mer, réa­li­sa­teur hol­lan­dais à l’ori­gine du match entre le Bhou­tan et Mont­ser­rat

plus grand bon­heur de Jo­han Kra­mer, qui, sur le bord du ter­rain, ju­bile: “C’est le plus beau match que j’aie ja­mais vu. Pas en termes de qua­li­té, mais en termes d’am­biance, c’était ma­gique. La moi­tié de la po­pu­la­tion de Thim­phou était dans le stade.” Pour mieux rendre compte de l’at­mo­sphère de fo­lie qui règne dans les gra­dins, le réa­li­sa­teur, qui filme la ren­contre uni­que­ment avec deux ca­mé­ras, confie aux sup­por­ters des vieilles su­per-huit. “À un mo­ment, je me suis même mis à pleu­rer, confie Kra­mer. C’était trop beau… et j’étais aus­si sû­re­ment un peu fa­ti­gué.”

Sur le ter­rain, le Bhou­tan dé­roule. Par trois fois en se­conde pé­riode, les at­ta­quants du onze du Dra­gon Ton­nerre viennent trom­per le mal­heu­reux por­tier de Mont­ser­rat. La ren­contre tourne à la dé­mons­tra­tion.

“C’est vrai qu’ils n’étaient pas bons, se rap­pelle Pas­sang Tshe­ring, ti­tu­laire ce jour-là dans l’équipe du Bhou­tan. Mais il faut sa­voir que quelques an­nées avant cette ren­contre, une grande par­tie de leur île a été dé­vas­tée par une érup­tion vol­ca­nique.” Rai­son pour la­quelle le pu­blic ne les ac­cable pas, bien au contraire.

“À la fin, les joueurs de Mont­ser­rat étaient comme des fous parce que les sup­por­ters du Bhou­tan se sont mis à les en­cou­ra­ger, hal­lu­cine en­core Jo­han Kra­mer. Le Bhou­tan, c’est un royaume boud­dhiste, alors comme l’équipe ad­verse était der­rière au score, ils vou­laient que Mont­ser­rat re­colle pour que la ren­contre se ter­mine sur un match nul…” À l’is­sue de la ren­contre, les deux ca­pi­taines sou­lèvent cha­cun la moi­tié d’un tro­phée, cou­pé en deux pour l’oc­ca­sion. Après quoi, tous re­gardent en­semble le Bré­sil décrocher sa cin­quième étoile. “Com­pa­ré à notre fi­nale, c’était un match em­mer­dant”, s’amuse Jo­han Kra­mer. Sor­ti peu de temps après le mon­dial, son film, L’Autre Fi­nale, truste les ré­com­penses dans les fes­ti­vals in­ter­na­tio­naux et at­tire, cette fois, l’at­ten­tion des

spon­sors. “Quand ils ont vu que le film ra­flait des prix dans le monde en­tier, Nike et Adi­das ont sou­dai­ne­ment mon­tré de l’in­té­rêt pour notre his­toire, souffle Jo­han Kra­mer. Mais nous, on leur a dit d’al­ler se faire foutre.”

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