Ös­ter­sunds FK.

So Foot - - SOMMAIRE - Par Maxime Bri­gand, à Ös­ter­sund / Photos: Bild­byrån/Iconsport et Ro­bert Hen­riks­son ( 11Freunde)

Em­bour­bé en qua­trième di­vi­sion il y a en­core six ans, le club sué­dois a réus­si l’im­pos­sible: se re­le­ver, se construire une iden­ti­té de jeu et at­teindre au­jourd’hui les sei­zièmes de fi­nale de la Ligue Eu­ro­pa. Un pa­ri monstre, do­pé à l’ex­pres­sion cultu­relle et au jus de cer­veau.

Long­temps ré­su­mé à son étape an­nuelle de la coupe du monde de biathlon, Ös­ter­sund est de­puis quelques an­nées l’épi­centre d’un séisme, au dé­part lo­cal, qui vient de tou­cher l’Eu­rope du foot cet hi­ver. Ou com­ment un club, Ös­ter­sunds FK, em­bour­bé en qua­trième di­vi­sion sué­doise il y a en­core six ans, a réus­si l’im­pos­sible: se re­le­ver, se construire une iden­ti­té de jeu et at­teindre au­jourd’hui les sei­zièmes de fi­nale de la ligue Eu­ro­pa. Un pa­ri monstre, do­pé à l’ex­pres­sion cultu­relle et au jus de cer­veau d’une bande d’uto­pistes heu­reux.

“Ös­ter­sund, ce n’est pas Monte-Car­lo. En réa­li­té, je pense qu’il n’y a au­cun homme nor­mal qui se dit un jour: ‘Wow, je plaque tout et je viens ici’” Gra­ham Pot­ter, coach d’Ös­ter­sunds FK

Prendre la route, et per­cer le mys­tère. En­fon­cé dans le siège conduc­teur de sa voi­ture, il est ner­veux, an­xieux. En ce jour d’hi­ver 2009, Gra­ham Pot­ter ne sait pas vrai­ment ce qu’il fait, ni même où il va. Il se laisse ava­ler par l’au­to­route M62, tra­verse ain­si les Pen­nines, chaîne mon­ta­gneuse éti­que­tée “co­lonne ver­té­brale de l’An­gle­terre”, et se gare à Wi­gan. Là, il lui faut re­joindre un hô­tel, où un cer­tain Daniel Kind­berg l’at­tend. “Je ne sa­vais pas, en par­tant, si c’était une bonne idée d’y al­ler, glisse Pot­ter. J’avais ma vie à Leeds, où je tra­vaillais à l’uni­ver­si­té. Ma fa­mille était heu­reuse, ma femme avait son bou­lot...” À cet ins­tant, Kind­berg, la qua­ran­taine bien por­tante et la raie sur le côté par­fai­te­ment maîtrisée, fait les cent pas dans la suite qui a été ré­ser­vée pour l’oc­ca­sion. Im­pos­sible d’ou­blier: “L’éta­blis­se­ment ap­par­te­nait au pro­prié­taire du Wi­gan Ath­le­tic, Dave Whe­lan, et le doc­teur du club, un ami à moi, avait pré­ve­nu l’hô­tel qu’il me connais­sait. La consigne avait été don­née à la ré­cep­tion de me fi­ler une bonne chambre et on m’a mis dans une suite im­mense... Je n’étais pas ha­bi­tué à ça, je m’ap­prê­tais à ren­con­trer Gra­ham là-de­dans alors qu’on est tous les deux in­sen­sibles à ces choses

là.” Ce qui re­lie les deux hommes, Pot­ter ne le sait pas en­core, se trouve à 3 000 ki­lo­mètres de là, au mi­lieu des grands pla­teaux, des mas­sifs et des lacs de la Suède sep­ten­trio­nale et sau­vage. Voi­là le ta­bleau qui com­mence à ap­pa­raître sous les yeux de l’an­cien “joueur moyen” de Stoke et Sou­thamp­ton, di­plô­mé d’un mas­ter de ges­tion et in­tel­li­gence émo­tion­nelle. En­fer­mé alors dans un la­bo­ra­toire de l’uni­ver­si­té de Leeds où il “ex­pé­ri­mente” sa mé­tho­do­lo­gie, il peut “tout ten­ter, sans vivre avec la peur de faire des er­reurs.” Kind­berg s’est dé­pla­cé jus­te­ment pour ses ta­lents de théo­ri­cien. Le Sué­dois veut que l’An­glais fasse du club d’Ös­ter­sunds son la­bo­ra­toire. “On a beau­coup par­lé de foot, de phi­lo­so­phie, de nom­breuses choses... Et l’es­sence de mon mes­sage a été le sui­vant: ‘Gra­ham, notre mis­sion est de rendre fiers les gens d’Ös­ter­sund et les ha­bi­tants du com­té de Jämt­land.’ Sauf que je vou­lais le faire avec une ap­proche par­ti­cu­lière, une iden­ti­té, un style, re­place Daniel Kind­berg. Au bout de la conver­sa­tion qu’on a eue, je sa­vais que c’était l’en­traî­neur qu’il me fau­drait une fois que j’au­rais ré­cu­pé­ré le contrôle du club. Je ne me suis pas trom­pé.” À l’époque, Kind­berg n’est en­core que di­rec­teur sportif du club. Après avoir fait le mé­nage, il de­vient fi­na­le­ment pré­sident d’un club qui a sans doute at­teint le point le plus bas de son his­toire: une des­cente en qua­trième di­vi­sion. C’était il y a sept ans, pé­riode où Gra­ham Pot­ter dé­cide fi­na­le­ment de faire sau­ter les bar­rières de son quo­ti­dien et de s’ins­tal­ler pas très loin de l’ex­tré­mi­té nord du bout du monde, avec une femme en­ceinte de son pre­mier en­fant, sans vrai­ment sa­voir “com­ment ça al­lait se

pas­ser...” Au­jourd’hui, le voi­là pro­phète, sou­rire scot­ché au vi­sage et tête hum­ble­ment bais­sée au mo­ment d’en­trer dans la salle de presse de la Jämt­kraft Arena. Dans la nuit du 23 no­vembre der­nier, l’Ös­ter­sunds FK a de nou­veau repoussé les fron­tières du réel: en bat­tant le Zo­rya Lou­hansk à la mai­son (2-0), il s’est qua­li­fié pour les sei­zièmes de fi­nale de la ligue Eu­ro­pa. Une din­gue­rie.

“Ma femme se de­man­dait ce que je fai­sais”

Au-des­sus de ce séisme dans un foot­ball de plus en plus hié­rar­chi­sé, une énigme: com­ment une ville de 50 000 ha­bi­tants, do­pée aux sports d’hi­ver et au­réo­lée d’une re­nom­mée na­tio­nale de Win­ter Ci­ty, a-t-elle pu re­tour­ner l’his­toire d’un sport dont elle se fou­tait en­core pas mal il y a quelques an­nées? Drôle de voyage que ce­lui qui mène à Ös­ter­sund. L’aven­ture né­ces­site d’abord un équi­pe­ment so­lide, –la tem­pé­ra­ture n’hé­site pas à ta­per les moins 10 de­grés à la fin d’un mois de no­vembre où la nuit tombe à 16 heures maxi­mum–, puis un men­tal au moins

au­tant ac­cro­ché que la vo­lon­té. Lors­qu’il gratte son pre­mier contrat en décembre 2010, Gra­ham Pot­ter en­caisse le cro­chet d’un en­vi­ron­ne­ment bru­tal: “Ös­ter­sund, ce n’est pas Monte-Car­lo. En réa­li­té, je pense qu’il n’y a au­cun homme nor­mal qui se dit un jour: ‘Wow, je plaque tout et je viens ici.’” Ici, c’est les pro­fon­deurs du nord de la Suède, la neige qui frappe la gueule dès la sortie de l’aé­ro­port mais aus­si un cen­tre­ville à peine ani­mé par les quelques mil­liers d’étu­diants qui nour­rissent les bancs de l’un des campus de la Mid Swe­den Uni­ver­si­ty. “Le pre­mier jour où je suis ar­ri­vé, il fai­sait 28°C, su­per beau, on était en plein mois d’août. Je ne vais pas te men­tir, je n’avais pas vrai­ment re­gar­dé où la ville était si­tuée avant de si­gner, rem­bo­bine Fouad Ba­chi­rou, membre de la gé­né­ra­tion 90 du PSG avec Ma­ma­dou Sa­kho et Brice Dja Djéd­jé, dé­bar­qué dans le pro­jet à

l’été 2014 après quatre ans pas­sés en Écosse. Et ra­pi­de­ment, au ni­veau du temps, ça a dé­grin­go­lé. Le pre­mier hi­ver, ça a été la dé­pres­sion. Pen­dant la pré­sai­son, en janvier, on touche les -28°C! Au fi­nal, tu t’adaptes, c’est dif­fi­cile, tu es dans une pe­tite ville, où il n’y a pas grand-chose à faire et tu restes parce que ni­veau foot, c’est le to­tal op­po­sé.” Au dé­part, pour­tant, il y a des doutes. Voi­là ce que trouve Gra­ham Pot­ter lors de sa première séance di­ri­gée à Ös­ter­sund, au mi­lieu d’un ef­fec­tif plié mo­ra­le­ment par une re­lé­ga­tion

en di­vi­sion ré­gio­nale, sec­tion Norr­land, et ce alors que Daniel Kind­berg ter­mine le mé­nage d’une ins­ti­tu­tion spor­tive se­couée par les que­relles in­ternes. “Après la première séance, en janvier, je me suis ren­du compte de l’am­pleur de l’af­faire: en réa­li­té, on était au point zé­ro, dessine le coach an­glais. Il fal­lait dis­cu­ter avec les joueurs, voir leurs as­pi­ra­tions, com­prendre le fonc­tion­ne­ment du club et ce qu’il y avait der­rière le sportif.” Pot­ter dé­cide pour ce­la de par­cou­rir la région et de faire le maxi­mum de ren­contres. L’idée est de dé­ve­lop­per une connais­sance par­faite du foot­ball sué­dois, de dé­cou­vrir le style dé­ployé à chaque échelle et de s’im­pré­gner des conven­tions lo­cales. Il re­prend: “Pen­dant mes dix-huit pre­miers mois ici, je pas­sais beau­coup de temps en voi­ture. Je cher­chais des matchs à Gö­te­borg et dans les environs. Ma femme se de­man­dait ce que je fai­sais, elle me di­sait que c’était fou, in­sen­sé, mais j’y croyais. Grâce à ça, j’ai com­pris qu’il y avait un as­pect conven­tion­nel dans le foot­ball sué­dois au­tour de la ri­gueur et d’une base dé­fen­sive so­lide. On n’avait pas beau­coup d’ar­gent donc on s’est en­suite po­sé la ques­tion: com­ment peut-on faire dif­fé­rem­ment?” Daniel Kind­berg fouille éga­le­ment dans son coin et cherche à faire bouillir une ren­contre hu­maine qu’il dé­crit en­core au­jourd’hui comme une “con­nexion phi­lo­so­phique”: cinq ans plus tôt, l’homme a, lui aus­si, cas­sé en deux les bar­rières de sa vie. Ce­la s’est pas­sé en 2005, alors qu’il avait un sta­tut de lieu­te­nant-co­lo­nel au sein de l’ar­mée sué­doise, et qu’il sor­tait de mul­tiples opé­ra­tions au Con­go, en Bos­nie, en Croa­tie ou en­core au Li­be­ria. “À un mo­ment, mon cer­veau a dé­cro­ché, ex­plique-t-il, ins­tal­lé dans un ca­na­pé du club-house de la Jäm­trakft Arena, où se croisent des mecs sa­pés de pan­ta­lons à souf­flets pare-neige, his­toire de dres­ser la table pour la ren­contre du len­de­main. Je ne croyais plus à la di­rec­tion que l’ar­mée de mon pays était en train de prendre donc j’ai tout quit­té. Mon coeur n’était plus là, plus du tout.” Vi­rage: l’an­cien cadre des forces ar­mées sué­doises lance son propre bu­si­ness et de­vient di­rec­teur gé­né­ral d’une com­pa­gnie pri­vée qui construit des ap­par­te­ments au­tour et à l’in­té­rieur d’Ös­ter­sund.

“C’est plus dé­ten­du, se marre-t-il. Mon bou­lot est de fa­ci­li­ter la vie des gens, tout en ti­rant des bé­né­fices pour mon en­tre­prise. Ce n’est pas très com­pli­qué. Voi­là pour­quoi je me suis plon­gé dans le foot: parce que tu as la pas­sion mais aus­si une pos­si­bi­li­té in­fi­nie de créer des choses, c’était une bonne com­bi­nai­son avec mon tra­vail.” Un uto­piste heu­reux, en somme. Du moins, c’est ce qui se ra­conte à son su­jet à l’époque.

Théâtre, ex­po­si­tions et bal­let de danse

En 2010, Daniel Kind­berg parle, pour la première fois, dans un en­tre­tien don­né à la presse sué­doise de “ligue des cham­pions” alors que son club n’at­tire et n’in­té­resse per­sonne. Bous­cu­ler les es­prits prend du temps. Quelques mois plus tard, son té­lé­phone sonne. Au bout du fil, Ka­rin Wah­lén, dont le père, Lasse Lan­din,

est le ma­na­ger gé­né­ral du club. En­fant, Ka­rin rê­vait de de­ve­nir li­braire mais s’est fi­na­le­ment re­trou­vée à bos­ser pour un édi­teur lo­cal avant de mon­ter sa propre agence cultu­relle avec pour ob­jec­tif d’ou­vrir l’ac­cès à la culture à des per­sonnes qui ne s’y in­té­ressent pas for­cé­ment. “Elle m’a ex­po­sé son pro­jet et m’a ex­pli­qué que l’ex­pres­sion cultu­relle pou­vait être bé­né­fique pour l’édu­ca­tion so­ciale des joueurs, ouvre un pré­sident fi­na­le­ment at­tra­pé. J’ai com­men­cé à ré­flé­chir à l’idée.” Se­conde lame à l’oc­ca­sion d’une con­fé­rence lit­té­raire où Daniel Kind­berg se re­trouve avec l’écri­vaine Mar­ti­na Haag, sur un ca­na­pé. “Là, elle m’a po­sé une ques­tion simple: ‘Daniel, est-ce que tu sais, se­lon les re­cherches scien­ti­fiques, ce qui fait le plus peur aux Sué­dois?’ Je ré­ponds: ‘Oui, c’est simple: la mort.’ Elle me dit: ‘Non, non, ce n’est même pas en deuxième po­si­tion.’ Je re­lance: ‘La ma­la­die d’un proche alors, non?’ Elle me ré­pond: ‘Non, tou­jours pas. Les Sué­dois sont ab­so­lu­ment ter­ri­fiés à l’idée de mon­ter sur une scène et de parler à une foule.’

Sur le coup, ça m’a sur­pris. Je ve­nais de sor­tir de l’ar­mée, où j’avais connu des mi­lieux hos­tiles, où l’on dé­cide, dans des si­tua­tions ex­trêmes, de la mort, de la vie, où il faut prendre la bonne dé­ci­sion au bon mo­ment. Toute cette ré­flexion m’a ra­me­né au foot, à la fa­çon de prendre des dé­ci­sions sur un ter­rain dans une si­tua­tion sous pres­sion.” Voi­là le pre­mier étage de la fu­sée Ös­ter­sunds FK po­sé, le tout dans une ges­tion participative où 95 % des dé­ci­sions pro­viennent des ob­ser­va­tions des em­ployés. Dans la fou­lée de cet échange, Daniel Kind­berg rap­pelle Ka­rin Wah­lén et la nomme res­pon­sable cultu­relle du club. La vo­lon­té de dé­part de Gra­ham Pot­ter de créer un en­vi­ron­ne­ment de tra­vail fa­vo­rable à l’ex­pres­sion in­di­vi­duelle dans un cadre col­lec­tif vient de trou­ver son ori­gine. Lorsque Kind­berg pousse la porte du ves­tiaire au dé­but de ce mois de janvier 2013, Ös­ter­sunds vient d’en­chaî­ner deux pro­mo­tions consé­cu­tives et le groupe s’ap­prête à sou­le­ver la jupe de la Su­pe­ret­tan (D2). Face aux joueurs, il plonge la tête la première: “Cette an­née, les gars, on va faire du théâtre. Ce­la vous concer­ne­ra mais ce­la concer­ne­ra aus­si le staff, les di­ri­geants, l’en­semble du club.” As­sis dans un coin de la pièce, Pot­ter écoute at­ten­ti­ve­ment, peine à com­prendre mais se dit que son pa­tron a trou­vé le le­vier “créa­tif” re­cher­ché de­puis le dé­but de leur col­la­bo­ra­tion. Dans l’as­sem­blée, cer­tains joueurs tirent la gueule. Mais Kind­berg bombe le torse: “At­ten­dez les gars, dans un club de foot, qui dé­cide des mé­thodes? Est-ce vous ou le pré­sident? Je res­pec­te­rai tous les avis mais ceux qui ne veulent pas s’y plier peuvent al­ler jouer ailleurs car ce­la veut dire qu’ils ne font pas confiance à nos idées et qu’ils re­fusent de se plier à nos mé­thodes d’en­traî­ne­ments.” Per­sonne ne se lève, le pro­ces­sus est lan­cé: chaque sai­son au­ra son pro­jet cultu­rel avec pour ob­jec­tif l’or­ga­ni­sa­tion d’un show en no­vembre. En 2013, une pièce de théâtre a donc été mon­tée et jouée. En 2014, une ex­po­si­tion de pein­tures réa­li­sées par les joueurs est or­ga­ni­sée à l’oc­ca­sion des élec­tions lé­gis­la­tives. L’an­née sui­vante, voi­là l’en­semble du club sur scène pour dan­ser Le Lac des cygnes – où l’on ver­ra no­tam­ment Gra­ham Pot­ter al­lon­gé sur scène, ram­per contre les planches – avant de se re­trou­ver en sep­tembre 2016 pour chan­ter de­vant 1600 per­sonnes lors

d’un ga­la de so­li­da­ri­té. Cette an­née, la rap­peuse Maxi­da Mä­rak a ac­com­pa­gné la troupe dans la dé­cou­verte de la com­mu­nau­té Sami, un peuple au­toch­tone du nord du pays. Une ques­tion: pour­quoi? “On a don­né aux joueurs des ou­tils de ré­flexion, d’ouverture... C’est une vi­sion ho­lis­tique des choses: grâce à ça, le joueur n’a en­suite plus peur de jouer, de prendre des dé­ci­sions dans des si­tua­tions de pres­sion ex­trême, il a dé­ve­lop­pé du cou­rage.” Le pré­sident Kind­berg se re­dresse, rap­proche ses deux mains et forme une cuve re­pré­sen­tant le cer­veau hu­main. Dé­mons­tra­tion

phy­sique: “On est par­tis du constat que pour être per­for­mant, le joueur doit avoir un ac­cès com­plet à ses ca­pa­ci­tés de ré­flexion. Le stress ré­duit ces ca­pa­ci­tés, son cou­rage, sa lu­ci­di­té... et c’est la pa­nique. Notre bou­lot a donc été de pré­pa­rer le cer­veau à ré­agir. C’est l’or­ga­ni­sa­tion réa­liste d’un club de foot qui a moins de moyens que les autres mais plus de cou­rage, aus­si.”

La blague de Zla­tan

Avec la mise en place du pro­gramme cultu­rel, le gang de Pot­ter s’est so­li­di­fié, s’est dé­pas­sé, a dé­cro­ché sa mon­tée en Alls­vens­kan (D1) en oc­tobre 2015 et a été jus­qu’à rem­por­ter la coupe de Suède le 13 avril 2017 en rou­lant fa­ci­le­ment sur le te­nant du titre, Norrkö­ping, en fi­nale (4-1).

“Au dé­but, tu ne per­cutes pas ce que tout ça peut t’ap­por­ter, dé­taille Fouad Ba­chi­rou, pro­gres­si­ve­ment devenu star de l’équipe et ac­tuel­le­ment consi­dé­ré comme le meilleur mi­lieu de ter­rain du cham­pion­nat sué­dois. Moi, je suis ar­ri­vé au mi­lieu du pro­jet pein­ture. Un jour, je vois qu’on nous em­mène tous dans une salle et on me dit de peindre ce que je pense, com­ment je vois les choses, etc. En soi, ça m’in­tri­guait mais je me di­sais aus­si... At­tends, je viens de fi­nir l’en­traî­ne­ment, je suis cre­vé, laisse-moi ren­trer chez moi!” Le rythme est éle­vé: deux à trois heures par séance ponc­tuelle de pein­ture fixée après l’en­traî­ne­ment, jus­qu’à quatre heures pour une ré­pé­ti­tion de danse. Ba­chi­rou: “Au fur et à me­sure, tu te rends compte que ça marche et tu rentres dans le truc. Par­fois, c’est lourd, tu peux fri­ser le ri­di­cule mais je me suis vu gran­dir. Je n’ai plus peur de rien, je suis sor­ti de ma zone de confort. Tu ap­prends à gé­rer tes émo­tions. Et, au bout, tu te dis: ‘At­tends, je viens de faire un show de­vant 3000 per­sonnes, ce n’est pas un match de foot qui va me faire peur, si?’” Ré­ponse évi­dente: non, et Gra­ham Pot­ter en prend ra­pi­de­ment conscience, axant aus­si son re­cru­te­ment sur des pro­fils lar­ge­ment dis­sé­qués. Re­cru­té il y a trois ans alors qu’il était bla­ck­lis­té par la ma­jo­ri­té des clubs sué­dois suite à de nom­breuses condam­na­tions (il a no­tam­ment dû suivre un trai­te­ment pour lutter contre sa toxi­co­ma­nie), le ca­pi­taine et in­ter­na­tio­nal ira­kien, Br­wa Nou­ri, est devenu le sym­bole de réus­site de la po­li­tique Ös­ter­sunds FK: “Quand Gra­ham est ve­nu me cher­cher, on a dis­cu­té pen­dant plu­sieurs heures dans un ca­fé. On n’a qua­si­ment pas par­lé de foot­ball, seule­ment de la vie, de mon pas­sé de ré­fu­gié par exemple (kurde, la fa­mille de Nou­ri a fui la ré­pres­sion de Sad­dam Hus­sein à la fin des an­nées 80, ndlr) et il m’a convain­cu comme ça. Ce club m’a per­mis de dé­fi­ni­ti­ve­ment dé­truire ce qu’il y avait de no­cif en moi mais m’a aus­si ou­vert l’es­prit en tant qu’homme. Le foot, je connais­sais mais rap­per de­vant plus de 1000 per­sonnes,

ça me fait peur, je me sens mer­dique (rires).” Ca­puche fine po­sée sur le bord de la tête, Nou­ri est au­jourd’hui devenu “un re­père”, un homme qui se bat pour ar­ra­cher les pré­ju­gés sou­vent cloués sur le front des foot­bal­leurs et qui parle de ses potes comme “d’in­tel­lec­tuels”. Mieux, le joueur a par­ti­ci­pé au lan­ce­ment d’un groupe de lec­ture au sein du club et a ac­ti­ve­ment oeu­vré dans l’écri­ture d’un livre – Min re­sa till ÖFK– qui lui a va­lu les fé­li­ci­ta­tions de l’écri­vaine ni­gé­riane Chi­ma­man­da Ngo­zi Adi­chie. Fouad Ba­chi­rou garde lui une autre étape pour

“som­met”: en no­vembre 2016, l’équipe tout en­tière a été in­vi­tée à par­ti­ci­per au Fot­bolls­ga­lan, la cé­ré­mo­nie qui ré­com­pense chaque an­née les meilleurs joueurs et équipes du pays. “Nor­ma­le­ment, tu n’as au­cune équipe in­vi­tée, sauf le cham­pion et le vain­queur de la coupe,

pré­cise-t-il. Mais là, on a été conviés en guest pour dan­ser en ouverture de la cé­ré­mo­nie, donc en di­rect à la télé. C’était as­sez ri­di­cule (rires), il y avait Zla­tan au pre­mier rang, Emil Fors­berg.... À la fin, Ibra est ve­nu nous voir pour nous dire:

‘Oh les gars, vous êtes des foot­bal­leurs ou des dan­seurs?’” Pro­gres­si­ve­ment, l’ÖFK a chan­gé de di­men­sion, est devenu un phé­no­mène dans sa propre ville –un ex­ploit– mais aus­si en Suède où le style de jeu pro­po­sé par les hommes de Pot­ter lui vaut la ré­pu­ta­tion de “Bar­ça de Scan­di­na­vie”. Une blague? Une ré­vo­lu­tion, plu­tôt. Au pays de l’im­pact phy­sique et des blocs bas, Gra­ham Pot­ter a réus­si à im­po­ser une phi­lo­so­phie ani­mée par un jeu de po­si­tion exi­geant une flexi­bi­li­té tac­tique rare et une culture de la pos­ses­sion utile. Un ADN in­fu­sé à la di­ver­si­té de ses joueurs, tant dans les pro­fils, les ca­rac­tères, que les ori­gines, et où le dé­ve­lop­pe­ment de jeunes po­ten­tiels a pris une place cen­trale dans un pays qui les met le plus sou­vent de côté. Voi­là com­ment Ös­ter­sunds a donc dé­bar­qué en juillet der­nier sur le paillas­son de la ligue Eu­ro­pa, a en­suite fait tom­ber tour à tour Ga­la­ta­sa­ray, le Fo­la Esch et le PAOK Sa­lo­nique avant de sor­tir d’un groupe où le des­tin l’avait coin­cé entre l’Ath­le­tic Bil­bao, le Her­tha Ber­lin et le Zo­rya Lou­hansk. En bon joueur d’échecs qu’il est, Daniel Kind­berg jus­ti­fie ces suc­cès par une “vic­toire des es­prits”: “Le som­met de notre aven­ture, c’est le match re­tour à Is­tan­bul, contre Ga­la­ta­sa­ray. Au fur et à me­sure

“Un jour, je vois qu’on nous em­mène tous dans une salle et on me dit de peindre ce que je pense. At­tends, je viens de fi­nir l’en­traî­ne­ment, je suis cre­vé, laisse-moi ren­trer chez moi!” Fouad Ba­chi­rou, mi­lieu de ter­rain d’Ös­ter­sunds FK, for­mé au PSG

“Le som­met de notre aven­ture, c’est le match re­tour à Is­tan­bul. Le pu­blic s’est re­tour­né contre son équipe et on a réus­si une vic­toire psy­cho­lo­gique: le foot ne se ré­sume pas à des courses, des sauts, des sta­tis­tiques, c’est avant tout un sport in­tel­lec­tuel” Daniel Kind­berg, pré­sident d’Ös­ter­sunds FK et an­cien mi­li­taire

du scé­na­rio, comme on avait ga­gné 2-0 à l’al­ler et qu’il y avait 1-1 à quinze mi­nutes de la fin, on a réus­si à convaincre le pu­blic turc du bien-fon­dé de ce que l’on était ve­nu leur pro­po­ser. Le pu­blic s’est re­tour­né contre son équipe et on a réus­si une vic­toire psy­cho­lo­gique: le foot ne se ré­sume pas à des courses, des sauts, des sta­tis­tiques, c’est avant tout un sport in­tel­lec­tuel.” Ce 20 juillet der­nier, pour la première fois de leur his­toire, les sup­por­ters de Ga­la­ta­sa­ray offrent même une ova­tion to­tale à un ad­ver­saire.

Par­tie de chasse à l’ours et larmes de joie

De la dis­tance, de l’hu­mi­li­té et une forme de pu­deur dansent pour­tant de­puis quelques mois dans les rues d’Ös­ter­sund. “De­puis qu’on a ga­gné la coupe, l’en­goue­ment est mon­té d’un cran, ça de­vient quelque chose de jouer à la mai­son, as­sure Ba­chi­rou. Le truc, c’est qu’ici, les gens ne sont pas for­cé­ment des sup­por­ters de foot à la base, donc ils se sont ha­bi­tués à nous voir ga­gner. Nous, les joueurs, on est conscients de ce qu’on est en train de faire mais pour eux, c’est nor­mal. Quand tu ren­contres des sup­por­ters dans la rue, que tu leur de­mandes ce qu’ils pensent d’un match contre le Her­tha Ber­lin, ils te ré­pondent: ‘Fa­cile, on va ga­gner 3-0.’ On parle quand même d’un club de Bun­des­li­ga...” Et si, fi­na­le­ment, cette his­toire était aus­si celle d’une ville qui peine en­core à réa­li­ser ce qui lui ar­rive, se conte­nant d’ava­ler les ex­ploits comme on gobe un shot de te­qui­la une fois rat­tra­pé par l’ivresse? Con­tre­maître du pro­ces­sus, ar­mé d’un bras­sard arc-en-ciel en sou­tien à la com­mu­nau­té

LGBT, Braw Nou­ri sent que “l’in­té­rêt com­mence à être sin­cère”. L’ad­joint de Pot­ter, Billy Reid, af­firme lui que l’ÖFK tient dé­jà “un cha­pitre de l’his­toire du foot sué­dois” entre ses doigts. Son pré­sident, Daniel Kind­berg, lui, en a eu la con­fir­ma­tion ré­cem­ment lors d’une dis­cus­sion avec le pro­prié­taire ul­tra­puis­sant du PAOK Sa­lo­nique, Ivan Sav­vi­dis, qui s’est pour­sui­vie en par­tie de chasse à l’ours lors de la­quelle Sav­vi­dis lui a as­su­ré que “l’Eu­rope com­mence à avoir conscience de ce qui se passe ici”. Un ra­pide tour sur soi-même lors de la ré­cep­tion du Zo­rya Lou­hansk fin no­vembre, dé­bu­tée par le dé­sor­mais clas­sique Rött & svart pum­par hjär­tat – le You’ll Ne­ver Walk Alone lo­cal–, suf­fi­sait pour contem­pler des larmes de joie: ici celles d’un père de fa­mille coin­cé dans une com­bi­nai­son de ski, là celles d’une ma­mie ve­nue dans les bras de son ma­ri. “On est si fiers d’être re­pré­sen­tés par de tels gar­çons, une telle équipe...”, lâche An­na, qui peine à des­ser­rer la main de Lu­cas, sa moi­tié, alors que, plus bas, le pré­sident Kind­berg tombe dans les bras d’un Gra­ham Pot­ter en larmes pen­dant que la so­no de la Jämt­kraft Arena crache du Queen entre deux chants du kop for­mé par le groupe de sup­por­ters Fal­kar­na. La pro­phé­tie de dé­part a été réa­li­sée, la nou­velle tient en une des­ti­na­tion: Lyon, où se joue­ra en mai prochain la fi­nale de la ligue Eu­ro­pa, un “ob­jec­tif” nour­ri par Kind­berg, qui comme à son ha­bi­tude n’a peur de rien: “Ame­nez-nous dé­jà le Mi­lan AC en fé­vrier, vous ver­rez…”•

Gra­ham Pot­ter, le coach.

Quand il y a une douche qui marche.

Daniel Kind­berg, le pré­sident.

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