Has­san II.

Tan­tôt prince sup­por­ter, prêt à se dé­gui­ser pour as­sis­ter aux matchs, tan­tôt roi tech­ni­cien, ca­pable de souf­fler au sé­lec­tion­neur un sché­ma tac­tique, le père de Mo­ham­med VI, Has­san II, a pen­dant tout son règne été l’ac­teur prin­ci­pal du foot­ball ma­ro­cain.

So Foot - - SOMMAIRE - Par Quen­tin Mül­ler, avec Ti­mo­thée Vin­chon, à Ra­bat, Ca­sa­blan­ca, Mek­nès et Fès / Photos: DR, Se­bas­tian Cas­te­lier, Pic­ture-Alliance/Dppi et Ima­go/Panoramic

L’an­cien mo­narque ma­ro­cain était un ob­sé­dé du bal­lon rond. Dont il s’est ser­vi et qu’il a ser­vi.

As­sis à l’in­té­rieur d’un ca­fé chic de Ra­bat, un homme at­tend, cas­quette sur la tête. Plein de peine sur son vi­sage, il re­fuse de ré­vé­ler son iden­ti­té. Cet an­cien joueur de la gé­né­ra­tion 1970 a plu­sieurs fois été en contact avec ce­lui qu’il ap­pelle en­core “Sa Ma­jes­té”. Un roi qu’il a tou­jours craint. Au point de prendre peur lorsque re­ten­tit la son­ne­rie d’un té­lé­phone, le 10 oc­tobre 1993, en marge du match entre le Ma­roc et la Zam­bie, di­rec­te­ment qua­li­fi­ca­tif pour la World Cup amé­ri­caine. Le contexte est le sui­vant: der­nière jour­née, le score est nul et vierge à la pause. In­suf­fi­sant pour que les Lions de l’At­las re­passent au clas­se­ment de­vant leurs ad­ver­saires du soir. “Il faut sa­voir que sur le banc de la sé­lec­tion, il y avait constam­ment un té­lé­phone et une sorte de stan­dar­diste, char­gé de prendre les ap­pels du roi et de trans­mettre ses mes­sages au coach ou aux joueurs. Moi, ce jour-là, j’étais bles­sé et donc sur le banc. À la mi-temps, j’al­lais re­joindre les ves­tiaires quand le té­lé­phone royal a son­né. Le stan­dar­diste a re­fu­sé de dé­cro­cher, sans doute parce qu’il avait peur. Il m’a de­man­dé de le faire à sa place. Je lui ai ré­pon­du: ‘Tu es fou. Qu’est-ce

que je vais lui dire?’ Ça a son­né dans le vide.” À pro­pos d’Has­san II, il se rap­pelle éga­le­ment ce jour d’en­traî­ne­ment de l’équipe na­tio­nale où le roi fait ir­rup­tion en fin de séance: “Il demande à l’en­traî­neur qu’on joue quelques mi­nutes avec des mi­nerves car il trou­vait qu’on le fai­sait trop en re­gar­dant nos pieds.”

Autre joueur à avoir ex­pé­ri­men­té de près l’in­ter­ven­tion­nisme du père de Mo­ham­med VI dans la sphère foot­bal­lis­tique ma­ro­caine, Mo­ham­med Maâ­rou­fi. La che­mise bleue ample, la cal­vi­tie bien pro­non­cée et la dé­marche cour­bée, l’homme de 67 ans n’a plus la vi­gueur du mi­lieu dé­fen­sif in­ter­na­tio­nal qu’il fut. For­mé au mo­deste Di­faâ Has­sa­ni d’El Ja­di­da, il dé­marre sa car­rière tam­bour bat­tant, à 17-18 ans. “J’étais le meilleur, par­fois même je coa­chais et fai­sais en­trer les joueurs”, pré­ten­dil fiè­re­ment. Ce qui est cer­tain, c’est que son nom re­monte aux oreilles d’Has­san II. “Un jour, alors que j’étais en classe, le pro­vi­seur a dé­bou­lé tout pâle et en sueur. Il m’a dit qu’une voi­ture de la gen­dar­me­rie était là, qu’ils avaient une convo­ca­tion en mon nom à l’état­ma­jor à Ra­bat, je pen­sais qu’ils ve­naient me cher­cher pour mon ser­vice mi­li­taire. Ar­ri­vé là-bas, un co­lo­nel me ren­contre. Je lui montre mon cer­ti­fi­cat de sco­la­ri­té, qui at­tes­tait que j’étais étu­diant, que je pas­sais mon bac, qu’ils étaient en train de faire une er­reur. Il me dit: ‘Je suis dé­so­lé, mais on doit vous em­me­ner au centre sportif des Forces ar­mées royales (FAR), c’est un ordre.’ Ils m’ont es­cor­té jus­qu’à ma voi­ture avec des mi­li­taires parce qu’ils pen­saient que je vou­lais me sau­ver.” À l’ar­ri­vée, Mo­ham­med Maâ­rou­fi quit­te­ra bien l’école pour pas­ser son ser­vice mi­li­taire, s’en­traî­ne­ra avec l’équipe de foot­ball des FAR et joue­ra avec eux la coupe Mo­ham­med V et la coupe du monde mi­li­taire. Dé­ci­sion de “Sa Ma­jes­té”, mal­gré les pro­tes­ta­tions des di­ri­geants d’El Ja­di­da, qui ob­tien­dront quand même que leur jeune pé­pite conti­nue de jouer le cham­pion­nat avec eux le week-end. Une fleur ren­due pos­sible

“Has­san II a de­man­dé à l’en­traî­neur qu’on joue quelques mi­nutes avec des mi­nerves car il trou­vait qu’on le fai­sait trop en re­gar­dant nos pieds” Un an­cien in­ter­na­tio­nal ma­ro­cain

par leur proxi­mi­té avec le roi. Car en ma­tière de foot­ball, le sou­ve­rain n’était pas du genre à faire de com­pro­mis. Il a très tôt com­pris ce que le bal­lon rond pou­vait lui ap­por­ter.

“Je vais leur mon­trer l’exemple, moi!”

La scène se dé­roule au pa­lais royal au mi­lieu des an­nées 1950. La lé­gende veut que Mou­lay Has­san, alors jeune prince dans la ving­taine, as­siste de­puis son poste de té­lé­vi­sion à l’un des pre­miers der­bys des grands ri­vaux ca­sa­blan­cais, le Ra­ja et le Wy­dad. Il est dé­jà connu comme grand ama­teur de foot, n’hé­si­tant pas à se rendre in­co­gni­to au stade pour sup­por­ter le Wy­dad, porte-éten­dard na­tio­na­liste en ces der­nières an­nées de pro­tec­to­rat. En tri­bunes ce jour-là, les sup­por­ters des deux camps re­ven­diquent leurs clubs res­pec­tifs comme por­teur de l’in­dé­pen­dance. Le pre­mier, da­van­tage bran­ché “vox po­pu­li”, bran­dit ses idéaux po­li­tiques de gauche, alors que le se­cond, club de l’élite so­ciale, s’af­fiche plus à droite. Un crime de lèse-ma­jes­té. Le fu­tur mo­narque a le sen­ti­ment que la royau­té est ba­fouée, ab­sente des foules qui se lèvent, vivent, crient, ap­plau­dissent, hurlent, sifflent et jouissent. Aga­cé, il éteint vio­lem­ment son té­lé­vi­seur et clame: “Je vais

leur mon­trer l’exemple, moi!” À par­tir de ce jour-là, plus au­cune dé­ci­sion foot­bal­lis­tique –ou presque– ne se­ra prise sans qu’il en soit d’abord ré­fé­ré. Une main­mise sur le bal­lon rond lo­cal qui lui vau­dra, se­lon l’his­to­rien ma­ro­cain Maâ­ti Mon­jib, une maxime cé­lèbre: “Sa phrase

fétiche, c’était: ‘En foot­ball, j’ai don­né des coups de pieds et j’en ai re­çus.’ Il l’a beau­coup ins­tru­men­ta­li­sée pen­dant son règne.” L’au­teur

du livre La mo­nar­chie ma­ro­caine et la lutte pour le pou­voir dé­ve­loppe: “Alors qu’il était prince, avant et juste après l’in­dé­pen­dance du Ma­roc (en no­vembre 1955, ndlr), il sa­vait per­ti­nem­ment que la jeu­nesse po­li­ti­sée était dé­jà très éman­ci­pée et mo­bi­li­sée par l’is­lam et le prin­ci­pal par­ti na­tio­na­liste. Leurs lea­ders, qui avaient si­gné leurs faits d’armes contre les co­lons fran­çais, étaient d’ailleurs na­tu­rel­le­ment po­pu­laires au­près de cette même jeu­nesse. Has­san II n’avait pas ce­la, et il s’est, du coup, tour­né vers la jeu­nesse pauvre, non po­li­ti­sée et at­ti­rée par le foot­ball.”

Le jeune prince or­ga­nise alors, entre no­vembre 1955 et mars 1956, des matchs à Ca­sa­blan­ca. Tous les week-ends, il at­tise la curiosité des foules en al­lant à leur ren­contre et met peu de temps avant de s’ac­ca­pa­rer le coeur de cette

frange de la po­pu­la­tion. “Un bal­lon s’ache­tait un di­rham à l’époque. Le foot est un do­maine où le na­tio­na­lisme prime. Lui l’uti­li­sait pour partager les mêmes mo­ments d’eu­pho­rie avec le peuple en or­ga­ni­sant des matchs de foot dans les rues. Bra­him Rou­da­ni, un grand ré­sis­tant sous le pro­tec­to­rat fran­çais, n’a pas tar­dé à pro­tes­ter très for­te­ment contre ça. Il di­sait que ces per­tur­ba­tions pro­vo­quées par les matchs pou­vaient dé­gé­né­rer. Mais la rai­son prin­ci­pale était que le prince com­men­çait à de­ve­nir aus­si po­pu­laire qu’eux.” Pour as­seoir dé­fi­ni­ti­ve­ment son au­to­ri­té de mo­narque et mettre la balle au centre du ter­rain po­li­tique, Has­san II lance en 1958 son propre club, le FAR, donc. L’as­so­cia­tion mi­li­taire est char­gée par le prince d’or­ga­ni­ser des com­pé­ti­tions de foot­ball dans toutes les ca­sernes du pays. Mo­ha­med Ch­tou­ki, an­cien foot­bal­leur, est in­cor­po­ré comme ad­ju­dant dans l’ar­mée et a pour ordre de faire le tour des ba­taillons pour pré­pa­rer une équipe com­pé­ti­tive. Jus­qu’alors pillé par les co­lons fran­çais, le foot­ball ma­ro­cain doit re­naître de ses cendres et ap­prendre à ser­vir ses propres in­té­rêts. Ou en tout cas ceux de son sou­ve­rain. “C’était un vi­sion­naire, mais non dé­mo­cra­tique. Il di­sait qu’il s’en­ten­dait plus avec les di­ri­geants de l’ar­mée qu’avec ceux de la classe po­li­tique, mais il ne faut pas ou­blier que c’était stra­té­gique d’être po­pu­laire chez les mi­li­taires tout en écar­tant le

“Un bal­lon s’ache­tait un di­rham à l’époque. Le foot est un do­maine où le na­tio­na­lisme prime. Il l’uti­li­sait pour partager les mêmes mo­ments d’eu­pho­rie avec le peuple en or­ga­ni­sant des matchs de foot dans les rues” Maâ­ti Mon­jib, his­to­rien ma­ro­cain

par­ti na­tio­na­liste, ex­plique Mon­jib. Ce­la lui per­met­tait de s’im­plan­ter di­rec­te­ment dans l’ap­pa­reil sé­cu­ri­taire et de s’em­pa­rer du pou­voir to­tal après la mort de son père.”

Les consignes tac­tiques du roi

Bâ­tie en 1956, la Fé­dé­ra­tion royale ma­ro­caine de foot­ball est pha­go­cy­tée par les hommes de confiance du pa­lais. Mou­lay Has­san veut en faire une en­ti­té toute puis­sante, qui por­te­ra son joug. Là en­core, des res­pon­sables des forces ar­mées sont ins­tal­lés à sa tête, trou­vant là un moyen de mieux contrô­ler, se­lon la phi­lo­so­phie prin­cière, l’ordre pu­blic dans les grandes villes. Les clubs doivent eux s’ac­com­mo­der de quelques abus de pou­voir pour évi­ter de frois­ser les sé­cu­ri­taires. Chaque trans­fert chez les FAR de­vient dès lors un de­voir na­tio­nal et, à l’image du cas Mo­ham­med

Maâ­rou­fi, le roi tranche sou­vent en cas de re­fus des clubs ci­vils. Des cas de fi­gures somme toute as­sez rares, puis­qu’à l’époque per­sonne ne sou­haite ap­pa­raître comme un traître aux yeux du nou­veau pou­voir en place. “La mo­nar­chie sym­bo­li­sait la ré­cente no­tion de nation, pose Mon­cef El Yaz­ghi, spé­cia­liste des po­li­tiques pu­bliques et des lois du sport.

Has­san II n’a donc pas eu de mal à im­po­ser l’idée se­lon la­quelle toutes les fé­dé­ra­tions de­vaient por­ter l’ap­pel­la­tion ‘royale’ au lieu de ‘na­tio­nale’.” Maâ­ti Mon­jib abonde: “Il avait des moyens de pro­pa­gande conti­nus. Des noms de clubs fi­nis­saient par Royal, mais éga­le­ment des mu­sées, des pro­jets de lois, des quartiers, des ave­nues étaient bap­ti­sées à son nom et ceux de sa fa­mille, etc. Ça per­met­tait de sa­cra­li­ser mais sur­tout d’en­ra­ci­ner le concept de royau­té dans les es­prits et les coeurs de la po­pu­la­tion.” L’his­to­rien ma­ro­cain ou­blie de

“Sa Ma­jes­té nous en­voyait où on vou­lait. À Pa­ris, je me rap­pelle qu’on al­lait au Li­do voir les filles” Ab­des­lam Ha­dri, an­cien joueur des FAR, le club de l’ar­mée

pré­ci­ser qu’il y avait éga­le­ment la coupe du Trône. Une coupe que le roi ai­mait tel­le­ment qu’il re­por­tait par­fois les fi­nales pour re­mettre lui-même le tro­phée au vain­queur. “Le Magh­reb de Fès est par exemple vain­queur de la coupe du Trône sai­son 1987-1988, mais en réa­li­té, il l’a ga­gnée en 1990”, souffle Saïd Bel­khayat, 70 ans, dont vingt-quatre à tra­vailler pour la fé­dé­ra­tion royale.

Si l’homme ré­fute en boucle les ac­cu­sa­tions de com­plai­sance en fa­veur du club du roi et des trans­ferts for­cés, il ne peut nier l’éton­nante fa­ci­li­té avec la­quelle le FAR do­mi­nait à l’époque son su­jet. Et ce, dès sa créa­tion. “On a ba­layé

tout le monde, vante Ades­lam Ha­dri, in­té­gré à 19 ans au FAR, où il est sur­nom­mé Zi­naya. On a dé­mar­ré de se­conde di­vi­sion où on ga­gnait nos matchs 8-0, puis en première di­vi­sion, c’était la même chose.” En 1962, soit quatre ans après leur pre­mier match, les Forces ar­mées royales comptent dé­jà sept trophées. Si le pa­ri est réus­si, Mou­lay Has­san, cou­ron­né un an plus tôt à la tête du pays, ne compte pas s’ar­rê­ter là: il met son nez dans le sportif, n’hé­si­tant plus à faire lui-même des com­po­si­tions d’équipes. Comme lors de cette première édi­tion de la coupe qu’il a créée en l’hon­neur de son dé­funt père, Mo­ham­med V. Sont ras­sem­blées à cette oc­ca­sion les plus grandes équipes du monde: le grand Reims d’Al­bert Bat­teux, le Real Ma­drid de Pus­kas, Di Sté­fa­no, ou l’In­ter Mi­lan. “On a pris 5-0 contre Reims au pre­mier match, se rap­pelle Zi­naya, par­ti­ci­pant à la com­pé­ti­tion en tant que cham­pion du Ma­roc. Le se­cond match contre le Real Ma­drid, on a vou­lu mon­trer qu’on va­lait mieux.” Te­nus en échec à la pause, les Me­rengues sont ner­veux, Pus­kas in­sulte même un Ma­ro­cain. Ra­vi du spec­tacle pro­po­sé, le mo­narque fait pas­ser à Guy Clu­seau, l’en­traî­neur fran­çais des FAR et de l’équipe na­tio­nale que son ami Al­bert Bat­teux lui a re­com­man­dé, un pe­tit bout de pa­pier à car­reaux. Des­sus, ce mot: “Par­fait. C’est bon. On n’est pas ri­di­cules. Mo­kh­ta­tif est un gros ba­lourd. Tâche de mettre Mus­ta­fa avant-centre et d’ap­pli­quer le jeu de sou­tien.” Iro­nie de l’his­toire, l’at­ta­quant Mo­kh­ta­tif plan­te­ra trois buts, dont ce­lui du 4-3 de la vic­toire. Qu’im­porte: en ce 26 août 1962, le suc­cès face au Real Ma­drid ob­tient un re­ten­tis­se­ment in­ter­na­tio­nal. Les scènes de liesse dans le pays sont grandes. Alors pour re­mer­cier ceux qu’il ap­pelle “ses

am­bas­sa­deurs”, il les en­voie, aux frais du pa­lais, à l’étran­ger. “Comme on n’avait pas de sa­laire, il nous of­frait des va­cances l’été, se re­mé­more Zi­naya avec nos­tal­gie. Mais c’était ré­ser­vé aux célibataires. Sa Ma­jes­té nous en­voyait où on vou­lait. À Pa­ris, je me rap­pelle qu’on al­lait au Li­do voir les filles. On avait le droit cha­cun à des bla­zers pour l’après-mi­di et un cos­tume pour le soir avec une montre.”

Les cram­pons de Gua­da­la­ja­ra

Mus­ta­pha Had­ji fut l’un des der­niers “am­bas­sa­deurs” d’Has­san II. Par­ti tôt ha­bi­ter dans l’est de la France avec sa fa­mille, il se re­mé­more ses pre­miers liens avec le roi: “Mes pa­rents avaient conser­vé un por­trait de Sa Ma­jes­té dans une pièce de l’ha­bi­tat fa­mi­lial et je leur de­man­dais in­las­sa­ble­ment quand ‘Ton­ton du Ma­roc’ vien­drait nous rendre vi­site en le dé­si­gnant.” Une ving­taine d’an­nées plus tard, ton­ton in­siste pour le re­ce­voir. “L’équipe na­tio­nale, c’était tout pour lui. Il nous di­sait sou­vent qu’on était sa vi­trine,

la vi­trine de notre pays.” Dans sa vo­lon­té de fé­dé­rer la nation et de ren­voyer une image de puis­sance de son nou­veau Ma­roc, il ne pou­vait donc pas rê­ver mieux que cette qua­li­fi­ca­tion pour le mon­dial 1970, la première pour un pays afri­cain et mu­sul­man. Fier mais dé­çu par les pres­ta­tions de ses Lions de l’At­las, der­niers de leurs groupe et éli­mi­nés dès le pre­mier tour, Has­san prend per­son­nel­le­ment en charge la pré­pa­ra­tion de sa sé­lec­tion 1986. L’heure est grave pour la royau­té, le Ma­roc su­bit la sé­che­resse de­puis le dé­but des an­nées 80. Les ré­coltes sont mau­vaises, la co­lère gronde dans la rue et pour Pierre Ver­me­ren, his­to­rien spé­cia­liste du Magh­reb, le mon­dial de­vient un moyen in­es­pé­ré pour lui de “dé­vier le peuple

de ces an­nées âpres”, celles qu’on ap­pelle les “an­nées de plomb” au Ma­roc. “Il y avait peu de pos­si­bi­li­tés de s’ex­pri­mer et de se ré­jouir alors le foot­ball a eu le mé­rite de com­bler un vide. Le roi s’en est em­pa­ré.” Com­ment? En concoc­tant no­tam­ment trois mois de stage, en Suisse,

“L’équipe na­tio­nale, c’était tout pour lui. Il nous di­sait sou­vent qu’on était sa vi­trine, la vi­trine de notre pays” Mus­ta­pha Had­ji, an­cien in­ter­na­tio­nal des Lions de l’At­las

en Écosse et au Bré­sil. “C’était trop. À la fin,

on était cuits”, sou­rit l’an­cien at­ta­quant Aziz Bou­der­ba­la, au­jourd’hui à la tête de la DTN ma­ro­caine. Pour leur deuxième ex­pé­rience au Mexique, les Ma­ro­cains sont cuits, mais pas mo­ri­bonds. Après deux matchs nuls contre la Po­logne et l’An­gle­terre, l’équipe d’Has­san II peut en­core s’em­pa­rer de la tête du groupe en cas de vic­toire contre le Por­tu­gal de Pau­lo

Futre. “Comme à son ha­bi­tude, le mi­nistre des sports nous a tous convo­qués dans une chambre pour le coup de té­lé­phone du roi. Il ap­pe­lait après chaque match et on se pas­sait le combiné. Ha­bi­tuel­le­ment il par­lait aux cadres comme Za­ki ou Ti­mou­mi, mais là, il

m’a cu­rieu­se­ment de­man­dé.” Cette nuit-là, une pluie fine tombe sur Gua­da­la­ja­ra. “Il m’a dit: ‘Écoute mon fils, je sais que tu joues en Suisse

(FC Sion) et que tu as l’ha­bi­tude des pe­louses hu­mides, des ter­rains glis­sants, lourds. La balle va fu­ser, donne des consignes à tes co­équi­piers, vé­ri­fiez bien vos cram­pons, tes­tez les avant le match.’”

Le der­nier ap­pel du roi a fonc­tion­né: les Lions de l’At­las écrasent le Por­tu­gal 3-1 et de­viennent les pre­miers Afri­cains à se qua­li­fier pour le deuxième tour d’une coupe du monde. En hui­tièmes, le Ma­roc tient même la dra­gée haute à la RFA avant que Lo­thar Mat­thäus, à trois mi­nutes du terme, ex­pé­die les siens au tour sui­vant. Qu’im­porte, le pays est fier d’eux et le roi pré­voit même de faire ren­trer ses héros le jour de son an­ni­ver­saire. Dé­faits le 17 juin, le mi­nistre des sports, pré­sent sur place, a donc pour consigne de faire pa­tien­ter les joueurs à Mexi­co jus­qu’au… 9 juillet. Les quelques in­ter­na­tio­naux ma­riés en­voient des cartes pos­tales à leurs femmes, les célibataires sortent en boîte de nuit. Mais l’at­tente fi­nit par aga­cer. Au Ma­roc, la femme du gar­dien Za­ki vient d’ac­cou­cher d’une pe­tite fille. Saïd Ben­man­sour, alors pré­sident in­té­ri­maire de la Fé­dé­ra­tion royale de foot­ball, est char­gé par le roi d’une mis­sion très par­ti­cu­lière: “Je de­vais dans les vingt-quatre heures al­ler ap­por­ter un pe­tit mé­daillon pour le bé­bé. Il y avait écrit des­sus ‘Has­nane’, dé­ri­vé du nom de Sa Ma­jes­té. Il avait te­nu à nom­mer la fille de Za­ki.” Pour faire pa­tien­ter ses in­ter­na­tio­naux, Has­san II les en­voie, quelques jours avant le re­tour au pays, à New York. In­vi­té de der­nière mi­nute au mon­dial, Kha­led La­bied se sou­vient

“Has­san II s’ac­ca­pa­rait les vic­toires ma­ro­caines quand les joueurs ga­gnaient. Mais quand ils per­daient, il re­je­tait la faute sur la fé­dé­ra­tion ou l’en­traî­neur. Le foot­ball était uti­li­sé quand ça mar­chait” Maâ­ti Mon­jib.

y avoir ache­té des va­lises en­tières de ca­mé­ras VHS. “Les ba­gages, on les a en­voyés en deux

temps tel­le­ment on avait de va­lises.” À leur ar­ri­vée à l’aé­ro­port, tout le pays est en liesse. Le roi a réus­si son pa­ri de faire en­trer le Ma­roc au pan­théon mon­dial du foot­ball. Lui vient alors l’idée d’or­ga­ni­ser au pays la pro­chaine coupe du monde. La can­di­da­ture est ex­pé­diée à la Fifa. Elle est re­je­tée, mais Has­san II a pas­sé un mes­sage de po­li­tique in­té­rieure et ex­té­rieure. “Il a sur­pris tout le monde au Ma­roc, car le pays se consi­dé­rait comme le tiers monde, in­ca­pable d’or­ga­ni­ser un évé­ne­ment de cette am­pleur, ex­plique un ob­ser­va­teur du dos­sier sou­hai­tant res­ter ano­nyme. Il a ren­du les Ma­ro­cains fiers et a li­bé­ré tout un conti­nent de son image de peuples in­ca­pables.” Bien­ve­nu, lors­qu’on sait qu’il n’a pas tou­jours eu l’en­tière fa­veur de l’Afrique après ses conflits ré­pé­tés avec l’Al­gé­rie de­puis 1963 et la guerre des Sables.

“Ma­jes­té, pou­vez-vous nous ré­ex­pli­quer?”

Mais dans sa lo­gique de soft po­wer par le bal­lon rond, Has­san II n’a pas tou­jours connu le suc­cès. Pour preuve, en 1979, alors que le cli­mat avec le voi­sin al­gé­rien est de nou­veau dé­lé­tère, le roi tech­ni­cien prend

une le­çon de foot­ball. Nous sommes en pleine guerre du Sa­ha­ra oc­ci­den­tal. L’Al­gé­rie sou­tient mi­li­tai­re­ment le Front Po­li­sa­rio, contre le­quel le Ma­roc fait face à l’ex­trême sud, et les deux pays doivent se ren­con­trer en décembre, dans un match al­ler-re­tour qua­li­fi­ca­tif pour les jeux olym­piques de 1980. “Ces ri­va­li­tés spor­tives étaient une au­baine pour le pa­lais qui main­te­nait un an­ta­go­nisme entre les deux pays, même en temps de paix re­la­tive”, sou­tient Mon­cef El Yaz­ghi. Na­jib Sal­mi, an­cien jour­na­liste sportif au quo­ti­dien L’Opi­nion et an­cien ami proche de Guy Clu­seau, confirme: “J’ai dis­cu­té avec le

sé­lec­tion­neur et il me l’a bien dit: ‘En temps nor­mal, on n’a au­cune re­la­tion avec l’Al­gé­rie. Pas d’am­bas­sa­deurs, pas de vols entre les deux pays, rien. Sauf dans le foot­ball où on est obli­gé de bien fi­gu­rer. On est dans un état de se­mi-guerre, mais on doit jouer et on va de­voir por­ter le pu­blic.’” Le conflit, tou­jours pas ré­glé au­jourd’hui, du­re­ra seize ans et fe­ra des mil­liers de morts. Sur le ter­rain, le Ma­roc perd 2-0 au bout de seize mi­nutes. Ha­ma­di Ha­mi­douch, an­cien joueur des FAR et chou­chou du roi, est à l’époque l’en­traî­neur ad­joint de l’équipe na­tio­nale: “À la mi-temps on a gueu­lé un peu. En se­conde, on a fait illu­sion et on a per­du 5-1. On est sor­tis, le pu­blic n’a rien dit.” Ce soir-là, Na­jib Sal­mi pré­voit un trois pages pleines sur l’équipe

al­gé­rienne, trop forte sur le pré. Sa rédaction lui fait bar­rage, mais l’homme in­siste. Son ar­ticle est un suc­cès, les Ma­ro­cains se sont ré­so­lus à cette hu­mi­lia­tion in­ter­na­tio­nale, ils ont même fait montre d’un éton­nant res­pect en­vers les Fen­necs, à qui les com­mer­çants de Ca­sa n’ont rien fait payer. Pas le roi, pour qui le re­vers a été vé­cu comme une vé­ri­table

hu­mi­lia­tion. “Has­san II s’ac­ca­pa­rait les vic­toires ma­ro­caines quand les joueurs ga­gnaient. Mais quand ils per­daient, il re­je­tait la faute sur la fé­dé­ra­tion ou l’en­traî­neur,

ex­plique Maâ­ti Mon­jib. Quant aux mé­dias, ils ré­vé­laient seule­ment qu’il avait fait la com­po­si­tion lui-même quand la sé­lec­tion ob­te­nait des suc­cès. C’était une pro­pa­gande au­tour de sa per­sonne, toute puis­sante. L’échec de 1979, bi­zar­re­ment, per­sonne n’a rien dit sur le rôle du roi dans cette ren­contre. Le foot­ball était uti­li­sé quand ça mar­chait.”

À l’ar­ri­vée, il l’a été. Le jour de sa dis­pa­ri­tion, le 23 juillet 1999, le roi laisse der­rière lui une ligue des cham­pions afri­caine avec les FAR, la première de l’his­toire du pays, deux par­ti­ci­pa­tions à la coupe du monde, une CAN en 1976, une mé­daille d’or aux jeux eu­ro­péens de 1983 face à la Tur­quie, ain­si qu’un concept tac­tique ré­vo­lu­tion­naire: le ti­ki-ta­ka. Car à en croire Aziz Bou­der­ba­la, ti­tu­laire lors de cette fa­meuse fi­nale, les Es­pa­gnols n’ont rien in­ven­té: “Quelques heures avant le match, il nous convoque dans son pa­lais. Il nous demande de nous as­seoir. Et tout d’un coup, il sort de son por­te­feuille des pe­tits tri­angles en pa­pier! Il a com­men­cé à les dis­po­ser sur la table et parler d’un sys­tème étrange. Per­sonne n’a rien com­pris. C’est un jeu tri­an­gu­laire dont au­cun de nous n’avait ja­mais en­ten­du parler. Tu vois le Bar­ça? Ils com­binent sou­vent en tri­angle. Il vou­lait qu’on joue comme ça pour la fi­nale.” Au­tour du roi, les joueurs ac­quiescent. Mais dans le bus pour le stade, cha­cun se consulte et ar­rive à une conclu­sion: per­sonne n’a rien cap­té. “Contre la Tur­quie, on a fi­na­le­ment joué comme on le fai­sait d’ha­bi­tude. Qu’est-ce que tu vas dire au roi? ‘On n’a rien com­pris. Ma­jes­té, pou­vez

vous nous ré­ex­pli­quer?’ On ne pou­vait pas lui dire ça. Le jour où j’ai pour la première fois ré­en­ten­du parler de ce sys­tème, j’ai com­men­cé à rire seul dans mon coin. Il était en avance sur son temps.”

Ab­del­ma­jid Dol­my contre Dia­man­ti­no Mi­ran­da Por­tu­gal-Ma­roc, coupe du monde 86.

1986, Ab­de­la­ziz Bou­der­ba­la.

Contre le Pé­rou, lors de la coupe du monde 1970.

Aziz Bou­der­ba­la montre une pho­to de lui avec Has­san II en 1961.

Le fa­meux “ta­pis volant”.

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