Ro­bert Le­wan­dows­ki.

En bon at­ta­quant qu’il est, Ro­bert Le­wan­dows­ki se ca­rac­té­rise par son réa­lisme face au but. En de­hors, il frappe aus­si plu­tôt juste. Et tou­jours très fort. La preuve.

So Foot - - SOMMAIRE - Par Ra­fael Bu­sch­mann pour Der Spie­gel – AL­LE­MAGNE

L’at­ta­quant po­lo­nais a fait une thèse uni­ver­si­taire sur lui­même. Mais il au­rait très bien pu en faire une sur le manque d’at­trac­ti­vi­té de la Bun­des­li­ga.

Vous avez dé­jà rem­por­té cinq fois la Bun­des­li­ga. Est-elle de­ve­nue bar­bante? Quand tu rem­portes une fois le cham­pion­nat, tu veux en­suite prou­ver à tout le monde que ce n’était pas du ha­sard. Alors tu de­viens cham­pion en­core une fois et tu te dis qu’après ce­la, tout le monde va te prendre pour cible et qu’il fau­dra donc être en­core meilleur, et ain­si de suite. Une chose est sûre: au­cun club n’a en­core rem­por­té la Bun­des­li­ga six fois d’af­fi­lée, on peut donc écrire l’his­toire.

En dé butde sai­son, vous n’aviez pour­tant pas l’air très mo­ti­vé… Des cri­tiques sont ap­pa­rues pen­dant notre tour­née en Asie. Et peut-être bien qu’elles étaient jus­ti­fiées. Oui, j’ai eu du mal à me mo­ti­ver cet été. Je joue un match tous les trois jours de­puis des an­nées. C’est épui­sant, sur­tout pour le men­tal. La pré­pa­ra­tion es­ti­vale est donc très im­por­tante pour moi, car c’est là que je trouve les res­sources pour te­nir le coup pen­dant le reste de la sai­son, même quand mon mo­ral est af­fai­bli. En Asie, il a donc fal­lu que je fasse un choix: tout don­ner sur le ter­rain ou pro­fi­ter du peu de séances d’en­traî­ne­ment pro­po­sées pour être sûr d’être en forme toute la sai­son et ga­gner des titres. En Asie, je me concen­trais clai­re­ment sur l’en­traî­ne­ment. Tous ces ami­caux ne m’ap­portent pas grand-chose de concret si, en décembre, trois jours après avoir af­fron­té le Real en ligue des cham­pions, je dois al­ler à Fri­bourg sous une tempête de neige. Fri­bourg est un exemple, vous pou­vez glo­ba­le­ment prendre n’im­porte quelle équipe qui n’est ha­bi­tuel­le­ment pas can­di­date au titre. Ils jouent à dix dans la sur­face contre nous, cinq dé­fen­seurs m’en­tourent constam­ment, il n’y a au­cun es­pace, je m’en prends conti­nuel­le­ment plein la gueule… Si en plus de la fa­tigue du match eu­ro­péen, le stade est plein et que le plus im­por­tant pour les fans ad­verses, c’est de sif­fler les joueurs du Bayern, il faut vrai­ment avoir tra­vaillé très dur pour li­vrer une pres­ta­tion de qua­li­té.

Vous avez fait quoi pour vous mo­ti­ver avant ces matchs? Je me dis par exemple que j’ai­me­rais mar­quer un but qui fi­nisse en pleine lu­nette. Ou alors je fais en sorte de réus­sir un geste très

spé­ci­fique lors d’un duel, de réa­li­ser par­fai­te­ment un cer­tain type de course, ou de com­plé­ter pro­pre­ment une passe que je tra­vaille de­puis long­temps à l’en­traî­ne­ment.

À vous en­tendre, vos matchs de Bun­des­li­ga re­pré­sentent da­van­tage un en­traî­ne­ment qu’une com­pé­ti­tion… Ça ne va pas plaire, mais la Bun­des­li­ga a be­soin de plus d’équipes comme le RB Leip­zig. Les équipes fortes nous forcent à nous in­ves­tir en­core plus. La Bun­des­li­ga ne doit pas être do­mi­née par une seule équipe. Et même un duel au som­met, c’est en­core trop peu. Il lui faut quatre ou cinq équipes de haut ni­veau en per­ma­nence. Cette concur­rence nous ai­de­rait, au Bayern, à gar­der notre concen­tra­tion in­tacte jus­qu’au bout. Et un cham­pion­nat fort ai­de­rait à sti­mu­ler sa mar­chan­di­sa­tion.

Sa mar­chan­di­sa­tion? Quand il y a plus de gros matchs, il y a plus de show, de ta­page, la té­lé­vi­sion peut émettre plus long­temps dans le monde. Les fans veulent voir des af­fiches, des stars, un com­bat pour le titre. Ce­la ren­drait la Bun­des­li­ga plus in­té­res­sante à l’étran­ger. Peu­têtre même en­core plus que des tour­nées en Amé­rique ou en Asie, qui n’ont pas un vé­ri­table in­té­rêt dans ce pro­ces­sus de mar­chan­di­sa­tion. Et ce pour une rai­son: la langue. On parle l’an­glais et l’es­pa­gnol dans de nom­breux pays du monde, pas l’al­le­mand. Lo­gi­que­ment, l’in­té­rêt des gens se porte vers la Li­ga ou la Pre­mier League. Et la té­lé­vi­sion ré­agit aux sou­haits de son pu­blic en lui pro­po­sant les com­pé­ti­tions de pays dont ils com­prennent la langue.

Com­ment la Bun­des­li­ga peut-elle in­ver­ser cette ten­dance? Tout est une ques­tion de réus­site in­ter­na­tio­nale et d’achat de joueurs de classe mon­diale. Les fans veulent voir le meilleur, c’est pour ce­la qu’ils dé­pensent de l’ar­gent. Le Bayern n’a ja­mais dé­pen­sé plus de 40 mil­lions pour un joueur, or, dans le foot ac­tuel, c’est une somme qui s’ap­pa­rente plus à une moyenne qu’à un trans­fert re­cord.

Le Bayern dit ne pas vou­loir par­ti­ci­per à cette fo­lie des trans­ferts… Pour re­cru­ter un joueur de classe mon­diale, l’ar­gent est un fac­teur im­por­tant, si ce n’est le plus im­por­tant. Mais il y a aus­si le dé­fi sportif, l’équipe, la ville, l’en­vi­ron­ne­ment… Le Bayern doit le com­prendre et être créa­tif s’il veut conti­nuer à at­ti­rer les meilleurs. Si l’on veut conti­nuer à jouer les pre­miers rôles, on a be­soin de ces joueurs-là.

Que se se­rait-il pas­sé se­lon vous si le Bayern avait re­cru­té Alexis Sanchez pour un sa­laire an­nuel de 25 mil­lions d’eu­ros? Cer­tains se­raient sû­re­ment mon­tés dans les bu­reaux de la di­rec­tion pour de­man­der une aug­men­ta­tion. De trop grands écarts sa­la­riaux au sein d’un groupe sont dan­ge­reux car ils pro­voquent de la ja­lou­sie et de la frustration.

Le PSG ne s’est pas po­sé de ques­tions en of­frant un pont d’or à Ney­mar… L’un des pre­miers mots que j’ai ap­pris en ar­ri­vant en Al­le­magne, c’est “ordre”. Tout doit être en ordre. Et par-des­sus tout les fi­nances. C’est pour­quoi son trans­fert n’au­rait pas pu fonc­tion­ner ici.

Le fair-play fi­nan­cier ins­tau­ré par l’UEFA ne semble pas fonc­tion­ner. Le foot­ball de haut ni­veau est-il devenu in­con­trô­lable? Le foot­ball, c’est le ca­pi­ta­lisme à l’état pur, cha­cun veut ga­gner de l’ar­gent par ce biais. Dif­fi­cile de s’en éton­ner: toute notre so­cié­té oc­ci­den­tale fonc­tionne sur ce mo­dèle. Et pour­tant, les fé­dé­ra­tions doivent trou­ver des règles pour évi­ter que le mar­ché dé­bloque com­plè­te­ment. Si quatre ou cinq équipes gagnent tous les titres parce qu’elles concentrent les meilleurs joueurs, alors l’in­té­rêt des fans lambda pour le foot­ball fi­ni­ra par dis­pa­raître. Et ce se­rait pro­ba­ble­ment le pire qui puisse ar­ri­ver.

Ous­mane Dem­bé­lé, Philippe Cou­tin­ho, Ky­lian Mbap­pé… Le der­nier mer­ca­to a éga­le­ment mon­tré que la fi­dé­li­té à un club ne joue plus au­cun rôle. Les contrats ont-ils en­core de la va­leur? On de­vrait ces­ser d’as­so­cier le foot­ball pro­fes­sion­nel à ce genre de va­leurs. La loyau­té est un jo­li mot, un idéal ro­man­tique mer­veilleux et, dans la vie pri­vée, une va­leur im­por­tante. Dans le sport, d’autres pa­ra­mètres entrent en compte: la réus­site et l’ar­gent. Et ce sont ces deux com­po­santes qui dé­ter­minent un trans­fert, rien d’autre.

C’est donc lo­gique qu’un joueur fasse grève pour for­cer un trans­fert, comme l’a fait Dem­bé­lé à Dort­mund? La grève, c’est le pire des moyens dans le foot­ball pro pour par­ve­nir à ses fins. Un joueur qui y re­court tra­hit la com­mu­nau­té, et elle ne le lui par­don­ne­ra ja­mais. Et pour le joueur, c’est un énorme risque puis­qu’il ne peut pas faire marche ar­rière. Mais pour moi, la grève n’est qu’un symp­tôme, l’ori­gine du pro­blème est ailleurs. Ces der­nières an­nées, les cartes du pou­voir ont to­ta­le­ment été re­dis­tri­buées en fa­veur des joueurs. Si l’un d’eux veut vrai­ment par­tir, il par­ti­ra. Je trou­ve­rais bien que les fé­dé­ra­tions im­posent des in­dem­ni­tés de trans­fert fixes. À par­tir de là, on pour­rait ré­flé­chir à dif­fé­rents mo­dèles. Comme par exemple une clause de so­li­da­ri­té de 20 % payée par les clubs les plus riches afin d’ai­der les plus pauvres à s’ache­ter un joueur qui veut re­joindre leur club mais coû­te­rait trop cher.

Mais ça n’em­pê­che­ra pas le foot­ball de conti­nuer

à dé­ve­lop­per son as­pect bu­si­ness. À l’ave­nir, il y au­ra en­core plus d’ar­gent qu’on peut se l’ima­gi­ner au­jourd’hui. Peu im­porte d’où vous ve­nez dans le monde, les gens re­gardent le foot­ball. Et c’est jus­te­ment cette pas­sion, cette émo­tion des fans qui amène de plus en plus d’in­ves­tis­seurs sur ce mar­ché. À tra­vers le foot­ball, ils touchent des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes et des en­fants, qui veulent constam­ment mon­trer tout leur amour à l’équipe, en ache­tant du mer­chan­di­sing et des billets pour le stade, en pre­nant des abon­ne­ments télé ou même en de­ve­nant ac­tion­naires. Dans le foot­ball, la pro­ba­bi­li­té d’un re­tour sur in­ves­tis­se­ment est plus im­por­tante que par­tout ailleurs.

On a ré­cem­ment as­sis­té à des ma­ni­fes­ta­tions de fans contre la com­mer­cia­li­sa­tion du foot­ball. Ils es­timent qu’il est dé­sor­mais trop éloi­gné d’eux. Ce qui est ac­tuel­le­ment en train de se pas­ser est une mince passerelle entre la ré­gio­na­li­té et la mon­dia­li­sa­tion. En tant qu’équipe, en tant que ligue, tu te dois de gran­dir si tu veux res­ter com­pé­ti­tif à l’in­ter­na­tio­nal. Ce qui amène une ques­tion pri­mor­diale: qui est le vrai pu­blic cible d’un club? Est-ce qu’il vit à Mu­nich, en Asie ou en Amé­rique? Ré­soudre ce conflit, c’est l’un des plus gros dé­fis qui at­tendent les di­ri­geants. Que ce­la frustre ceux qui sont fi­dèles à leur équipe de­puis des dé­cen­nies, c’est évident. Ces gens ne de­vraient ja­mais avoir le sen­ti­ment que l’on se sert d’eux. Les di­ri­geants doivent fixer des bar­rières à leur dé­ve­lop­pe­ment, entre ce qui est utile et ce qui ne l’est pas. A-t-on vrai­ment be­soin de ca­mé­ras sur les verres de bière, comme lorsque nous avons fê­té notre der­nier titre face à Fri­bourg? Notre séance de douche à la bière doit-elle être au­tant mar­chan­di­sée? Fê­ter un titre, c’est un mo­ment qui doit ab­so­lu­ment res­ter au­then­tique. Faut-il vrai­ment un con­cert à la mi-temps d’une fi­nale? Peut-être. Beau­coup re­gardent le Su­per Bowl juste pour le show gi­gan­tesque pro­po­sé à la pause.

Le foot­ball est condam­né à de­ve­nir un simple spec­tacle, alors? Le jeu res­te­ra tou­jours le plus im­por­tant. Mais tout ce qui se pas­se­ra au­tour pen­dant quatre-vingt-dix mi­nutes de­vrait ef­fec­ti­ve­ment de plus en plus res­sem­bler à un show hol­ly­woo­dien. Rien ne semble pou­voir ar­rê­ter cette ten­dance. – Tra­duc­tion: Julien Duez / Photos: Ima­go/Panoramic

“Ces der­nières an­nées, les cartes du pou­voir ont to­ta­le­ment été re­dis­tri­buées en fa­veur des joueurs. Si l’un d’eux veut par­tir, il par­ti­ra. Je trou­ve­rais bien que les fé­dé­ra­tions im­posent des in­dem­ni­tés de trans­fert fixes”

“Muscle ton doigt Ro­bert!”

Le pe­tit Ro­bert.

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