An­der Her­re­ra.

Dans le foot­ball, il y a les joueurs qui pensent à leur gueule, et puis il y a ceux qui pensent au bien de l’équipe, par­fois au dé­tri­ment de leur propre car­rière. Clai­re­ment, An­der Her­re­ra fait par­tie de la se­conde ca­té­go­rie. In­ter­view avec un me­neur de j

So Foot - - SOMMAIRE - Par Ro­ger Xu­riach pour Pa­nen­ka – ES­PAGNE

À la base, le mi­lieu de ter­rain es­pa­gnol de Man­ches­ter Uni­ted est plu­tôt un me­neur de jeu. Mais ça, c’était avant de de­ve­nir le digne suc­ces­seur de Roy Keane.

“Si je dois ren­trer à une mi­nute de la fin du temps ré­gle­men­taire, je le fe­rai à fond. Par res­pect pour mes co­équi­piers et pour cette pro­fes­sion”

CCon­trai­re­ment à cer­tains de tes confrères, tu re­gardes beau­coup de foot­ball à la té­lé­vi­sion. Ça t’ob­sède à ce

point là? Non, j’aime tout sim­ple­ment ce sport. Le re­gar­der, y jouer. Peu de per­sonnes sup­portent de re­gar­der les matchs de­vant les­quels je me pose, mais ce n’est pas grave, je com­prends qu’on ne veuille pas voir un Lor­ca-Sa­ra­gosse ou un Ovie­do-Te­ne­rife (D2 es­pa­gnole, ndlr).

C’est un loi­sir de re­gar­der des matchs ou bien il y a une part d’ap­pren­tis­sage? Je ne le fais pas avec l’idée de de­ve­nir en­traî­neur. C’est juste que j’aime bien connaître mes ad­ver­saires et voir des nou­veaux joueurs. J’adore par exemple voir un type qui dé­bute dans l’élite et me dire: “Pu­tain, mais je le connais! J’ai joué contre lui en deuxième

di­vi­sion.” J’aime bien l’Eu­ro­pa League aus­si, il y a des joueurs exo­tiques, tu peux faire des belles dé­cou­vertes. C’est comme ça que j’ai re­pé­ré Ri­val­din­ho, le fils de Ri­val­do. Il joue au Di­na­mo Bu­ca­rest. Je ne sa­vais même pas qu’il exis­tait avant qu’il mette un go­la­zo contre l’Ath­le­tic Bil­bao.

L’an­née der­nière, tu as re­çu le tro­phée Matt Bus­by, qui ré­com­pense le meilleur joueur man­cu­nien

de la sai­son. Qu’est-ce que tu as res­sen­ti? C’est un hon­neur. J’ai je­té un coup d’oeil à tous ceux qui l’ont eu avant moi, et il y a de quoi être fier, d’au­tant que c’est une ré­com­pense dé­cer­née par les sup­por­ters du plus grand club d’An­gle­terre. En ce mo­ment, je me fais construire une mai­son à Sa­ra­gosse, et ce tro­phée-là y au­ra une belle place quand elle se­ra fi­nie. J’aime le Real Sa­ra­gosse, c’est mon club de coeur, et j’ai­me­rais dire qu’on a les meilleurs sup­por­ters du monde, mais non, les meilleurs sont à Old Traf­ford. Uni­ted am­bi­tionne de re­de­ve­nir le meilleur club de Pre­mier League. Tu le res­sens au quo­ti­dien? De l’exi­gence, il y en a, mais ici il y a six can­di­dats au titre, c’est dif­fi­cile d’être cham­pion. Il faut res­pec­ter l’his­toire du club en es­sayant de tou­jours ga­gner. Mais si tu n’y ar­rives pas, ce n’est pas un drame comme en Es­pagne, per­sonne ne va s’ar­ra­cher les che­veux. Re­gar­dez Ar­se­nal et Li­ver­pool, ça fait des lustres qu’ils ne gagnent pas la Pre­mier League mais ils sont tou­jours consi­dé­rés comme des grands et leurs fans conti­nuent à être fiers de leurs couleurs.

Cette sai­son, les clubs an­glais marchent bien en

Cham­pions League. Ils sont de re­tour? Il est tôt pour le dire, mais pour moi, il y a eu un tour­nant lorsque Chel­sea a ga­gné contre l’At­lé­ti­co en étant très su­pé­rieur (vic­toire 2-1, en sep­tembre der­nier). Tous les clubs an­glais peuvent rem­por­ter la C1, mais c’est une com­pé­ti­tion ca­pri­cieuse. Il suf­fit d’un jour sans pour pas­ser à la trappe. Nous, on va es­sayer d’y al­ler pas à pas, sans se mettre la pres­sion. Ça ne se­rait pas juste qu’on nous oblige à la ga­gner. Cette sai­son, les deux clubs man­cu­niens ont en­core beau­coup in­ves­ti au mer­ca­to es­ti­val. Que penses-tu de cette dy­na­mique du mar­ché? Si les clubs paient au­tant pour un joueur, c’est aus­si parce qu’ils gé­nèrent de l’ar­gent. Avant, si tu me par­lais d’un joueur, je pou­vais te dire: “Lui, il coûte 15 ou 20 mil­lions.” Là, c’est im­pos­sible. Les

joueurs valent ce que les clubs sont prêts à payer pour eux. Moi-même, je ne sais pas la va­leur mar­chande qui est la mienne ac­tuel­le­ment.

Quand tu jouais à l’Ath­le­tic Bil­bao, avant d’en­trer à San Ma­més, tu te pliais aus­si au ri­tuel du “Notre

Père qui es aux cieux”? C’est l’une des choses qui m’ont le plus sur­pris mais on s’y fait, au point que ça fi­nit même par de­ve­nir une cou­tume plu­tôt saine.

À Old Traf­ford, c’est Mou­rin­ho que vous

vé­né­rez? On a l’im­pres­sion qu’il est in­ac­ces­sible, mais c’est tout le contraire. C’est pos­sible de parler avec lui, il est moins her­mé­tique qu’il n’en a l’air lors­qu’il est confron­té à la presse. Foot­bal­lis­ti­que­ment par­lant, c’est un en­traî­neur très équi­li­bré. Biel­sa, par exemple, se fi­chait que ses deux ar­rières cen­traux soient seuls der­rière avec deux at­ta­quants ad­verses. C’est quelque chose qui n’ar­ri­ve­ra ja­mais dans une équipe de Mou­rin­ho. Quand un la­té­ral monte, il veut qu’un joueur fasse la com­pen­sa­tion. Si un mi­lieu de ter­rain s’ap­proche de la sur­face, chose qu’il aime beau­coup, il faut qu’un autre joueur vienne com­bler l’es­pace, faire du rest de­fence comme on dit ici. C’est un winner, et of­fen­si­ve­ment, il donne beau­coup de li­ber­té. Van Gaal ac­cor­dait plus d’im­por­tance au jeu po­si­tion­nel. Avec lui, c’était com­pli­qué qu’un ai­lier se dé­marque vers le côté qui n’était pas le sien, alors que Mou­rin­ho n’y voit au­cun in­con­vé­nient. Mieux, s’il te donne au­tant de li­ber­té, c’est jus­te­ment pour que tu le fasses. Il ne bride pas le ta­lent in­di­vi­duel, mais il veut que son équipe com­pense constam­ment.

Il donne la sen­sa­tion d’avoir créé un éco­sys­tème à sa me­sure, alors qu’au dé­part, il n’avait pas été ac­cueilli à bras ou­verts par les Man­cu­niens… L’an­née der­nière, seul le Real Ma­drid a ga­gné plus de titres que nous. Les ré­sul­tats parlent pour lui. La sai­son pas­sée, deux mois avant la fin du cham­pion­nat, il a com­pris que nous ne pourrions plus lutter pour le titre et il a fi­ni par faire de l’Eu­ro­pa League un ob­jec­tif prin­ci­pal. On s’est convain­cus qu’on pou­vait la ga­gner et c’est ce qu’on a fait. Pour moi, c’est une preuve de lu­ci­di­té et d’in­tel­li­gence. Chel­sea était à douze points de nous. Et puis fran­che­ment, je pré­fère fi­nir sei­zième du cham­pion­nat et sou­le­ver une Eu­ro­pa League plu­tôt que de fi­nir à la deuxième place de la Pre­mier League.

À Man­ches­ter, tu as un rôle de cou­teau suisse, alors qu’à la base tu es me­neur de jeu. Ce n’est pas frus­trant? Dans un grand club, tu es­saies de t’adap­ter aux né­ces­si­tés de l’équipe. Cer­tains à ma place pour­raient dire: “Non, je suis mi­lieu de ter­rain, je veux jouer der­rière les at­ta­quant

et je veux le faire toute ma vie.” OK, mais dans un top club, il faut que tu mettes quinze buts par sai­son, et si ce n’est pas le cas, un autre les met­tra à ta place. Moi, je veux jouer, donc je le fais où on me demande de le faire. Avec l’ar­ri­vée de Ma­tic, je joue moins mais je me sens aus­si utile et im­por­tant que l’an­née der­nière. On dis­pute quatre com­pé­ti­tions et je n’ai ja­mais vu au­cun club ga­gner des titres en ali­gnant tou­jours les mêmes douze ou treize joueurs: la sai­son der­nière, le Real à été per­for­mant grâce à son tur­no­ver… Je ne se­rai ja­mais un pro­blème. Si je dois ren­trer à une mi­nute de la fin du temps ré­gle­men­taire, je le fe­rai à fond. Par res­pect pour mes co­équi­piers et pour cette pro­fes­sion.

En An­gle­terre, on te com­pare par­fois à Roy Keane.

Qu’est-ce ça te fait? J’ai honte, parce que c’est une lé­gende du club. Après, c’est tou­jours agréable d’être per­çu comme un lea­der, même si Car­rick, Young ou Ibra ont dé­jà ce rôle-là. Je ne suis ni le ca­pi­taine ni le chef, mais je suis fier d’ap­par­te­nir à ce club. Et si je dois cor­ri­ger ou crier sur un co­équi­pier, je le fe­rai sans pro­blèmes. C’est une ques­tion de vi­bra­tions, si je ne res­sen­tais pas de pas­sion sur le ter­rain, je res­te­rais chez moi.

Qu’as-tu ap­pris avec Wayne Rooney? Pour moi, un joueur qui ar­rive à être au top de ma­nière conti­nue est une lé­gende. Il fait par­tie de cette ca­té­go­rie-là. À l’ins­tar de Cris­tia­no, Mes­si, Ibra, Pi­qué ou Inies­ta, Rooney ne s’est ja­mais fa­ti­gué de ga­gner mal­gré tout ce qu’il a rem­por­té. C’est ce que je res­pecte le plus chez un foot­bal­leur.

Et chez un en­traî­neur? Quels sou­ve­nirs gardes-tu de Biel­sa à Bil­bao? Je l’es­time beau­coup et je lui se­rai re­con­nais­sant toute ma vie. Biel­sa de­vrait tou­jours en­traî­ner une équipe parce qu’il fait du bien au foot­ball. Après, je ne peux pas oc­cul­ter la réa­li­té: avec lui, on a souf­fert, en fin de sai­son nous étions usés phy­si­que­ment et men­ta­le­ment. Mal­gré tout, on a pra­ti­qué un foot­ball fan­tas­tique grâce à lui. Mal­heu­reu­se­ment, on est pas­sés com­plè­te­ment au tra­vers de nos fi­nales contre l’At­lé­ti­co (en Eu­ro­pa League) et le Bar­ça (en coupe du roi), mais si on avait rem­por­té un titre, on se sou­vien­drait en­core plus de cette équipe.

Six feet An­der.

Christophe Bar­bier.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.