His­toire vraie.

Un des plus fa­meux der­bys d’Édim­bourg, entre Hi­ber­nian et Heart of Mid­lo­thian, s’est dis­pu­té le 1er janvier 1940, en pleine Se­conde Guerre mon­diale. Sauf que mal­gré une af­fluence re­cord, per­sonne ne peut vrai­ment pré­tendre avoir vu le match…

So Foot - - SOMMAIRE - PAR MAT­THIEU RI­CHARD / ILLUS­TRA­TION: GIANPAOLO PAGNI

Le 1er janvier 1940, Hi­ber­nian et Heart of Mid­lo­thian dis­putent l’un des meilleurs der­bys de l’his­toire d’Édim­bourg. Le pro­blème, c’est que per­sonne ne peut pré­tendre avoir vu le match…

En grim­pant au som­met du cé­lèbre Ar­thur’s Seat, pe­tit vol­can éteint do­mi­nant Édim­bourg, les sup­por­ters d’Hi­ber­nian et de Heart of Mid­lo­thian aper­çoivent le stade d’Eas­ter Road, son quar­tier de Leith et le vaste es­tuaire du Firth of Forth. Pro­blème: dans ce dé­cor por­tuaire de mer du Nord, l’hymne d’Hi­ber­nian a beau pro­cla­mer “Sun­shine on Leith”, les épais nuages bas em­pêchent sou­vent les grim­peurs d’ad­mi­rer la vue. C’est le cas en ce 1er janvier 1940, jour de der­by entre les frères en­ne­mis de Hibs et des Hearts. La Se­conde Guerre mon­diale a écla­té quatre mois plus tôt. Fait mé­con­nu, les pre­miers raids de la Luft­waffe contre la Grande-Bre­tagne frappent Édim­bourg dès oc­tobre 1939, an­non­çant le Blitz sur les villes bri­tan­niques l’an­née sui­vante. Si la me­nace d’at­taques aé­riennes jus­ti­fie la li­mi­ta­tion des ras­sem­ble­ments spor­tifs à 8 000 per­sonnes, celle-ci est ex­cep­tion­nel­le­ment éten­due à 15 000 pour le très at­ten­du clas­sique du Nouvel An. Une dé­ro­ga­tion bien­ve­nue pour les fi­nances d’Hi­ber­nian. Après une brève in­ter­rup­tion suite à la dé­cla­ra­tion de guerre, le cham­pion­nat d’Écosse a été sé­pa­ré en deux groupes –Est et Ouest– dont les vain­queurs se ren­contrent en fi­nale. Pour les clubs de la ca­pi­tale, ce­la si­gni­fie faire une croix sur les re­cettes ha­bi­tuel­le­ment en­gran­gées avec la ré­cep­tion des deux géants de Glas­gow, Ran­gers et Cel­tic. Mal­gré l’épais brouillard qui plonge la ville dans une se­miobs­cu­ri­té de­puis la ma­ti­née, 14 000 fi­dèles se pressent ain­si l’après-mi­di aux portes du stade. Tous vont as­sis­ter à un match com­plè­te­ment fou, mais ils ne vont rien voir.

Un ca­deau aux sol­dats mo­bi­li­sés

Avec la brume ve­nue du large qui s’est abat­tue sur la ca­pi­tale écos­saise, Eas­ter Road s’est trans­for­mé en vasque de co­ton ; les maillots verts et gre­nat ont au mieux la cou­leur d’une ombre. En tri­bunes, les chan­ceux pla­cés au bon en­droit de­vinent les buts, tan­dis que des mes­sa­gers im­pro­vi­sés re­laient l’iden­ti­té dou­teuse des bu­teurs par des si­gnaux ma­nuels. Le té­lé­phone arabe tourne à plein ré­gime puisque, à la pause, le score est dé­jà de 3-2 en fa­veur d’Hi­ber­nian, avec un der­nier but de son ai­lier Bob­by Nut­ley. Ou presque. Réa­li­sant qu’il a sif­flé la mi-temps lé­gè­re­ment en avance, l’ar­bitre demande aux joueurs de se re­mettre à l’ou­vrage pour deux mi­nutes. Hearts marque deux fois et vire en tête… Ap­puyé sur son pu­pitre, un homme sait par­fai­te­ment pour­quoi la mas­ca­rade doit conti­nuer. Il s’agit du jour­na­liste Bob King­sley, en­ga­gé par la BBC pour com­men­ter sur ses ondes la se­conde pé­riode, ca­deau aux sol­dats mo­bi­li­sés. Le champ de vi­sion étant ré­duit à quelques mètres le long de la ligne de touche, l’exer­cice s’an­nonce com­pli­qué. Un agent de po­lice ne se prive pas pour cham­brer Rex, son sur­nom au Dai­ly Mail, ta­bloïd dans le­quel il signe ain­si ses ar­ticles: “Oh, t’in­quiète Rex, vu cer­tains des comptes ren­dus que t’as écrits, ce ne se­ra pas le pre­mier match que tu ne vois pas très bien.” De toute fa­çon, Bob n’a pas vrai­ment le choix. “En temps nor­mal, avec de telles condi­tions cli­ma­tiques, il est qua­si­ment sûr que le match et sa re­trans­mis­sion au­raient été an­nu­lés, ex­plique Tom Wright, de l’Hi­ber­nian His­to­ri­cal Trust, mais faire ce­la au­rait pu ren­sei­gner l’en­ne­mi à l’écoute sur l’état du ciel au-des­sus du pays.” Leo Hun­ter, res­pon­sable des émis­sions in­ter­na­tio­nales, en re­met une couche: in­ter­dic­tion for­melle de men­tion­ner la pré­sence de brouillard. Un chal­lenge à la me­sure de King­sley, ac­teur de théâtre à ses heures per­dues et jour­na­liste émi­nem­ment po­pu­laire. Ha­bi­tué à dé­pous­sié­rer les mi­cros, Bob le dé­brouillard met en place à la hâte un sys­tème de cour­siers po­si­tion­nés au bord du ter­rain. Leur mis­sion? Lui rap­por­ter les ac­tions im­por­tantes et lui confir­mer le nom des bu­teurs. De l’autre côté du poste, on écoute un fes­ti­val d’exa­gé­ra­tions, d’im­pro­vi­sa­tions, d’in­ven­tions –ici un pe­tit pont de Gil­mar­tin entre les jambes de Blyth, là un dé­bor­de­ment fan­tas­tique de Do­nald­son ef­fa­çant un par un ses ad­ver­saires– en­tre­cou­pées de quelques si­lences, que ses fans ber­cés au débit mi­traillette ne man­que­ront pas de re­gret­ter dans leur abon­dant cour­rier, loin de se fi­gu­rer le tour de force ac­com­pli. Car à l’ar­ri­vée, King­sley s’est sur­tout fié à la cla­meur du pu­blic, sourde lorsque George Gil­mour creuse l’écart, bruyante pour cé­lé­brer la re­mon­tée épique des lo­caux à 4-5 puis 5 par­tout. Ef­forts vains. Tom­my Wal­ker, fu­ture star de Chel­sea après-guerre, poi­gnarde le brouillard d’un but vic­to­rieux pour Hearts dans les der­niers ins­tants.

Mais ou est John Do­nald­son?

Au coup de sif­flet fi­nal, la per­plexi­té l’em­porte. Les spec­ta­teurs qui ne s’étaient pas en­core

ré­si­gnés à dé­ser­ter les gra­dins re­partent chez eux sans être cer­tains du score. In­ca­pables de dé­crire les buts, les re­por­ters de presse écrite se de­mandent ce qu’ils vont bien pou­voir ra­con­ter. Ce­lui du

Scots­man croit avoir no­té une op­po­si­tion de styles –le jeu col­lec­tif pour Hibs, les in­di­vi­dua­li­tés pour Hearts– et les lec­teurs se conten­te­ront le len­de­main d’un bref ré­su­mé de cette ren­contre “dis­pu­tée dans des condi­tions in­ha­bi­tuelles”, “vi­rile mais cor­recte, et de na­ture à ra­vi­ver l’in­té­rêt pour le foot­ball

dans la ca­pi­tale

écos­saise”. Quoi qu’il en soit, dans le ves­tiaire vi­si­teur des Hearts, on congra­tule les bu­teurs, Tom­my, George et John… John? Quel­qu’un a vu John Do­nald­son? Ses co­équi­piers dé­boulent dans le cou­loir à sa re­cherche et tombent sur un Rex les­si­vé, à peine sa­tis­fait d’avoir blou­sé les na­zis bran­chés sur la “Beeb”. Sans le sa­voir, grâce à ses sor­nettes, King­sley a aus­si per­mis à d’obs­curs joueurs de foot de connaître un

quart d’heure wa­rho­lien. C’est le cas no­tam­ment du dé­fen­seur de Hearts Dun­can McC­lure, fé­li­ci­té comme ja­mais par sa fa­mille, qui avait sui­vi le match à la ra­dio. Très éton­né que le com­men­ta­teur ait pu dis­cer­ner quoi que ce soit alors que lui-même n’y voyait pas à dix mètres sur le ter­rain, le ma­li­cieux McC­lure re­mer­cie­ra le jour­na­liste par une jo­lie for­mule: “Bien à toi, jus­qu’à ce que le brouillard se

lève.” Il ne se lè­ve­ra pas sur l’Eu­rope avant sep­tembre 1945… En at­ten­dant, à la sortie du tunnel, il fait tou­jours aus­si sombre. Les joueurs des Hearts s’avancent sur la pe­louse et fi­nissent par dis­tin­guer la sil­houette spec­trale de John Do­nald­son. Er­rant conscien­cieu­se­ment sur son flanc gauche à l’af­fût d’un bal­lon qui ne vien­dra ja­mais, leur co­équi­pier ne s’est pas ren­du compte que le match était ter­mi­né…

“An­nu­ler le match et sa re­trans­mis­sion à cause du brouillard au­rait pu ren­sei­gner les na­zis à l’écoute sur l’état du ciel au-des­sus du pays” Tom Wright, membre de l’Hi­ber­nian His­to­ri­cal Trust

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.