Rock Star

Lee Cas­cia­ro est ce qu’on ap­pelle une lé­gende. Tout pre­mier bu­teur de Gi­bral­tar en match of­fi­ciel, il a aus­si don­né la vic­toire à son club du Lin­coln FC en ligue des cham­pions face au Cel­tic Glas­gow. Et quand l’at­ta­quant ne marque pas l’his­toire, il par­ta

So Foot - - SPÉCIMEN - Par Emi­lien Hofman / Pho­tos: Mar­cos Mo­re­no, Ac­tionI­mages/Pa­no­ra­mic et SNS Pix/Icon­sport

IL’ar­rière-train confor­ta­ble­ment po­sé sur un mu­ret du Queen’s Gate, un singe prend la pause sur l’an­cienne porte mi­li­taire trans­for­mée en re­père pour les re­pré­sen­tants de son es­pèce. Sans un re­gard pour le pan­neau qui in­ter­dit quiconque de le nour­rir, lui ou un des deux cents autres ma­caques de Bar­ba­rie du Ro­cher de Gi­bral­tar, il fixe du re­gard le Ma­roc, la terre de ses an­cêtres. Pour de nom­breux his­to­riens, c’est en ef­fet en pro­ve­nance du Magh­reb, dis­tant d’une ving­taine de ki­lo­mètres, que ces pri­mates au­raient été in­tro­duits par les Maures sur la pres­qu’île –alors es­pa­gnole– à par­tir du VIIIe siècle. De­puis, “les ma­gots” (comme on les ap­pelle aus­si) servent de mas­cotte of­fi­cieuse à ce bout de terre de 6,5 ki­lo­mètres car­rés, au point de fi­gu­rer au dos de cer­taines pièces de cinq pence et d’un pen­ny. Un jour peu­têtre –sans doute après sa mort, comme le veut l’usage quand il s’agit de frap­per mon­naie– Lee Cas­cia­ro af­fi­che­ra son pro­fil au dos d’une pièce. À 36 ans, l’in­té­res­sé est en­core un peu jeune pour pen­ser à sa pos­té­ri­té, mais il a dé­jà eu le temps de ren­trer dans l’his­toire de ce ter­ri­toire rat­ta­ché à la cou­ronne bri­tan­nique. Ce­la s’est pas­sé le 29 mars 2015. Ce jour-là, Gi­bral­tar s’in­cline 6-1 à Glas­gow face à l’Écosse en éli­mi­na­toires de l’Eu­ro, mais l’es­sen­tiel est ailleurs: dans le “1”. “Ce but, je m’en sou­vien­drai

toute ma vie”, dit-il. Et il est loin d’être le seul. Au mi­cro, Paul Grant ne se tient plus. Il faut dire que le Gré­goire Mar­got­ton lo­cal n’a ja­mais beau­coup eu l’oc­ca­sion de s’ex­ta­sier de­puis le pre­mier match of­fi­ciel de la sélection en 2013. Sous ses yeux, Lee Cas­cia­ro vient de faire trem­bler les fi­lets écos­sais d’une im­pa­rable frappe croi­sée. “Les feux d’ar­ti­fice ont pé­té,

ici! Je me sou­viens que le com­men­ta­teur a dit: ‘Écou­tez le si­lence qu’il pro­voque dans le stade.’

À Hamp­den Park, il y a 60 000 spec­ta­teurs… Soit le double de toute notre po­pu­la­tion, quand

même.” De­puis, Lee est ce qu’on ap­pelle une lé­gende. La pre­mière du foot­ball gi­bral­ta­rien. Mais une lé­gende au re­pos ce mar­di après-mi­di. Ni bou­lot, ni en­traî­ne­ment au pro­gramme, le joueur donne ren­dez-vous au All’s Well, un pub où il com­mande sa pinte ha­bi­tuelle sui­vie de deux pe­tites soeurs. En­suite, il se­ra peut-être temps de re­ga­gner son foyer, où sa femme pré­pare dé­jà le dî­ner. L’at­ta­quant as­sume sans honte son ré­gime hou­blon­né. Quelques jours plus tôt, il a pro­po­sé sur Twit­ter la pho­to d’une chope avec en ar­rière-fond une pis­cine et cette lé­gende: “Away with the wife pa­ra­dise” (“Loin avec ma femme c’est le pa­ra­dis” en VF). “Je par­lais de ma femme qui était en congés et avec qui j’ai pu pro­fi­ter du mo­ment à Mar­bel­la, jus­ti­fie-t-il, avant de pré­ci­ser qu’il ne re­cherche pas la re­con­nais­sance à tra­vers les ré­seaux so­ciaux. J’évite de com­mu­ni­quer, ça ne sert à rien de trop en faire.” Pas la peine, “ici, tout le monde connaît Lee, de toute fa­çon”, pré­cise Ja­mie, un sup­por­ter qui peau­fine son bron­zage tout en fai­sant l’ar­ticle de l’im­payable té­lé­phé­rique qui sur­plombe le Ro­cher. Ni­veau no­to­rié­té, celle du bu­teur de Glas­gow sur­passe celle des autres per­son­na­li­tés ori­gi­naires de Gi­bral­tar, comme l’an­cien mé­de­cin de Chel­sea Eva Car­nei­ro, le mu­si­cien Al­bert Ham­mond (dont le fils est le gui­ta­riste des Strokes) ou même le cou­tu­rier John Gal­lia­no. Sans doute parce que Lee, lui, n’a ja­mais quit­té son Ro­cher. Il a bien ten­té sa chance en An­gle­terre au mi­lieu des an­nées 2000, mais ce n’était pas son des­tin. “J’ai pas­sé un test à Da­gen­ham & Red­bridge FC

(qui évo­luait en cin­quième di­vi­sion, ndlr).

J’y suis res­té une se­maine, mais je n’ai pas convain­cu”, ra­conte-t-il, pas plus dé­çu que ce­la.

En­traî­ne­ments en Es­pagne, matchs au Por­tu­gal

Dans le fond, Lee Cas­cia­ro ne s’est ja­mais ima­gi­né em­bras­ser une car­rière de foot­bal­leur

pro. Ques­tion de gé­né­ra­tion. Quand Gi­bral­tar dis­pute son pre­mier match of­fi­ciel face à la Slo­va­quie, lui va dé­jà sur ses 32 ans. “Quand j’étais ado­les­cent, la vie était plus dif­fi­cile que main­te­nant à Gib’, ra­conte-t-il. On de­vait tra­vailler pour ga­gner le moindre cen­time, pour construire sa mai­son, nour­rir sa fa­mille. Alors pen­ser à al­ler en An­gle­terre faire des études

ou ral­lier un centre de for­ma­tion…” Après le col­lège, Lee pré­fère donc suivre les traces de son père et in­té­grer la po­lice ma­ri­time. De­puis, il par­tage ses jour­nées entre la pa­trouille en mer et le contrôle aux fron­tières. Un poste où il est en prise di­recte avec ce qui fait la no­to­rié­té de Gi­bral­tar, à sa­voir le tra­fic de drogue et de ta­bac. Pas éton­nant quand on sait que le taux de chô­mage de La Li­nea de la Con­cep­cion, la pre­mière ville es­pa­gnole après la fron­tière, flirte avec les 40 %. “Que peux-tu faire d’autre quand tu viens de là? C’est ça ou ta fa­mille ne mange pas, ré­sume le po­li­cier, plu­tôt com­pré­hen­sif. Mais si l’Es­pagne parle tant de ces tra­fics, c’est parce qu’elle veut dé­tour­ner l’at­ten­tion de ce qu’elle fait… ou pas en ma­tière d’em­ploi.”

“Je pré­fère le mode de vie à l’es­pa­gnole plu­tôt qu’à l’an­glaise. J’aime faire ma sieste l’après-mi­di, j’adore la pael­la… et je ne sup­porte pas le cô­té tra­vail-ar­gent des An­glais” Lee Cas­cia­ro

Avec le Brexit, Ma­drid voit une chance de ré­cu­pé­rer ce bout de terre per­du en 1704 et pro­pose d’ins­tau­rer une co-sou­ve­rai­ne­té avec le Royaume-Uni avant d’en­vi­sa­ger une res­ti­tu­tion pure et simple de Gib’. Mais les prin­ci­paux concer­nés sont loin d’être d’ac­cord. Cas­cia­ro ré­sume le sen­ti­ment gé­né­ral: “Pour­quoi de­vrai­ton né­go­cier avec l’Es­pagne? Son éco­no­mie est mau­vaise, le taux d’em­ploi aus­si. Pour­quoi de­vrait-on lais­ser tom­ber notre train de vie confor­table? On a du bou­lot, 10 000 per­sonnes viennent chaque jour tra­vailler ici. Il n’y a pas de rai­son de chan­ger.” Comme la ma­jo­ri­té de ses conci­toyens mé­di­ter­ra­néens, il a vo­té contre le Brexit et as­siste de­puis, im­puis­sant, à ce dé­but

d’im­bro­glio di­plo­ma­tique. “La chose qui pour­rait m’em­bê­ter, c’est de ne plus pou­voir al­ler jouer au foot, vu qu’on s’en­traîne en Es­pagne… Je ne sais pas si les au­to­ri­tés lo­cales le savent, d’ailleurs.” Lee Cas­cia­ro et ses co­équi­piers sont les no­mades de la zone Eu­rope. Ils s’en­traînent en Es­pagne et dis­putent leurs matchs of­fi­ciels à Fa­ro, dans le sud du Por­tu­gal, dans un stade construit en bord d’au­to­route pour l’Eu­ro 2004. “Ima­gine, tu dois prendre un jour de congés pour dis­pu­ter un match à do­mi­cile. Ça se­rait plus simple de dor­mir à la mai­son et de

mar­cher 500 mètres pour al­ler au stade.” Sauf que le Vic­to­ria Sta­dium, sa pe­louse syn­thé­tique et ses 4 000 places po­sées juste à cô­té des pistes d’at­ter­ris­sage par­mi les plus courtes et dan­ge­reuses du monde, n’est pas ho­mo­lo­gué par l’UEFA. Et en at­ten­dant l’achè­ve­ment d’un nou­veau stade ré­pon­dant aux normes, in­ter­na­tio­naux et joueurs du di­manche se par­tagent la seule vé­ri­table en­ceinte du ter­ri­toire entre 9 heures et 22 heures le wee­kend. Ce di­manche, le deuxième du clas­se­ment, Eu­ro­pa FC, af­fronte le Lynx, for­ma­tion du ventre mou. Comme à leur ha­bi­tude, les pa­rents de Lee sont dans les tri­bunes pour su­per­vi­ser le prin­ci­pal ri­val de l’équipe du fis­ton, le Lin­coln FC. Le pa­ter­nel l’as­sure, son gar­çon n’a pas été chan­gé par cette sou­daine po­pu­la­ri­té. “Il conti­nue à par­ler avec les gens, il aide tout le monde, jure Hen­ry, sexa­gé­naire presque chauve qui de­mande si la fu­mée de sa ci­ga­rette

ne dé­range pas. Il signe des au­to­graphes aux ga­mins qui lui en de­mandent, il va en vi­si­ter d’autres à l’hô­pi­tal.” Pour He­len, la ma­man, Lee in­carne à sa fa­çon, et jusque dans son ré­gime ali­men­taire, cette double culture his­pa­no­bri­tan­nique propre à la pres­qu’île: “Il adore les break­fasts an­glais, avec une pré­fé­rence pour les toasts au jam­bon. Mais il n’est pas du genre à cra­cher sur les ta­pas et la bière es­pa­gnole pour au­tant.” Reste qu’au quo­ti­dien, le bu­teur pro­vi­den­tiel est plu­tôt Cos­ta Bra­va

que Mid­lands. “Je pré­fère le mode de vie à l’es­pa­gnole plu­tôt qu’à l’an­glaise. J’aime faire ma sieste l’après-mi­di, j’adore la pael­la… et je ne sup­porte pas le cô­té tra­vail-ar­gent des An­glais. En re­vanche, je par­tage leur ma­gni­fique sen­ti­ment d’ap­par­te­nance! Tu viens de Midd­les­brough? Tu sup­portes Midd­les­brough. En Es­pagne, tout le monde est pour le Real ou le Bar­ça.”

Pre­mier sur la piste de danse

Lee Cas­cia­ro est lui l’homme d’un seul club, le Lin­coln FC. Et c’est un eu­phé­misme de dire que sa for­ma­tion do­mine le cham­pion­nat lo­cal. Sa star s’y perd même un peu dans le nombre de titres rem­por­tés. “Je ne me sou­viens pas. Trop! Dé­jà, il y a eu les qua­torze titres consé­cu­tifs, de 2003 à 2016”, sou­rit ce­lui qui ou­blie un titre à son pal­ma­rès. Une chose est sûre, sa plus belle vic­toire est en­core liée à l’Écosse. Le 12 juillet 2016, le Lin­coln FC sur­prend le Cel­tic Glas­gow (1-0) lors du deuxième tour pré­li­mi­naire al­ler de la ligue des cham­pions, avant de re­des­cendre sur terre au re­tour (3-0). Bien sûr, Lee marque le seul but de la ren­contre. Son se­cret? Une pré­pa­ra­tion bien à lui. “La veille, j’ai bos­sé toute la nuit et j’ai fi­ni ma pa­trouille à 8 heures du ma­tin. J’ai dor­mi la jour­née puis j’ai pris mon sac et je suis al­lé jouer.” Au sor­tir du match, le hé­ros du jour doit de nou­veau com­po­ser avec la gloire mé­dia­tique.

“J’étais pen­du au té­lé­phone pour des in­ter­views, je n’ai pas ar­rê­té. À ce mo­ment pré­cis, j’ai sen­ti ce que c’était qu’être pro­fes­sion­nel: être sous les spots tous les jours. C’est co­ol de dé­cou­vrir ça, mais pas tous les jours. Je pré­fère ma vie tout en li­ber­té.” Et les plai­sirs noc­turnes que Gi­bral­tar peut of­frir. “J’aime la mu­sique, j’aime sor­tir, j’aime boire, as­sume le jeune père de fa­mille de­vant sa Car­ling. Pas tout seul, évi­dem­ment, je suis quel­qu’un de so­ciable. Et quand je suis avec les gens, j’adore être au centre de l’at­ten­tion en fai­sant le con. Dès que j’ar­rive en soi­rée, les gens savent dire: ‘Voi­là Lee!’” Son ca­pi­taine en sélection et confrère doua­nier, Roy Chipolina, ne di­ra pas le contraire: “Je ne sais pas d’où il sort toute cette éner­gie, il n’ar­rête ja­mais. Il peut s’en­traî­ner la jour­née, al­ler faire une pa­trouille de nuit et, sans dor­mir, en­chaî­ner un match de foot et une soi­rée. Par­fois, c’est un peu trop, sur­tout à la fin de cer­tains matchs, quand on est cla­qués…” Per­sonne n’a en­vie de lui en te­nir ri­gueur. Le bon­homme n’a rien d’un Gas­coigne lo­cal. Di­sons juste qu’il sait dé­com­pres­ser entre deux matchs. Et si vous sou­hai­tez lui payer un verre, on vous conseille­ra le Dusk. “En même temps, il n’y a qu’une boîte à Gi­bral­tar”, ri­gole l’in­té­res­sé. Coin­cé au mi­lieu d’Ocean Vil­lage, le port bran­ché de Gib’, à cô­té des yachts, des hô­tels de luxe et des pubs ir­lan­dais, le Dusk flotte sur une eau à la pro­pre­té in­cer­taine, le tout sur une dé­co faite de bam­bous et de fleurs tro­pi­cales. Tee-shirt Co­ca-Co­la rouge sur le corps, Sa­my fait du ran­ge­ment. Le ser­veur égyp­tien de la dis­co­thèque connaît bien la lé­gende du coin: “Lee vient ré­gu­liè­re­ment ici, il est fes­tif, mais pas non plus du genre à se la pé­ter en payant la tour­née gé­né­rale. Il s’ins­talle avec ses potes, et c’est là qu’il com­mence à ‘les cou­ler’. Mais uni­que­ment ceux-là.” En­suite, il n’hé­site pas à se dé­gour­dir les jambes sur le dan­ce­floor. “Il doit conti­nuer à pen­ser qu’il est un bon dan­seur,

vanne Roy, pour qui Lee in­carne, dans le fond, une cer­taine âme gi­bral­ta­rienne. Son cô­té vi­vant et ac­com­mo­dant est à l’image des gens d’ici, qui forment une com­mu­nau­té très ami­cale.”

À Gi­bral­tar, cha­cun peut se re­con­naître dans ce hé­ros de proxi­mi­té qui exerce le mé­tier de mon­sieur Tout-le-Monde et parle le lla­ni­to, ce dia­lecte an­glo-es­pa­gnol ty­pique du Ro­cher. Un jour pour­tant, “le plus tard pos­sible” fait en­tendre l’in­té­res­sé, il fau­dra bien com­po­ser sans Lee Cas­cia­ro. “Je pense que je re­pré­sente quelque chose pour Gi­bral­tar, je vais donc ten­ter de res­ter im­pli­qué dans le foot­ball”, an­non­cet-il. Pas en tant que coach, mais plu­tôt comme un am­bas­sa­deur ou toute autre fonc­tion où il pour­ra cau­ser et faire la pro­mo­tion de son Ro­cher. En tout cas, la fé­dé­ra­tion s’af­faire dé­jà pour lui trou­ver une mis­sion. “Si le foot­ball gi­bral­ta­rien perd Lee Cas­cia­ro après sa re­traite, ça pour­rait être un des plus grands mal­heurs de notre his­toire”, avance son ami d’en­fance Ste­ven Gon­za­lez, de­ve­nu ré­cem­ment at­ta­ché de presse de la fé­dé. Et il n’a peut-être pas tort. Se­lon une lé­gende lo­cale, tant que les singes res­te­ront sur le Ro­cher, il en ira de même pour

Bri­tan­niques.• les

“Je me sou­viens que le com­men­ta­teur a dit: ‘Écou­tez le si­lence qu’il pro­voque dans le stade.’ À Hamp­den Park, il y a 60 000 spec­ta­teurs… Soit le double de toute notre po­pu­la­tion, quand même” Lee Cas­cia­ro

La fa­meuse D3 de Gi­bral­tar.

Ca­fé au Lee.

Le fa­meux bé­ret-casque.

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