L’ar­gent pas si fa­cile

So Foot - - DOSSIER - Par Em­ma­nuel Imo­rou

Par­ler d’ar­gent n’est pas une chose fa­cile pour un foot­bal­leur. Tout le monde veut connaître le sa­laire des joueurs, le mon­tant de leur trans­fert, la com­mis­sion de leur agent, mais le su­jet reste ta­bou. Peut-être une gêne vis-à-vis de l’opi­nion pu­blique? Pour beau­coup de gens, ga­gner de grosses sommes d’ar­gent en jouant au foot­ball n’est pas lé­gi­time. Nous ne sommes que des mecs “qui courent après un bal­lon”. Même au sein du ves­tiaire, par­ler de notre sa­laire ne se fait pas pour ne pas créer de pro­blèmes, même si, pa­ra­doxa­le­ment, on se chambre beau­coup à ce su­jet. “De toute fa­çon, toi, t’es blin­dé!” “Pu­tain, tu vis, toi!” Mais dire son sa­laire, ça non. Moi-même, je ne le di­vulgue pas. Comme sur les ré­seaux so­ciaux, je ne montre rien qui pour­rait pa­raître trop os­ten­ta­toire. J’es­saye de m’évi­ter les ju­ge­ments hâ­tifs, de ne pas at­ti­ser l’en­vie ou la ja­lou­sie.

Je n’ai pas tou­jours aus­si bien ga­gné ma vie qu’au­jourd’hui. Lors de mes trois pre­mières an­nées en pro, à Châ­teau­roux, j’étais à la charte, le sa­laire mi­ni­mum pour un foot­bal­leur pro. Je ga­gnais 1600, 2000 puis 3000 eu­ros par mois. De très bons sa­laires, mais pour un foot­bal­leur, avouons-le, ça ne fait pas rê­ver. Tout a chan­gé quand j’ai si­gné à Bra­ga. Mon sa­laire a été mul­ti­plié par cinq. Même plus, puis­qu’au Por­tu­gal les sa­laires sont né­go­ciés nets d’impôts. Dans ma tête, je bouillon­nais, j’avais du mal à réa­li­ser. J’ai pu faire mes pre­mières “fo­lies”. Je me suis ache­té deux voi­tures: une Mi­ni Coun­try­man et une RCZ. Là en­core, ça ne fait pas rê­ver, mais pour moi, c’était un truc de fou. Avant, j’avais une 207 noire que j’avais pu m’of­frir quand j’ai si­gné mon pre­mier contrat pro. La pré­cé­dente, c’était une Ford Fies­ta blanche, lec­teur cas­settes, vitres ma­nuelles, pas de clim. Au Por­tu­gal, je vi­vais bien, j’avais une belle mai­son avec pis­cine, les prix de l’im­mo­bi­lier le per­met­taient. Mais mon quo­ti­dien était le même: en­traî­ne­ment, fa­mille, PlayS­ta­tion.

Ça vient de mon édu­ca­tion, je pense. Mon père était mé­de­cin, ma mère prof. On n’a ja­mais man­qué de rien, mais ma soeur et moi n’étions pas pour­ris gâ­tés. On nous a in­cul­qué la va­leur de l’ar­gent. C’est ce qui m’a per­mis de ne pas faire n’im­porte quoi avec mes pre­mières grosses sommes. J’ai tout de suite mis de cô­té, car j’ai tou­jours eu peur que tout s’ar­rête. J’ai aus­si eu la chance que la meilleure amie de mon épouse tra­vaille dans un ca­bi­net de ges­tion de pa­tri­moine, elle est vite de­ve­nue ma con­seillère. Sans une bonne édu­ca­tion, une vie stable et un bon en­tou­rage, j’au­rais pu faire n’im­porte quoi avec cet ar­gent. Il ne faut pas ou­blier que l’ar­gent n’ex­clut pas les sou­cis. On a pu voir ré­cem­ment, avec Em­ma­nuel Eboué (qui ra­con­tait en dé­cembre der­nier être rui­né, ndlr), qu’on peut mal­gré tout se re­trou­ver dans le rouge. Les impôts, les as­su­rances, les fac­tures, les ten­ta­tions ex­té­rieures, tout ça se cu­mule très vite. Il se­rait né­ces­saire d’ap­prendre aux fu­turs foot­bal­leurs à évi­ter ces pièges dès le centre de for­ma­tion. Juste avant de par­tir à Bra­ga, le di­rec­teur de ma banque était ve­nu me sa­luer, dis­cu­ter avec moi, alors qu’il ne m’avait ja­mais cal­cu­lé

“Juste avant de par­tir à Bra­ga, le di­rec­teur de ma banque était ve­nu me sa­luer, dis­cu­ter avec moi, alors qu’il ne m’avait ja­mais cal­cu­lé avant”

avant. Des agents, conseillers fi­nan­ciers, nou­veaux amis ar­rivent. On te pro­pose des nou­veaux pla­ce­ments, des sor­ties, des “bu­si­ness”… Tu ne te rends pas compte que toutes ces per­sonnes, mal­gré leurs beaux dis­cours, ne te veulent pas que du bien.

Le nombre d’amis en qui j’ai une confiance to­tale se compte sur les doigts d’une main. Avant tout, il y a mon épouse. Je l’ai ren­con­trée deux se­maines avant de par­tir en prêt à Gueu­gnon, elle m’a sui­vi tout de suite. Elle n’at­tend rien de moi, fi­nan­ciè­re­ment par­lant. Elle tra­vaille dès qu’elle le peut mal­gré les dé­mé­na­ge­ments fré­quents et elle de­mande tou­jours mon au­to­ri­sa­tion pour uti­li­ser ma carte de cré­dit, alors que je me tue à lui dire que cet ar­gent est aus­si le sien. Mes amis les plus proches m’ont connu foot­bal­leur ama­teur, en Na­tio­nal, en L1, et au­jourd’hui dans l’in­con­nue D2 belge. Nos re­la­tions ne changent pas en fonc­tion de mon sta­tut. Ils ne me voient pas comme la poule aux oeufs d’or et n’at­tendent pas de moi que je paye cha­cune de nos sor­ties. C’est même plu­tôt moi qui trouve ça nor­mal de le faire. Quand ils m’in­vitent, je me sens gê­né, re­de­vable. En de­hors de ce cercle d’amis, c’est par­fois com­pli­qué de re­voir l’ar­gent que je prête. Le pire, c’est que je me sens cou­pable de ve­nir ré­cla­mer, parce que, au fond, je n’ai pas un be­soin im­mé­diat de ces 500 ou 1000 eu­ros. Mais c’est une ques­tion de prin­cipe, et ça reste tout de même, dans l’ab­so­lu, de grosses sommes.

Nous, les joueurs “moyens”, n’avons pas les mêmes pro­blé­ma­tiques que les stars. Les joueurs du PSG, de l’OM, de l’OL ou de l’ASM peuvent ga­gner dix ou vingt fois mon sa­laire. Ils sont dans une autre sphère. Tout est per­mis: voyages en jet, chauf­feur, cui­si­nier, concier­ge­rie pri­vée… En pla­çant un mi­ni­mum, ils n’au­ront plus be­soin de tra­vailler de leur vie. Ces mecs-là, je n’ar­rive pas à me dire qu’ils en font trop. Si j’avais leur sa­laire, il est évident que je me per­met­trais beau­coup plus. Avant d’être pro, j’avais deux paires de bas­kets, au­jourd’hui j’en ai une tren­taine. J’ai quelques paires qui valent des sommes à quatre chiffres. Je suis conscient que c’est fou, in­dé­cent. Pen­dant long­temps, je ne com­pre­nais pas les gens qui fai­saient ça. Par­fois, quand je rentre dans ma fa­mille avec mon gros X6, j’ai presque honte: “Merde, ils vont se dire que je ne suis plus le pe­tit Manu qu’ils ont connu.” Et puis je me rends compte que ce n’est pas le cas, qu’ils savent que je suis quel­qu’un de ra­tion­nel. J’ai ache­té une mai­son, un ap­par­te­ment, des SCPI, des as­su­ran­ces­vie… Bien sûr, ça se fait à cré­dit, avec de grosses men­sua­li­tés, donc il faut faire at­ten­tion à ne pas se re­trou­ver avec trop de charges, car quand je n’au­rai plus le foot, je n’au­rai plus les moyens de rem­bour­ser ces cré­dits. Je dois pré­voir l’après-foot. Ne pas me re­trou­ver comme un con à me dire: “Pu­tain, t’as quand même ga­gné des sommes consé­quentes, mais t’as plus rien.” J’ai peur de l’après-car­rière.

Au­jourd’hui, j’ap­proche de la tren­taine, je sais que j’ai ra­té le train pour jouer dans un club su­pé­rieur. Si je peux ga­gner plus d’ar­gent, quitte à mettre de cô­té l’as­pect spor­tif, je le fe­rai. Je com­prends ces joueurs qui s’exilent au Qa­tar, en Chine ou ailleurs, pour de très grosses sommes d’ar­gent. Si j’avais l’oc­ca­sion de mettre ma fa­mille à l’abri du be­soin, je ne me po­se­rais pas la ques­tion deux fois. Le foot a beau être notre pas­sion, il est aus­si notre mé­tier. On se doit de pe­ser l’as­pect fi­nan­cier, comme si on pen­chait entre deux offres d’em­ploi, l’une avec un bon sa­laire mais un poste qui ne plaît pas, et l’autre avec un bon poste mais un sa­laire moindre. L’ar­gent n’est sû­re­ment qu’une parenthèse de ma vie. À cause du foot, et mal­gré mon bon ni­veau sco­laire, je n’ai pas fait d’études, j’ai ar­rê­té après un bac S, ce n’est pas suf­fi­sant pour avoir un bon tra­vail. Un jour, je re­de­vien­drai une per­sonne “nor­male”. Quand tu vis dans une bulle de­puis dix ou quinze ans, il faut être prêt. Mon train de vie de­vra for­cé­ment di­mi­nuer. Mais ce n’est pas ce qui me fait peur. Ma crainte vient sur­tout de la pers­pec­tive de de­voir re­par­tir de zé­ro. Le dé­but de la vie réelle.

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