La solitude du gar­dien de but

So Foot - - DOSSIER - Par Ré­my Ver­coutre

Greg Cou­pet di­sait tou­jours: “Moi, je suis pas foot­bal­leur,

je suis gar­dien de but.” J’ai tou­jours été d’ac­cord, on ne fait pas le même sport que les dix mecs de­vant. La preuve? Ce n’est pas ce qui manque. On a un maillot dif­fé­rent, les gants pour prendre le bal­lon avec les mains, une sur­face dans la­quelle on peut in­ter­ve­nir, et même un en­traî­ne­ment spé­ci­fique… Tu vois vite, à l’école de foot, les pe­tits gar­çons qui ont l’ins­tinct du gar­dien de but. Pour faire ce mé­tier, il faut être fou.

Cette solitude, je l’ai sen­tie très tôt dans ma car­rière. Et dans ma sai­son. Quand en pré­pa­ra­tion, en dé­but d’an­née, il faut faire de longues séances de foo­ting en groupe, moi, au bout de dix mi­nutes, je cours tout seul der­rière. Je fais par­tie de cette gé­né­ra­tion de gar­diens pour la­quelle les ca­pa­ci­tés phy­siques de­man­dées étaient moindres par rap­port à un joueur de champ. Tu es éga­le­ment seul quand tu t’échauffes avant un match. Tu sors tout seul sur le ter­rain. À l’ex­té­rieur, tu es la pre­mière per­sonne à te faire sif­fler. Tu rentres au ves­tiaire avant les autres, et là, tu es seul à te pré­pa­rer. J’aime ce mo­ment-là, car le ves­tiaire n’est qu’à moi. Je me change to­ta­le­ment. Je pense à ce que je vais dire à mon équipe. À qui je vais par­ler par rap­port au point fort de l’équipe ad­verse. À qui je vais don­ner une consigne par­ti­cu­lière par rap­port à un coup de pied ar­rê­té.

Si tu re­viens avec toute l’équipe sur le ter­rain, tu re­trouves ta solitude en mar­chant tout seul vers ton but. Il faut gé­rer le contact avec les tri­bunes, es­sayer de ne pas se faire gri­ser par les en­cou­ra­ge­ments de ton kop ou dé­con­cen­trer par les in­sultes des sup­por­ters ad­verses. Plus le stade est grand, plus le bruit est fort, plus il est fa­cile de se mettre dans sa bulle, d’in­té­rio­ri­ser. À tel point qu’il m’est dé­jà ar­ri­vé d’ou­blier les ar­rêts que j’avais faits, de même qu’en sor­tant du match, sou­vent, je ne sais plus qui a mar­qué pour mon équipe. Les re­marques du pu­blic ont plus de chance de te trans­per­cer lors d’un match de coupe de France contre une équipe ama­teur, dans un stade où tu en­tends tout. Ou quand tu vas à Bas­tia. Là-bas, ils connaissent toute ta fa­mille, ils sont al­lés cher­cher les noms de ta femme et de tes en­fants sur In­ter­net. En termes de “chambrage”, plus tu des­cends en France, plus ils ont une gouaille.

Mais les mo­ments où tu te sens vrai­ment seul, c’est quand tu fais une er­reur. On ré­pète des si­tua­tions tout au long de la se­maine par cen­taines, par mil­liers, avec des frappes, des frappes, des frappes, et en match, il ar­rive que tu sois sol­li­ci­té une ou deux fois. Tu as une usure men­tale que les joueurs de champ n’ont pas. Un at­ta­quant qui rate un but, il se dit qu’il ne fait peut-être pas ga­gner son équipe, mais il ne la fait pas for­cé­ment perdre non plus. Un gar­dien qui fait une er­reur fait perdre des points à son équipe. C’est très dur, car ce sen­ti­ment-là, tu sais

“La si­tua­tion la plus frus­trante, c’est quand tu as tou­ché un bal­lon, fait un ar­rêt dé­ci­sif, et à la fin du match, on te tape dans le dos: ‘Vous avez ga­gné mais t’as pas­sé une soi­rée tran­quille’”

que tu vas le traî­ner jus­qu’à la fin du match. Il faut l’en­cais­ser et es­sayer de le com­battre, pour ne pas faire une deuxième er­reur. Pour l’éva­cuer, il faut at­tendre le match sui­vant et éven­tuel­le­ment la rat­tra­per. Se sen­tir cou­pable d’une dé­faite, c’est un sen­ti­ment qui m’est dif­fi­ci­le­ment sup­por­table. Je n’en dors pas. Que faire? Dif­fi­cile de re­gar­der la té­lé, car dès que tu l’al­lumes, tu re­vois tout en boucle. Tu es­saies de lire. Mais sur­tout, tu te re­poses sur ta fa­mille. Tu com­bats ce sen­ti­ment en étant heu­reux avec les tiens, en res­sen­tant tout l’in­verse de ce que tu peux avoir sur un ter­rain.

Le ter­rain reste néan­moins un en­droit de plai­sir pour un gar­dien. Mais il est dif­fé­rent de ce­lui éprou­vé par un joueur de champ. Ton sen­ti­ment d’avoir fait du bon bou­lot, quand tu n’as pas tou­ché un bal­lon, n’est pas le même que ce­lui du joueur qui s’est dé­pen­sé et a réus­si à ga­gner le match. Tu te dis: “Ouais on a ga­gné, mais j’ai presque ser­vi à rien.” À l’in­verse, tu peux avoir per­du, avoir pris un but sur le­quel tu ne pou­vais rien faire, et t’être écla­té car tu as fait cinq-six ar­rêts dans le match. Ce sen­ti­ment-là est par­fois dif­fi­cile à faire com­prendre. La si­tua­tion la plus frus­trante ce­pen­dant, c’est quand tu as tou­ché un bal­lon, fait un ar­rêt dé­ci­sif, et à la fin du match, on te tape dans le dos: “Vous avez ga­gné mais t’as pas­sé une soi­rée tran­quille.” En ef­fet, mais j’ai eu une seule chose à faire, je l’ai faite à 100 %, j’ai fait ga­gner le match. Les gens ne savent pas à quel point c’est dur de n’in­ter­ve­nir que sur un bal­lon.

Le dé­ga­ge­ment en six mètres est un autre grand mo­ment de solitude. On ne se rend pas compte de la dif­fi­cul­té, mais tes par­te­naires se mettent à 50-60 mètres. Tu n’as pas le droit à l’er­reur, car si tu te loupes, il peut y avoir but contre toi. C’est Vi­déo Gag. J’y pense sou­vent. Le tra­di­tion­nel chant des sup­por­ters, le “Oh hisse, en­cu­lé”, en re­vanche, me fait rire. Si je pou­vais –je ne peux pas car je me pren­drais un car­ton–, je fe­rais une feinte et je m’ar­rê­te­rais pour qu’ils disent le “en­cu­lé” avant que je frappe.

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