Vous, les femmes…

So Foot - - DOSSIER - Par Lu­do­vic Obra­niak

Est-ce qu’à 18 ans j’avais conscience d’être at­ti­rant grâce à mon sta­tut de foot­bal­leur pro­fes­sion­nel? Non, j’avais la pré­ten­tion de croire que j’étais sim­ple­ment sé­dui­sant! Plus sé­rieu­se­ment, l’ar­gent et la no­to­rié­té changent le re­gard des autres à ton égard. Pas­ser à la té­lé, avoir ta pho­to dans les jour­naux te rendent ins­tan­ta­né­ment plus beau et in­tel­li­gent. Les mêmes filles qui ne m’avaient ja­mais ac­cor­dé le moindre re­gard ont com­men­cé à s’in­té­res­ser à moi lorsque je suis de­ve­nu ti­tu­laire dans l’équipe pre­mière au FC Metz. Ces filles, vous les connais­sez sous le so­bri­quet de “mi­che­ton­neuses” ou “star­fu­ckeuses”. Lieux bran­chés et ré­seaux so­ciaux sont leurs ter­rains de chasse. Elles sont prêtes à tout pour goû­ter aux sa­veurs de ce monde su­per­fi­ciel au­quel elles rêvent d’ap­par­te­nir. Et à ce jeu, nous sommes les cibles par­faites. Vous al­lez me dire que ça sent le vé­cu, et je vais vous ré­pondre que oui. Ef­fec­ti­ve­ment, j’ai res­sen­ti de la fier­té à sor­tir avec ces filles à la plas­tique de rêve, pour me pa­va­ner de­vant les col­lègues. C’était don­nant-don­nant, une re­la­tion dans la­quelle cha­cun y trou­vait son compte. Au­jourd’hui, père de deux pe­tites filles, je suis plus sen­sible à la si­tua­tion des femmes dans notre so­cié­té. Le monde dans le­quel nous vi­vons est com­plexe et in­cer­tain pour les femmes. Par consé­quent, je ne les juge pas. Même si je ne sou­haite pas ça pour mes filles, cer­taines n’ont pas d’autre choix que d’ex­ploi­ter leur beau­té ex­té­rieure pour s’en sor­tir. Si je de­vais me mettre à la place des Mbap­pé, Dem­bé­lé, Co­man au­jourd’hui, je se­rais bien em­bê­té. Com­ment sa­voir si la par­te­naire que tu convoites s’in­té­resse réel­le­ment à toi pour ta per­son­na­li­té ou pour ton compte en banque et ta no­to­rié­té? J’ima­gine qu’ils savent dé­jà qu’il est rare de trou­ver la femme de sa vie dans un club bran­ché à 3 heures du ma­tin. Mais il n’y a pas vrai­ment de lo­gique, tout est une ques­tion de fee­ling.

J’ai ren­con­tré Lau­ra à l’oc­ca­sion d’un bar­be­cue or­ga­ni­sé par son cou­sin, qui était éga­le­ment un de mes par­te­naires de jeu au FC Metz. Je suis im­mé­dia­te­ment tom­bé sous le charme, mais ma ré­pu­ta­tion de cou­reur de ju­pons n’a pas tout de suite plai­dé en ma fa­veur. Conclure a été un vrai par­cours du com­bat­tant. Nous sommes au­jourd’hui en­semble de­puis plus de dix ans et pa­rents de trois ma­gni­fiques en­fants. Une ex­cep­tion dans notre mi­lieu, où plus d’un couple sur deux di­vorce. Comme chaque couple, la route a été se­mée d’obs­tacles qu’il nous a fal­lu sur­mon­ter. Dans une so­cié­té qui prône la laï­ci­té à tout va, ce­la peut pa­raître ringard, mais c’est notre foi en Dieu, l’écoute, la confiance, le par­tage, l’en­traide, l’ac­cep­ta­tion des dé­fauts de l’autre, qui ont été les clés de la construc­tion de notre fa­mille.

Elle connaît l’ad­mi­ra­tion et la re­con­nais­sance que je lui porte, car être la femme d’un foot­bal­leur n’est vrai­ment pas simple au quo­ti­dien. Au dé­but, elles n’ont sou­vent pas conscience du sa­cri­fice per­son­nel et pro­fes­sion­nel que ce­la va im­pli­quer. La femme de foot­bal­leur est sou­vent obli­gée de sa­cri­fier ses études ou sa car­rière. Lau­ra, ti­tu­laire d’un double mas­ter en mar­ke­ting et théo­lo­gie brillam­ment ob­te­nu à l’uni­ver­si­té de Mia­mi, en poste à la di­rec­tion des par­te­na­riats d’Orange TV, a choi­si de re­non­cer à sa car­rière pour me re­joindre du cô­té de Lille. Je me sou­viens très bien de sa pro­mo­tion sur le Fes­ti­val de Cannes, à la­quelle j’avais ré­pon­du par un ul­ti­ma­tum. C’était son job ou moi! Elle m’a ré­pon­du que tant que la porte de la cage était ou­verte, l’oi­seau n’en sor­ti­rait pas, mais que si la porte se fer­mait, l’oi­seau n’au­rait qu’une ob­ses­sion, en sor­tir. J’ai com­pris que ce­la de­vait être son choix, pas le mien. Un mois plus tard, elle s’ins­tal­lait à Lille chez moi, mais ce­la lais­sait dé­jà en­tre­voir un sa­cré ca­rac­tère. Elles sont sou­vent dans l’in­ca­pa­ci­té de tra­vailler, à cause des mer­ca­tos tous les six mois. Elles sont dans une cer­taine pré­ca­ri­té, à la mer­ci du bon vou­loir de leur com­pa­gnon. La so­cié­té ac­tuelle (et quelques exemples de di­vor­cés rui­nés) fait que le foot­bal­leur ne veut plus se ma­rier. Elles ne bé­né­fi­cient donc plus de la pro­tec­tion du ma­riage. Ayant per­du leur in­dé­pen­dance fi­nan­cière, elles se re­trouvent avec un ou plu­sieurs en­fants, coin­cées, obli­gées de com­pro­mettre leurs propres va­leurs pour se sé­cu­ri­ser, obli­gées par­fois d’ac­cep­ter que leur com­pa­gnon les trompe pour ne pas être mises de­hors.

La re­con­nais­sance, à la fois mo­rale et fi­nan­cière, fait beau­coup dans la lon­gé­vi­té d’un couple. D’après une étude, une femme au foyer tou­che­rait

“J’ai été père pour la pre­mière fois et cham­pion de France avec le Losc la même nuit. Je sou­le­vais le tro­phée sur les coups de 23 heures alors qu’elle était en salle de tra­vail à l’hô­pi­tal”

ap­proxi­ma­ti­ve­ment 6500 eu­ros brut par mois si elle était ré­mu­né­rée. Le pro­blème, c’est que beau­coup d’entre nous pensent qu’elles de­vraient se sa­tis­faire d’être à nos cô­tés. Pour ma part, j’as­so­cie mon épouse à ma réus­site pro­fes­sion­nelle. Nous sommes une équipe. En tant que par­te­naire, elle mé­rite non seule­ment pour tout ce qu’elle m’ap­porte, mais éga­le­ment pour tout ce que je lui ai fait su­bir. Car le foot­ball s’est tou­jours in­vi­té de ma­nière im­por­tune dans les mo­ments les plus forts de notre vie com­mune. J’ai été père pour la pre­mière fois et cham­pion de France avec le Losc la même nuit. Je sou­le­vais le tro­phée sur les coups de 23 heures alors qu’elle était en salle de tra­vail à l’hô­pi­tal. Le stress gé­né­ré par mon ab­sence ne l’a évi­dem­ment pas mise dans les meilleures condi­tions, et elle a mis 24 heures à ac­cou­cher. De même, en 2013, j’ai po­sé le jour de notre ma­riage à la même date que la fi­nale de la coupe de France. Sauf que nous sommes ar­ri­vés en fi­nale avec les Gi­ron­dins de Bor­deaux. Ima­gi­nez sa tête lorsque, après la de­mi-fi­nale, j’ai dû lui an­non­cer que nous se­rions peut-être obli­gés d’an­nu­ler ou de dé­pla­cer notre ma­riage, avec 150 in­vi­tés. Par chance, la FFF et la fé­dé­ra­tion de rug­by avaient po­sé la même date, et pour une fois, le foot a cé­dé au rug­by. Je suis donc ar­ri­vé au ma­riage ac­com­pa­gné du tro­phée de la coupe de France.

Être femme de foot­bal­leur de haut ni­veau im­plique sou­vent de s’adap­ter à la vie de son conjoint, quitte à an­ni­hi­ler la sienne. Sept dé­mé­na­ge­ments et trois en­fants en six ans. À la si­gna­ture d’un nou­veau contrat, je fais ma va­lise et je m’en­vole dans les 24 heures vers mon nou­veau club, lui lais­sant la ges­tion du dé­mé­na­ge­ment, des en­fants, de l’ad­mi­nis­tra­tif, dans des pays étran­gers (Al­le­magne, Po­logne, Tur­quie, Is­raël) où nous n’avons pas de fa­mille pour nous ai­der. Comme les femmes de mi­li­taires, je l’ai lais­sée six mois toute seule à Bor­deaux, un mois après la nais­sance de notre fils, pour re­joindre le Wer­der Brême. Et quand elle m’a en­fin re­joint en Al­le­magne avec nos deux en­fants, je l’ai en­core lais­sée six mois car j’étais prê­té en Tur­quie. Les mises au vert, les dé­pla­ce­ments à ré­pé­ti­tion, les stages m’ont sou­vent éloi­gné de la mai­son. J’ai lit­té­ra­le­ment lou­pé la pre­mière an­née de vie de mon fils Ga­briel. En­core au­jourd’hui, il nous est im­pos­sible d’or­ga­ni­ser un wee­kend à l’avance, dé­pen­dant sans cesse du ca­len­drier ou des hu­meurs du staff. Le fa­meux dé­cras­sage pas pré­vu après un match ra­té, ou le jour lais­sé libre après une bonne pres­ta­tion, mais trop tard pour s’or­ga­ni­ser avec trois en­fants.

Quand les choses se corsent, les femmes sont en­core en pre­mière ligne. Après un match que je sais ra­té, je lui de­mande com­ment elle m’a trou­vé: – Ben… – Com­ment ça “ben”? – Ben… Oui c’était bien, mais… – Quoi “mais”? – Di­sons que je t’ai dé­jà vu meilleur! – Mais de quoi je me mêle, qu’estce que tu connais au foot de toute fa­çon?! T’es pas Ca­pel­lo… Quand la mau­vaise foi dé­passe la rai­son.

Jean Fer­nan­dez, un coach comme on n’en fait plus, avait com­pris l’im­por­tance des femmes de foot­bal­leurs dans la car­rière de leur ma­ri. Lors de mes pre­mières an­nées pro­fes­sion­nelles sous le maillot du FC Metz, il était tel­le­ment poin­tilleux qu’il avait dé­ci­dé de convo­quer toutes les femmes des jeunes joueurs pour leur ex­pli­quer l’im­por­tance de leur rôle. Des scènes sur­réa­listes, où il leur or­don­nait de nous pré­pa­rer des plats équi­li­brés, de veiller à ce que l’on soit cou­chés avant mi­nuit, d’évi­ter tout rap­port sexuel deux jours avant le match afin de gar­der l’in­flux. Ce­la peut évi­dem­ment faire sou­rire et pa­raître exa­gé­ré, mais comme sou­vent, il avait vu juste.

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