Danse avec les ma­lades

Son job? Neu­ro­logue. Sa pas­sion? Le tan­go. La fron­tière? Au­cune. Car le Doc­teur Turc, 55 ans, est per­sua­dé que la danse peut sou­la­ger les ma­lades de Par­kin­son. Vrai­ment?

Society (France) - - RÉUSSIR SA VIE - – NI­CO­LAS ZEISLER / ILLUSTRATION: HEC­TOR DE LA VAL­LÉE

est ce que l’on ap­pelle un des­tin. En­fance à Mar­seille. Père mé­de­cin, mère pué­ri­cul­trice. Va­cances à Mo­na­cia-d’aul­lène, Corse-du-sud. Et de longues heures à ob­ser­ver les dan­seurs des bals de vil­lage s’adon­ner au pa­so doble ou au tan­go corse. Le jeune gar­çon est fas­ci­né. “J’étais to­ta­le­ment in­tri­gué par le plai­sir que pre­naient ces gens à dan­ser à deux. Les hommes te­naient leur ca­va­lière, on sen­tait qu’ils la pro­té­geaient, elle se lais­sait al­ler, elle avait confiance… Il se pas­sait un truc.” Mais à l’époque, pas ques­tion de se ris­quer sur la piste. Trente ans plus tard, la donne a chan­gé. L’en­fant est de­ve­nu doc­teur, neu­ro­logue plus pré­ci­sé­ment, après un par­cours qui l’a vu écu­mer les uni­ver­si­tés du Sud de la France. Avant un re­tour à Mar­tigues: “On est mé­di­ter­ra­néen ou on ne l’est pas.” Le Doc­teur Turc exerce dans son ca­bi­net, et quelques heures par se­maine à l’hô­pi­tal Saint-jo­seph de Mar­seille. C’est un col­loque à l’in­ti­tu­lé un peu dingue –“Tan­go, mé­moire, neu­rones mi­roirs et Borges”– qui l’a ra­me­né pour la pre­mière fois vers les pistes de danse. Une ini­tia­tion à la danse ar­gen­tine est ins­crite au pro­gramme. “Ça m’a rap­pe­lé mon en­fance corse, les dan­seurs de Mo­na­cia-d’aul­lène. J’ai tout de suite pris du plai­sir.” L’ap­pren­ti dan­seur com­prend très vite le lien avec les ma­lades de Par­kin­son: “Il faut se te­nir droit et ré­ap­prendre à mar­cher en rythme. On re­trouve ce que l’on de­mande à nos pa­tients.” Car bien sou­vent, la maladie s’ac­com­pagne d’un trouble de la marche et de la pos­ture: “La marche est ra­len­tie, à pe­tits pas. La pos­ture est un peu in­stable, un peu voû­tée, ce qui donne cette im­pres­sion de ra­len­tis­se­ment, voire de vieillis­se­ment pré­coce. Et les pa­tients éprouvent les pires dif­fi­cul­tés à ini­tier le mou­ve­ment.” En com­plé­ment des mé­di­ca­ments et de la ré­édu­ca­tion clas­sique chez le ki­né, le Doc­teur Turc voit donc dans le tan­go une thé­ra­pie al­ter­na­tive. “Ça marche car le ‘com­pas’ est un rythme ré­gu­lier en deux temps très mar­qués, qui per­met d’im­pul­ser le mou­ve­ment. Plus ef­fi­cace que le rock, un peu trop ra­pide, ou la valse, qui dés­équi­libre cer­tains pa­tients à force de les faire tour­ner.”

“La boxe et l’aé­ro­bic marchent aus­si”

Reste à faire dan­ser les ma­lades. En 2010, le pre­mier ate­lier tan­go ouvre ses portes à Mar­tigues. La mai­rie donne un coup de main, les pa­tients mettent aus­si la main à la poche. “Trois ou quatre eu­ros la séance. C’est aus­si une ma­nière de sor­tir du cadre de la prise en charge mé­di­cale”, pré­cise Jean-de­nis Turc. Avec le re­cul, ce der­nier se fé­li­cite des ré­sul­tats au­tant mo­teurs que psy­cho­lo­giques: “Par­kin­son, c’est éga­le­ment un dé­fi­cit d’en­vie, de mo­ti­va­tion. En consul­ta­tion, par exemple, il faut ap­por­ter une éner­gie po­si­tive aux pa­tients: leur don­ner en­vie de se battre. Le tan­go les porte, la musique les en­traîne, leur ap­porte cette éner­gie qu’ils n’ont pas.” À condi­tion de trou­ver le bon par­te­naire: “Je leur pro­pose de ve­nir avec la per­sonne qui les aide au quo­ti­dien: ma­ri, femme ou en­fant.” Le moyen de re­mettre le pa­tient et l’ai­dant sur un pied d’éga­li­té: tous les deux ap­prennent quelque chose de nou­veau. Et de re­muer les plus pan­tou­flards, qui ne sont pas for­cé­ment ceux que l’on croit: “Une pa­tiente m’a fé­li­ci­té à la fin d’un cours. Elle avait en­fin réus­si à faire quelque chose avec son ma­ri, d’ha­bi­tude ri­vé de­vant la té­lé­vi­sion.” Après Mar­tigues, la France en­tière? C’est l’am­bi­tion du Doc­teur Turc. Pour ce faire, il lui faut convaincre ses col­lègues. À Mont­pel­lier, Nîmes, Mar­seille, Pa­ris, il mul­ti­plie les réunions de sen­si­bi­li­sa­tion. Le soir de pré­fé­rence, “pour être plus tran­quille”, il branche sa chaîne hi-fi por­ta­tive et fait dan­ser les mé­de­cins sur du Di Sar­li ou du Pu­gliese: “Je les fais mar­cher à deux, en avant, s’ar­rê­ter, re­com­men­cer, sur le cô­té. Jus­qu’à ce qu’ils com­prennent l’in­té­rêt pour les par­kin­so­niens.” Charge à eux, en­suite, de mon­ter leur propre ate­lier. Mais d’autres types de ré­édu­ca­tion ba­sés sur le trip­tyque rythme/plai­sir/ mou­ve­ment sont pos­sibles: “Moi, je suis très tan­go, mais l’en­traî­ne­ment du boxeur, très ryth­mé grâce au saut à la corde, et l’aé­ro­bic, marchent aus­si.” Mal­gré un pe­tit faible pour Vé­ro­nique et Da­vi­na, le Doc­teur Turc reste donc avant tout “le neu­ro­logue dan­seur”, sur­nom af­fec­tueux don­né par ses col­lègues. Qu’il n’hé­site pas à mettre en pra­tique dans les cou­loirs de son ca­bi­net pour dé­coin­cer un pa­tient un peu rouillé. Dans ces cas-là, il a sans doute en tête ce con­seil du père d’os­val­do Pu­gliese, son tan­gue­ro pré­fé­ré: “Re­garde les pieds des dan­seurs. S’ils ne te suivent pas, c’est toi qui te trompes.” Pour l’ins­tant, les pa­tients suivent.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.