His­toires de fa­mille.

Society (France) - - SOMMAIRE - TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR EAF

“Macron le ban­quier”, “Mé­len­chon et les chars russes”, “Le Pen la fa­cho”, “Fillon le pour­ri”… Comme tous les cinq ans, l’élec­tion pré­si­den­tielle a don­né lieu à des em­poi­gnades fa­mi­liales. Mais, cette fois, c’était sans doute pire en­core.

“Macron le ban­quier”, “Mé­len­chon et les chars russes”, “Le Pen la fa­cho”, “Fillon le pour­ri”… Comme tous les cinq ans, l’élec­tion pré­si­den­tielle a don­né lieu à des em­poi­gnades fa­mi­liales. Mais cette an­née da­van­tage que les autres, ces en­gueu­lades semblent avoir lais­sé des traces in­dé­lé­biles. La preuve que la France n’a ja­mais été aus­si di­vi­sée? PAR EM­MA­NUELLE ANDREANI-FACCHIN ILLUS­TRA­TIONS: PIERRE LA PO­LICE POUR SO­CIE­TY

Ça a com­men­cé comme un ba­nal di­manche de Pâques, dans la ban­lieue de Gre­noble. Tout le monde est ar­ri­vé vers mi­di chez la grand-mère. Après le dé­jeu­ner, on a ca­ché des oeufs en cho­co­lat dans le jar­din pour les en­fants, et on s’est re­mis à table vers 20h au­tour d’un gigot. Là, Pau­line* ne sait “plus très bien” ce qui lui a pris: “J’avais un peu bu à l’apé­ro, je de­vais me sen­tir en confiance.” À table, il y a son conjoint, Ar­thur, ses beaux-pa­rents, ses beaux-frères, sa belle-soeur, quelques oncles et tantes de son ma­ri. Et la grand-mère. “Je l’ai bran­chée sur Macron, parce qu’à Noël je lui avais prê­té son bou­quin, Ré­vo­lu­tion, ça lui avait bien plu.” Sauf, qu’entre-temps, l’aïeule, pied-noir, a été cho­quée par les pro­pos du can­di­dat sur la co­lo­ni­sa­tion, “crime contre l’hu­ma­ni­té”. Pau­line s’en doute, mais dé­cide de se lan­cer tout de même, sur le ton de l’hu­mour: “Avec cette his­toire de co­lo­ni­sa­tion, j’ima­gine que vous n’êtes plus en marche?” Le vi­sage de la grand-mère s’as­som­brit. “Ah, ça! Comment a-t-il pu dire une chose pa­reille? C’est une honte!” Un oncle ré­agit: “Macron est un sup­pôt d’hollande, le pire pré­sident de l’his­toire de la Ve Ré­pu­blique.” Une tante, ve­nue avec sa com­pagne, se lève: “C’est dé­gueu­lasse de dire ça, Hollande a plus fait pour nous que n’im­porte quel pré­sident!” Les deux femmes sont au bord des larmes, tentent de se cal­mer en fai­sant des al­lers-re­tours dans la cuisine, tan­dis que leur frère mau­grée dans son coin: “Eh bah moi, je m’en fous des gays, pour nous, les ar­ti­sans, il n’a rien fait.” Le dî­ner se ter­mine en pu­gi­lat. On s’in­vec­tive sur les af­faires Fillon, on s’in­surge du loyer que Macron veut faire payer aux pro­prié­taires, l’une des fake news pro­pa­gées pen­dant la cam­pagne au su­jet du lea­der d’en marche! Pau­line: “Je leur ai dit que c’était faux, mais per­sonne ne m’a crue. Vite, je n’ai plus réus­si à en pla­cer une. Le pire, ça a été mon beau-frère mé­len­cho­niste, Pierre. Il s’est tour­né vers moi et il a dit: ‘Parce que tu votes Macron toi, en fait? Je te croyais in­tel­li­gente.’ J’ai un peu bre­douillé, je vou­lais ar­gu­men­ter, mais il m’a ré­tor­qué: ‘Je ne veux pas par­ler à des gens comme toi, fran­che­ment c’est triste, mais je n’ai plus rien à te dire.’ Il m’a trai­tée de ‘sale bo­bo pa­ri­sienne’. À un mo­ment, il a même me­na­cé de cre­ver les bal­lons de mon fils de 3 ans. Je crois qu’il était un peu bour­ré. J’ai fait la gueule toute la soi­rée et le len­de­main, avec Pierre, on ne s’est pas dit au re­voir.”

Dans un pays où on aime se re­trou­ver à table, les dé­bats fa­mi­liaux sont presque une tra­di­tion, re­nou­ve­lée à chaque élec­tion. Mais cette an­née, c’est comme si quelque chose avait chan­gé. Parce que les Fran­çais n’ont ja­mais été aus­si nom­breux à se dé­pla­cer dans les mee­tings ou à re­gar­der les émis­sions po­li­tiques à la té­lé­vi­sion? Ou estce la vi­ru­lence de cette cam­pagne mar­quée par les af­faires, la mon­tée des ex­trêmes, les frac­tures de la gauche, pol­luée par les post­vé­ri­tés, aus­si, qui a tout fait dé­railler? Quoi qu’il en soit, dans bien des fa­milles, on a fi­ni par ne pas se dire au re­voir. Et on s’est quit­tés avec un drôle de goût dans la bouche: amer, un peu rance, à l’image d’une France usée et di­vi­sée jusque dans l’in­ti­mi­té des foyers. “Fran­che­ment, je l’ai très mal pris, constate Pau­line. Ce n’était pas juste une dis­cus­sion po­li­tique, c’était un dé­chaî­ne­ment de ran­coeur

et d’in­com­pré­hen­sions qui en di­saient long sur ce que les uns pensent vrai­ment des autres.” Ce goût un peu amer, Anne-laure, 37 ans, l’a en­core dans la bouche. Dans son cas, la ba­taille n’a pas eu lieu au­tour d’un gigot, mais sur les ré­seaux so­ciaux. Anne-laure vit à Bruxelles, elle tra­vaille comme as­sis­tante par­le­men­taire pour un dé­pu­té eu­ro­péen so­cia­liste. Elle est très proche de sa cou­sine, Ju­lie, qui a le même âge qu’elle et ha­bite à Tou­louse. “On part en va­cances en­semble, on échange sur Fa­ce­book et sur Skype. On aime bien par­ler po­li­tique. Ju­lie a toujours été un peu plus à gauche que moi mais ça n’a ja­mais été un pro­blème.” Toutes deux ont vo­té Hollande en 2012, mais cette an­née Ju­lie a op­té pour Mé­len­chon. Le 21 avril, elle poste un ar­ticle sur Fa­ce­book louant le pro­gramme éco­no­mique du lea­der des In­sou­mis. Anne-laure dé­cide de ré­agir dans les com­men­taires, en pu­bliant l’avis, cri­tique, d’un éco­no­miste. “Je vou­lais juste en­ga­ger la dis­cus­sion, échan­ger sur les nuances entre Ha­mon et Mé­len­chon.” C’est ra­té. Ju­lie ré­torque: “Mer­ci Anne-laure, heu­reu­se­ment que tu es là pour me dire quoi vo­ter.” Sa cou­sine tente l’apai­se­ment: “On dis­cute, je ne cherche pas à te convaincre pour le vote.” Ju­lie: “Non, je ne trouve pas qu’on ‘dis­cute’. Tu trouves qu’il y a un dé­bat, en fait non. Tu bosses pour le PS, je ne m’at­ten­dais pas à une ap­pro­ba­tion de ta part. C’est un constat, nous ne sommes pas d’ac­cord et je me passe très bien de tes le­çons.” De­puis, elles n’ont plus par­lé, ni sur Fa­ce­book ni via Skype. “Je crois que, vi­vant à Bruxelles, je n’avais pas me­su­ré à quel point cette élec­tion a pris une tour­nure ir­ra­tion­nelle, af­fec­tive et pul­sion­nelle en France, ré­sume Anne-laure. Ce jour-là, j’ai vrai­ment pris une claque.” D’au­tant que quelques mois plus tôt, c’est son grand frère, de droite, qui lui avait avoué le fond de sa pen­sée. “Je lui ai de­man­dé comment il pou­vait en­core sou­te­nir Fillon après l’af­faire Pé­né­lope. Il m’a ré­pon­du: ‘Oh, mais faut ar­rê­ter avec ça, c’est nor­mal de faire tra­vailler ses proches comme as­sis­tants par­le­men­taires. D’ailleurs, ce n’est pas un vrai mé­tier: ça consiste à faire des sou­rires et à rem­plir un agen­da.’ Alors que c’est mon mé­tier, jus­te­ment, de­puis des an­nées! Je l’ai très mal pris, il ne s’est même pas ex­cu­sé…” Elle marque une pause. “Mais au fond, ce qui me gêne le plus, c’est ma cou­sine. Mon frère, je sais qu’il a vo­té Macron au se­cond tour contre Le Pen. Elle, je n’ose pas lui de­man­der: j’ai trop peur de la ré­ponse.”

Prête à quit­ter le do­mi­cile à 2h du ma­tin

Nathalie non plus n’ose plus ap­pe­ler sa soeur aî­née, Co­lette. Elles ha­bitent pour­tant deux mai­sons presque mi­toyennes au bord d’une ri­vière près de Pri­vas, en Ar­dèche. Celle de Nathalie, 42 ans, mé­de­cin, mère de trois ado­les­cents, est un peu plus grande et plus cos­sue que le pe­tit pa­villon en bois de sa soeur, 50 ans, em­ployée à la mé­dia­thèque et en ar­rêt ma­la­die de­puis un an ; la ca­dette a mieux réus­si que son aî­née, mais ce­la n’a ja­mais po­sé de pro­blème. Jus­qu’à la pré­si­den­tielle. “Ces der­nières an­nées, on était presque in­sé­pa­rables, on pre­nait l’apé­ro en­semble plu­sieurs fois par semaine, on al­lait se pro­me­ner toutes les deux en fo­rêt le wee­kend, ra­conte Nathalie. Mais là, ça fait deux mois qu’on ne se parle plus.” Ça a dé­mar­ré en fé­vrier, à l’oc­ca­sion d’un apé­ro, jus­te­ment. À l’époque, Nathalie a dé­jà je­té son dé­vo­lu sur Macron: elle s’est ins­crite sur son site, a même par­ti­ci­pé à des réunions d’en marche! dans le dé­par­te­ment, et a été sé­duite par le cô­té “po­si­tif et ras­sem­bleur” du mou­ve­ment. Ce soir-là, chez sa soeur, pro-mé­len­chon, elle tombe sur un pros­pec­tus de la France in­sou­mise. “J’ai ti­qué, je lui ai dit: ‘Mais en fait, pour­quoi vous dites que vous êtes des in­sou­mis? Moi, je ne suis pas pour Mé­len­chon et je ne me sens pas sou­mise pour au­tant!’ C’était sur le ton de la blague, mais elle m’a ré­pon­du que je vi­vais dans une bulle parce que je gagne très bien ma vie, que je pou­vais bien être du cô­té des pa­trons, de la fi­nance, parce que ça ne chan­ge­rait rien pour moi.” Nathalie s’em­porte à son tour, et règle de vieux comptes: “Je lui ai dit: ‘Mais je ne suis pas sou­mise, j’ai choi­si de faire des études dif­fi­ciles, j’ai tra­vaillé pour de­ve­nir mé­de­cin. Je n’ai pas glan­dé toute ma jeu­nesse, moi!’” Au­jourd’hui, elle pré­fère ne pas sa­voir si sa soeur est al­lée vo­ter le 7 mai. Entre les deux tours, il y a aus­si eu des échanges de mails, vi­ru­lents. “Ma mère a es­sayé de nous ré­con­ci­lier avec un mes­sage où elle nous di­sait qu’elle es­pé­rait qu’on se ras­sem­ble­rait contre Le Pen. Ma soeur a ré­pon­du: ‘J’en ai marre de cette mas­ca­rade!’” Nathalie ajoute, un peu abat­tue: “Je ne com­prends pas pour­quoi Macron sus­cite une telle haine, c’est com­plè­te­ment ir­ra­tion­nel, ça me fait peur. Moi, je n’aime pas Mé­len­chon, mais si ça avait été lui au se­cond tour, j’au­rais vo­té pour lui. Je crois que j’au­rais même vo­té Fillon. Son at­ti­tude m’a dé­çue. Et je crains que ça ne laisse des traces.” Phi­lippe, 42 ans, a vé­cu cette élec­tion comme un co­ming out. Ce cadre sup’ pa­ri­sien a été éle­vé dans une fa­mille de la bour­geoi­sie lyon­naise, de droite de­puis des gé­né­ra­tions. “Sauf qu’à l’uni­ver­si­té, je me suis mis à fré­quen­ter des mecs de gauche. J’ai com­men­cé à me for­ger une opi­nion po­li­tique et je me suis mis à vo­ter so­cia­liste. Mais je n’osais pas le dire à mes pa­rents.” Pen­dant long­temps, à table, il tourne au­tour du pot. “J’es­sayais de nuan­cer leurs pro­pos, de leur faire com­prendre que j’étais plus au centre qu’eux. En 2012, je mé­na­geais en­core la chèvre et le chou, ils pen­saient que je vo­tais Bay­rou. Pour eux, Bay­rou, c’était ac­cep­table.” Cette an­née, il a dé­ci­dé de mettre les pieds dans le plat à la mia­vril, pen­dant un dî­ner chez ses pa­rents. Parce que sa mère était en train de lui ra­con­ter qu’elle avait été à un mee­ting de Fran­çois Fillon et qu’elle y avait trou­vé Laurent Wau­quiez, qui s’ex­pri­mait en pré­am­bule, “vrai­ment for­mi­dable”. “Ça m’a fait sor­tir de mes gonds, je lui ai dit: ‘Mais ce mec c’est pire que tout, c’est vrai­ment la der­nière étape de la mort de la po­li­tique, un op­por­tu­niste, po­pu­liste, qui joue sur les peurs des gens!’” La dis­cus­sion s’en­ve­nime quand Phi­lippe avoue qu’il va vo­ter Ha­mon et que “d’ailleurs, ça fait 20 ans” qu’il vote PS. Puis, ça dé­rape sur les af­faires Fillon, “mon­tées par les jour­na­listes de gauche”, et “les mil­lions d’eu­ros d’ar­gent pu­blic” que coûte la pro­tec­tion de Ju­lie Gayet. “On s’est mis à crier, à un mo­ment les en­fants se sont ré­veillés et sont des­cen­dus voir ce qui se pas­sait. On est très bi­sous chez nous mais ce soir-là, on est al­lés se cou­cher sans s’em­bras­ser. Et le len­de­main, au pe­tit dé­jeu­ner, on en­ten­dait les mouches vo­ler. Ma femme ne sa­vait plus où se mettre.” Il conclut: “Ça a été dur, mais en même temps, main­te­nant, ils savent qui je suis vrai­ment. À 42 ans, il était temps!” Char­lotte, elle, a bien failli écour­ter son week-end chez ses pa­rents en mars der­nier. “Je me re­vois dans ma chambre d’enfant en train de faire mes va­lises à 2h du ma­tin comme une fu­rie. Mais comme mon fils de 2 ans dor­mait, je me suis ra­vi­sée”, ra­conte-t-elle en ri­go­lant. Elle aus­si a été éle­vée dans une fa­mille de droite. “Une vraie carte pos­tale: une mère pro­fes­seure de fran­çais dans une école ca­tho­lique, un père ban­quier, une belle mai­son à Ver­sailles, des cours d’équi­ta­tion et de ca­té­chisme.” Elle a vo­té Chi­rac, puis Sar­ko­zy. “Mais il m’a dé­goû­tée, il était trop bling-bling et je trou­vais qu’il me­nait une po­li­tique in­juste.” En 2012, elle est sé­duite par la dia­tribe an­ti-fi­nance d’hollande, prend même sa carte au PS après le dis­cours du Bour­get. “Dans ma vie, j’ai co­ché toutes les cases que ma mère vou­lait que je coche: j’ai un CDI dans une grande en­tre­prise, un ma­ri qui a une bonne si­tua­tion, deux ga­mins, une vie par­faite, quoi. Pour moi, adhé­rer au PS,

“À tra­vers la po­li­tique, on s’est avoué des choses très dures avec ma mère. Dans le fond, je pense qu’elle est psy­cho­ri­gide, au­to­ri­taire et in­to­lé­rante, donc l’at­ta­quer sur ses po­si­tions de droite, c’était une fa­çon pour moi de lui dire ça”

Char­lotte, élec­trice PS

c’était comme une éman­ci­pa­tion, une fa­çon de mon­trer ma dis­tance vis-à-vis de cet entre-soi très pro­té­gé dans le­quel j’ai gran­di.” À l’époque, sa conver­sion sus­cite une pre­mière dis­pute mère-fille. “Vi­si­ble­ment, elle ne l’a toujours pas di­gé­ré. Cette fois, elle m’a dit: ‘Je ne com­prends pas comment tu peux vo­ter pour ces gens-là, j’ai tout ra­té avec toi, tu t’es fait la­ver le cer­veau par France In­ter et Té­lé­ra­ma, tu es com­plè­te­ment aveugle.’” Entre elles, ces élec­tions ont été comme une “ca­thar­sis an­tique”, af­firme la jeune femme. “À tra­vers la po­li­tique, on s’est fi­na­le­ment avoué des choses très dures. Dans le fond, je pense que ma mère est psy­cho­ri­gide, au­to­ri­taire et in­to­lé­rante, donc l’at­ta­quer sur ses po­si­tions de droite, c’était une fa­çon pour moi de lui dire ça.”

Un bul­le­tin FN et une sé­pa­ra­tion

Dans la fa­mille d’éléo­nore, 19 ans, à Lyon, ce­la fait des an­nées que l’on a peau­fi­né une autre stra­té­gie: l’évi­te­ment. En cause, le grand­père, Mau­rice, 75 ans, élec­teur Front na­tio­nal de­puis 2002. “Il es­saie toujours de ra­me­ner la dis­cus­sion sur deux su­jets: l’in­sé­cu­ri­té et l’im­mi­gra­tion. Avant, ça par­tait sur des faits di­vers qu’il li­sait dans la presse lo­cale. Mais là, ça a été un fes­ti­val”, ra­conte-t-elle. Cette an­née, Mau­rice a pas­sé beau­coup de temps sur In­ter­net, in­gur­gi­tant des tonnes de fake news et s’en­voyant des chaînes de mails avec ses amis re­trai­tés. “On a eu droit à tout: l’is­la­miste Macron, des contre­vé­ri­tés odieuses sur l’af­faire Théo… Ça a dé­gé­né­ré pen­dant l’an­ni­ver­saire de ma soeur, elle est sor­tie de table en hur­lant. Alors, de­puis, le di­manche à table, on fait comme si on ne l’en­ten­dait pas. On le laisse par­ler tout seul. Il râle un peu et il fi­nit par s’ar­rê­ter.” Une stra­té­gie im­po­sée par la grand-mère. “Après l’an­ni­ver­saire ra­té, elle nous a ap­pe­lées pour nous conseiller de ne plus ré­pondre à ses pro­vo­ca­tions. Et elle en a pro­fi­té pour nous dire qu’elle lui avait pro­mis qu’elle vo­te­rait FN –alors que c’est faux–, his­toire qu’il lui foute la paix. Ça fait six mois qu’elle fait sem­blant d’être d’ac­cord avec lui et Le Pen, mais elle a vo­té Macron.” Pour Éléo­nore, ce n’est pas une fuite, mais une fa­çon de conti­nuer à pro­fi­ter de son grand­père, pour qui elle dit avoir “beau­coup d’af­fec­tion”. “C’est quel­qu’un d’ado­rable et de gé­né­reux dans la vie de tous les jours. Je ne veux pas qu’on s’en­gueule, d’au­tant qu’il est ma­lade. Moi, j’ai vo­té Pou­tou et je suis les­bienne. Mes pa­rents le savent mais je ne le di­rai ja­mais à mon grand-père, ça lui fe­rait trop de peine.” Ni­co­las lui, au­rait peut-être mieux fait de se taire. Le 25 avril der­nier, il a avoué à sa com­pagne qu’après un vote Mé­len­chon au pre­mier tour, il comp­tait mettre un bul­le­tin FN au se­cond. C’était sur le che­min du re­tour de la crèche, la jeune femme s’est ar­rê­tée et l’a re­gar­dé, stu­pé­faite. “J’avais l’im­pres­sion d’être un monstre.” Ce soir­là, ils ont beau­coup dis­cu­té. Ni­co­las, 37 ans, a es­sayé de se jus­ti­fier: “Elle s’abs­tient de vo­ter de­puis des an­nées, pour moi ça n’a au­cun sens. Alors je lui ai ex­pli­qué que je trou­vais que le pro­gramme de Le Pen était plus à gauche que ce­lui de Macron. Que je ne pour­rais ja­mais par­ti­ci­per à l’élec­tion d’un su­per­ca­pi­ta­liste fi­nan­cier comme Macron, qu’il fal­lait faire tom­ber le sys­tème. Elle m’a ren­voyé les sem­pi­ter­nels ar­gu­ments sur le ra­cisme du FN.” De­puis, ils ont évi­té le su­jet. Mais sa com­pagne s’est confiée à une amie com­mune: elle songe à le quit­ter. Ils ont une fille de 3 ans, se sont ren­con­trés en 2002, juste avant le 21 avril. “À l’époque, on n’avait pas ma­ni­fes­té, mais on était tous les deux al­lés vo­ter Chi­rac contre Jean-ma­rie Le Pen.” Lui ne com­prend pas qu’elle le prenne aus­si mal. “Comment peut-elle en­vi­sa­ger de me quit­ter pour ça? Notre amie lui a dit: ‘Mais il ne t’a même pas trom­pée.’ Sauf que par­fois, quand elle me re­garde, j’ai l’im­pres­sion que pour elle, ce bul­le­tin, c’est comme si je l’avais trom­pée pour de vrai.”

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