Chez le gé­né­ral.

Moins de 1 000 ha­bi­tants, mais une ré­pu­ta­tion in­ter­na­tio­nale et un sym­bole na­tio­nal. Le vil­lage de Co­lom­bey-les-deux-églises, en Hau­te­marne, qui ac­cueille la tombe du gé­né­ral de Gaulle, était de­puis un de­mi-siècle un bas­tion im­pre­nable de la droite gaul­li

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR PIERRE BOIS­SON, À CO­LOM­BEY-LES-DEUX-ÉGLISES / PHO­TOS: RE­NAUD BOUCHEZ POUR

Le vil­lage de Co­lom­bey-les-deuxé­glises, où se trouve la tombe du gé­né­ral de Gaulle, était de­puis un de­mi-siècle un bas­tion im­pre­nable de la droite gaul­liste. Mais cette an­née, tout a fou­tu le camp.

Le bois dur et les feuilles co­riaces du buis as­surent à cet ar­buste une lon­gé­vi­té ex­cep­tion­nelle, par­fois de plu­sieurs siècles, et une taille ai­sée qui l’a ins­tal­lé comme l’élé­ment clé de la poé­sie géo­mé­trique des jar­dins à la fran­çaise. Cette vi­gueur en fait aus­si une plante aux ra­cines consé­quentes, par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­ciles à ar­ra­cher du sol. Son buis, Li­la Bu­che­lin l’a trou­vé sur la route de Pa­ris, il y a plus de 40 ans. Elle avait en­ten­du par­ler de la plante à la té­lé­vi­sion, as­sise avec sa mère dans le ca­na­pé de leur mai­son du pe­tit vil­lage haut-mar­nais de Co­lom­bey-les-deuxé­glises. Ori­gi­naires d’al­sace, les deux femmes étaient ve­nues ici pour la pre­mière fois un ma­tin de no­vembre 1970, s’ins­tal­ler au bord de la route pour voir pas­ser un char mi­li­taire por­tant un dra­peau fran­çais et un cer­cueil, ce­lui du gé­né­ral de Gaulle, dé­cé­dé la veille. Li­la avait 35 ans, sa mère, Berthe, 65. Pro­prié­taire d’une au­berge à Zilli­sheim, celle-ci res­sas­sait des his­toires de guerre, les images de l’oc­cu­pa­tion, des bom­bar­de­ments et d’un exil pour la Suisse où Li­la avait fi­ni sur l’au­tel d’une église, cras­seuse et pleine de poux, don­née pour morte. De­puis, Charles de Gaulle était de­ve­nu le grand homme de cette fa­mille sans père. Alors, quand elles ont vu, le jour de l’en­ter­re­ment, la pan­carte “À vendre” sur la porte d’un ga­rage, elles n’ont pas hé­si­té à tout quit­ter. Pas plus que lors­qu’il a fal­lu dé­ci­der de la forme à don­ner à ce buis plan­té dans le co­teau: une croix de Lor­raine ac­cueille de­puis main­te­nant des dé­cen­nies ceux qui entrent dans Co­lom­bey par la route de Chaumont. Mais le temps a fi­lé de­puis les an­nées 70. Berthe est dé­cé­dée il y a quatre ans. Elle est en­ter­rée au ci­me­tière, près de son gé­né­ral, comme elle en avait rê­vé. Li­la, elle, a ces­sé de plan­ter des bé­go­nias au coeur de la croix de Lor­raine, fa­ti­guée de de­voir en ra­che­ter tous les ans. Elle a éga­le­ment re­mi­sé dans ses pla­cards les por­traits de Charles de Gaulle qui dé­co­raient le sa­lon. Et pense même, ces temps-ci, à en fi­nir avec son buis. Elle ver­ra après le Tour de France, qui pas­se­ra de­vant chez elle cette an­née en sou­ve­nir d’une étape his­to­rique où les cou­reurs s’étaient ar­rê­tés pour sa­luer l’homme du 18 juin. Li­la Bu­che­lin n’est pas la seule ces jours-ci à se po­ser des ques­tions à Co­lom­bey-les-deux-églises. Le gé­né­ral ayant dé­ci­dé d’y vivre et d’y mou­rir, le vil­lage a vu dé­fi­ler dans ses rues, de­puis un de­mi-siècle, tous les can­di­dats à la suc­ces­sion gaul­liste. Jacques Chi­rac était un ha­bi­tué. Phi­lippe Sé­guin, Mi­chèle Al­liot­ma­rie, Alain Jup­pé et tous les autres pré­si­dents du RPR puis de L’UMP sont ve­nus fleu­rir sa tombe. Ni­co­las Sar­ko­zy y a conduit An­ge­la Mer­kel en 2008. À chaque fois, ils ont été bien re­çus. Au coeur de cette Haute-marne conser­va­trice, on n’a ja­mais vo­té au­tre­ment qu’à droite: 84% en 1995 et 81% en 2002 pour Jacques Chi­rac, 82% en 2007 et 2012 pour Ni­co­las Sar­ko­zy. Co­lom­bey est ce que l’on ap­pelle un bas­tion. Cette an­née, pour­tant, seul Alain Jup­pé y est pas­sé, pour ten­ter de sau­ver sa tête dans l’entre-deux-tours de la pri­maire. “Vu les scores que Chi­rac fai­sait ici, on voit bien que ça se dé­lite”, sou­pire Pas­cal Ba­bouot, maire du vil­lage et enfant de coeur à l’en­ter­re­ment du gé­né­ral. Avant d’ex­pli­quer pour­quoi: “Le gaul­lisme, on ne l’at­tri­bue plus for­cé­ment aux Ré­pu­bli­cains. Cer­tains vont dire que c’est Du­pont-ai­gnan, d’autres qu’il existe dans le cô­té ré­vo­lu­tion­naire de Mé­len­chon. Et puis d’autres en­core le re­trouvent dans Ma­rine Le Pen. Ça n’ap­par­tient plus à per­sonne.” Le 23 avril der­nier, à Co­lom­bey, Fran­çois Fillon s’est im­po­sé de jus­tesse (37 voix d’avance seule­ment), mais son éli­mi­na­tion au pre­mier tour a plon­gé Co­lom­bey dans la stu­peur. Pour la pre­mière fois dans l’his­toire de la Ve Ré­pu­blique, un se­cond tour de la pré­si­den­tielle s’est dé­rou­lé sans can­di­dat de droite tra­di­tion­nelle. Quand elle a ap­pris ça, Li­la, qui avait pré­vu de sor­tir son dra­peau bleu, blanc, rouge flan­qué de la croix de Lor­raine, a éteint sa té­lé. Quinze jours plus tard, avant le se­cond tour, elle était en­core sous le choc. “Oh mon Dieu! Qu’est-ce que je vais faire? Si seule­ment le gé­né­ral re­ve­nait!”

Le fan­tôme de De Gaulle n’est guère dif­fi­cile à dé­bus­quer dans les rues de Co­lom­bey-les-deux-églises: il est par­tout. Sur les dés à coudre, les clo­chettes, les bri­quets et les verres à son ef­fi­gie ven­dus dans les com­merces ; sur les pan­neaux qui in­diquent le nom des rues ou des res­tau­rants ; en por­trait, aux murs des mai­sons et des hô­tels ; dans l’église même, où une croix de Lor­raine est gra­vée sur le bois du banc où ve­nait prier le gé­né­ral. Cette Jé­ru­sa­lem gaul­lienne a ses pè­le­rins et son par­cours sa­cré, qui va de la de­meure fa­mi­liale jus­qu’à la croix de Lor­raine de 44 mètres qui sur­plombe le vil­lage. Sur la place de l’église, où se trouve éga­le­ment le ci­me­tière qui hé­berge la tombe du gé­né­ral, Re­né Piot prend le so­leil de­vant la bou­tique de sou­ve­nirs te­nue par sa femme, Ma­ri­nette. Il in­vite à pas­ser dans sa cuisine, où ron­ronne un im­po­sant fri­gi­daire sur­vi­vant des Trente Glo­rieuses, bri­qué comme un sou neuf. Re­né Piot est le der­nier homme à avoir vu “Le Gé­né­ral” vi­vant, avant qu’il ne s’écroule sur la table de son sa­lon dé­diée aux cartes, en pleine par­tie de réus­site. C’était l’après-mi­di du 8 no­vembre 1970, lui était un jeune pay­san de 27 ans et Charles de Gaulle vou­lait le voir pour une “his­toire de terres”. Pour Re­né, ce n’était pas rien d’en­trer chez le hé­ros de la France libre. Il n’en avait pas dor­mi de la nuit, tour­nant et re­tour­nant les mots qu’il al­lait bien pou­voir lui dire. Et puis, une fois dans le bu­reau du­quel, à tra­vers trois fe­nêtres, on ob­serve la Haute-marne val­lon­née et ver­doyante, De Gaulle lui avait ser­vi une mi­ra­belle, of­fert une ci­ga­rette et la lui avait al­lu­mée. En­core au­jourd’hui, Re­né Piot n’en re­vient pas d’avoir été trai­té en égal. Il garde aus­si la lettre, da­tée du 9 no­vembre, que De Gaulle lui a fait por­ter avant de dé­cé­der.

“J’ai vo­té à droite de la droite, voi­là”

Re­né est res­té fi­dèle à la fi­gure po­li­tique de De Gaulle et a vo­té pour tous ceux qui se sont ré­cla­més de lui. Jacques Chi­rac et Alain Jup­pé ont bu un ca­fé sur cette même table, un ma­tin gla­cé de 1989. Il a sa carte “au RPR de­puis toujours”, et il est porte-pa­role de l’ami­cale gaul­liste. Pour­tant, di­manche 23 avril, cet agri­cul­teur dé­sor­mais re­trai­té a pour la pre­mière fois de sa vie vo­té pour un autre can­di­dat que ce­lui du grand par­ti de droite. Il le dit comme s’il le re­gret­tait, en ser­vant un ra­ta­fia. “J’ai vo­té à droite de la droite, voi­là. Pas la Ma­rine, non, mais Du­pont-ai­gnan.” Re­né n’a pas par­don­né à Fran­çois Fillon d’avoir in­tro­duit sa cam­pagne en ton­nant “Qui ima­gine le gé­né­ral de Gaulle mis en exa­men?” pour fi­nir par s’en­tê­ter dans sa croi­sade so­li­taire. Mais ce ne sont pas deux cos­tumes et une montre qui ont bri­sé 40 ans de vote pour la droite tra­di­tion­nelle. En Hau­te­marne, terre d’un élec­to­rat po­pu­laire et conser­va­teur, Fran­çois Fillon n’a en­re­gis­tré que 19,12% des suf­frages, moins que la moyenne na­tio­nale. À lui comme à ceux qui l’ont pré­cé­dé au sein de la droite UMP et ul­tra­li­bé­rale, Re­né Piot re­proche d’avoir aban­don­né “les pauvres”. “Je ne crois plus trop à nos po­li­tiques, re­gret­tet-il. Je suis dé­goû­té. Dé­çu. Vous croyez qu’ils sont là pour dé­fendre la France? Et pour nous dé­fendre, nous, les pauvres ma­qui­gnons, les pauvres sans dents?” Il res­sert un ra­ta­fia. De l’autre cô­té de la place, au ta­bac À la croix de Lor­raine, vibre la même grogne. Der­rière son comp­toir, Éric vend les pa­quets de ci­ga­rettes par trois. Il rem­place éga­le­ment le bu­reau de poste qui a dé­fi­ni­ti­ve­ment fer­mé le mois der­nier, vend quelques jour­naux

“Le gaul­lisme, on ne l’at­tri­bue plus for­cé­ment aux Ré­pu­bli­cains. Cer­tains vont dire que c’est Du­pontai­gnan, d’autres que c’est Mé­len­chon. Et puis d’autres en­core le re­trouvent dans Ma­rine Le Pen. Ça n’ap­par­tient plus à per­sonne” Pas­cal Ba­bouot, maire de Co­lom­bey-les-deux-églises

et ma­ga­zines, des livres pous­sié­reux sur le gé­né­ral de Gaulle et tout un fa­tras de sou­ve­nirs. Il sert aus­si le ca­fé aux ha­bi­tants du vil­lage. Miette, son chien, es­saye de pas­ser la porte de la re­mise où se trouve sa ma­chine Nes­pres­so. “Chien de gauche, va!” le ba­laie-t-il du pied. Éric est né ici, et sa fa­mille a toujours ap­par­te­nu à cette droite gaul­liste. La der­nière fois que Ni­co­las Sar­ko­zy est ve­nu à Co­lom­bey, sa grand-mère avait 95 ans. Elle vou­lait voir le pré­sident. Alors, il a ins­tal­lé la vieille dame sur un fau­teuil, de­vant le ta­bac. “Il est ve­nu, ra­conte Éric. Il lui a ser­ré la main mais il ne la re­gar­dait même pas, il avait la tête tour­née vers les ca­mé­ras. Voi­là, c’est tout, je crois qu’on a com­pris. Je ne pren­drai plus ja­mais une carte de n’im­porte quel par­ti. C’est plus des gens de notre monde. Quand ils pren­dront une mé­téo­rite dans la gueule, ça leur fe­ra du bien.” Pas­cal Ba­bouot, le maire, a en­ten­du ce dis­cours des di­zaines et des di­zaines de fois. “Je vois les gens per­dus parce qu’il y a un manque de confiance dans la classe po­li­tique. Le ‘tous pour­ris’ a ga­gné”, dit-il. Éric et Jé­rôme, un agri­cul­teur qui vient d’en­trer dans le ca­fé, ne s’en cachent pas: ils ren­voient dé­sor­mais tous les can­di­dats au même étage. Éric: “On a plus par­lé Ca­nard En­chaî­né que po­li­tique du­rant la cam­pagne. Plus de leurs conne­ries que de leurs pro­grammes. Main­te­nant, ils re­tournent leur veste avec Macron parce qu’ils veulent tous une place. Ils se tapent sur la gueule pen­dant des mois et après ils vont al­ler bouf­fer à La Ro­tonde ou au Fou­quet’s en­semble. En Bel­gique, ils ont pas eu de gou­ver­ne­ment pen­dant deux ans, et alors? Ça va pas plus mal.” Jé­rôme: “J’ai pas peur de le dire même s’il fau­drait sur­tout pas qu’elle passe au se­cond: j’ai vo­té pour Ma­rine, pour mon­trer que... J’irai vo­ter Macron, mais c’était un coup de gueule.” Un désar­roi gé­né­ral qui se lit aus­si sur le livre d’or dis­po­sé à l’en­trée de l’église, trans­for­mé en ca­hier de do­léances de l’élec­to­rat de la droite tra­di­tion­nelle et en ré­cep­tacle de la nos­tal­gie d’une époque où la po­li­tique sem­blait plus une af­faire d’in­té­rêt gé­né­ral que de car­rière per­son­nelle. Le 26 avril: “D’où vous êtes, mon gé­né­ral, veillez sur le triste des­tin de notre France.” Même jour: “Cher gé­né­ral, ins­pi­rez nos di­ri­geants à gou­ver­ner avec hon­nê­te­té et jus­tice notre France.” Le 13, Phi­lippe: “Il nous manque une per­sonne de la même trempe ac­tuel­le­ment.” Ou en­core: “Du pa­ra­dis, nous im­plo­rons votre aide pour sau­ver la France. Après l’avoir crié sou­vent, je crie en­core une fois: vive De Gaulle!”

“J’ai l’im­pres­sion qu’on est une autre France”

Charles de Gaulle, né à Lille et éle­vé à Pa­ris, a dé­cou­vert Co­lom­bey-les-deux-églises en 1934. Il cher­chait alors à ac­qué­rir une pro­prié­té entre la ca­pi­tale et la fron­tière avec l’al­le­magne, où sta­tion­nait l’es­sen­tiel des troupes ar­mées fran­çaises. Il vou­lait aus­si of­frir à Anne, sa fille at­teinte de tri­so­mie, un en­vi­ron­ne­ment apai­sé et loin des re­gards. C’est après la Se­conde Guerre mon­diale, lors de sa tra­ver­sée du dé­sert entre 1946 et 1958, que De Gaulle pas­se­ra les plus longs mo­ments en Hau­te­marne, en pro­fi­tant pour écrire. Il consa­cre­ra no­tam­ment au vil­lage les der­nières pages de ses Mé­moires de guerre. “Vastes, frustres et tristes ho­ri­zons, écrit-il. Bois, prés, cultures et friches mé­lan­co­liques ; re­lief d’an­ciennes mon­tagnes très usées et ré­si­gnées ; vil­lages tran­quilles et peu for­tu­nés dont rien, de­puis des mil­lé­naires, n’a chan­gé l’âme, ni la place. Ain­si, du mien. Si­tué haut sur le pla­teau, mar­qué d’une col­line boi­sée, il passe les siècles au centre des terres que cultivent ses ha­bi­tants.” C’est ce même pay­sage, dé­com­po­sé entre le jaune des champs de col­za et le vert fluo des friches, que l’on aper­çoit au­jourd’hui de­puis l’en­trée du mé­mo­rial De-gaulle, inau­gu­ré en 2008 au pied de la croix de Lor­raine. Ce­lui-ci at­tire chaque an­née près

de 100 000 vi­si­teurs et fait la fier­té de Co­lom­bey. En ap­pa­rence, le vil­lage vit bien. Plu­sieurs res­tau­rants dé­diés au tou­risme, des pa­vés soi­gneu­se­ment en­tre­te­nus, un taux de chô­mage de 5,6%, bien in­fé­rieur à la moyenne na­tio­nale. “La qua­li­té de vie au quo­ti­dien, pour ce­lui qui sait s’in­té­grer, est d’une ri­chesse ex­tra­or­di­naire, vante le maire Pas­cal Ba­bouot. On se dé­place, ça ne nous coûte rien. Je vais plus sou­vent au spec­tacle à Pa­ris que bien des Pa­ri­siens eux-mêmes. On a un bâ­ti qui ne nous coûte rien, à 40 ans, les gens sont pro­prié­taires.” Mais peu im­portent les chiffres, ce sont les sen­ti­ments qui comptent. De Gaulle avait réus­si à faire croire à la France qu’elle était un grand pays. Que sa dé­fense de la li­ber­té et de sa sin­gu­la­ri­té la pro­té­ge­rait de la di­lu­tion dans la mo­der­ni­té. Au­jourd’hui, à Co­lom­bey et en Haute-marne, c’est l’im­pres­sion in­verse qui s’est ins­tal­lée. Sté­phane Mar­ti­nel­li, pré­sident du mé­mo­rial, est élu di­vers droite au con­seil gé­né­ral du dé­par­te­ment. Il a vu le sen­ti­ment d’aban­don pro­gres­ser en même temps que la dé­ser­ti­fi­ca­tion et le vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion dans ce qu’il ap­pelle “un ter­ri­toire in­ter­mé­diaire”. Le dé­par­te­ment se par­tage en ef­fet entre les zones agri­coles, comme Co­lom­bey, où la terre est rude et les ren­de­ments faibles, et les val­lées ou­vrières, ma­jo­ri­taires, où pros­pé­rait au­pa­ra­vant une pe­tite et moyenne in­dus­trie pa­ter­na­liste. “Il y avait du mé­tal, du ca­ou­tchouc. Des 500 em­plois qu’il y avait en 1975, il en reste peut-être 50, dit Mar­ti­nel­li. On n’a ja­mais connu la ter­tiai­ri­sa­tion. La Haute-marne a été aban­don­née parce que les po­li­tiques ont re­non­cé à l’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, comme De Gaulle l’avait fait avec le Sud-ouest de la France, par exemple. Quand je vois les mé­tro­poles, le dy­na­misme, les in­gé­nieurs, j’ai l’im­pres­sion que l’on est une autre France.” Il n’y a pas eu d’ef­fon­dre­ment comme dans les mines du Nord ou les usines de Lor­raine. Pas de plan so­cial spec­ta­cu­laire. La Haute-marne s’est écrou­lée à l’abri des re­gards. Les ou­vriers ont per­du leur tra­vail, et les pay­sans se sont ap­pau­vris. “On fait la route en­semble, je te montre, at­teste Jé­rôme. Il y a des pay­sans au­jourd’hui, ils font l’im­passe sur l’en­grais, ils ont plus de quoi le payer. On s’en­dette, et on s’en­dette, on est cons.” En 1965, 43% des ou­vriers fran­çais vo­taient De Gaulle. Cette an­née, seuls 5% ont op­té pour Fran­çois Fillon. L’aban­don de la ques­tion so­ciale et la conver­sion au li­bé­ra­lisme de la droite fran­çaise, loin des idéaux gaul­listes, a trans­for­mé le jeu po­li­tique. Sté­phane Mar­ti­nel­li s’en est ren­du compte dès 2011. Lors de sa pre­mière cam­pagne pour les élec­tions can­to­nales, il avait frap­pé “à toutes les portes du dé­par­te­ment”. Et en avait ti­ré une con­clu­sion: les élec­teurs ou les mi­li­tants UMP ne se re­con­nais­saient guère dans leurs re­pré­sen­tants, les dé­pu­tés Fran­çois Cor­nut-gen­til et Luc Cha­tel, fi­gures d’une droite li­bé­rale et eu­ro­péenne. Le soir, quand il ren­trait chez lui, Mar­ti­nel­li ne pou­vait alors, dé­jà, s’em­pê­cher de pen­ser que tous al­laient fi­nir à l’ex­trême droite. “Mes co­pains de L’UMP me di­saient: ‘Mais non, ils sont chez nous.’ Sauf qu’il y avait ce sen­ti­ment d’aban­don, sur le­quel a très bien sur­fé Ma­rine Le Pen.”

Philippot et sa vi­site an­nuelle

Cer­tains po­li­to­logues ont ana­ly­sé les ré­sul­tats du pre­mier tour de la pré­si­den­tielle comme le nau­frage de la droite fran­çaise, son 21 avril à elle. D’autres, comme Gilles Ri­chard, au­teur de L’his­toire des droites en France (1815-2017), y ont vu au contraire une double vic­toire de la droite et une re­com­po­si­tion à ve­nir du cli­vage po­li­tique sur l’op­po­si­tion mon­dia­listes–pa­triotes: d’un cô­té, un grand par­ti de droite li­bé­rale au­tour d’em­ma­nuel Macron et, de l’autre, l’af­fir­ma­tion d’un pôle conser­va­teur et na­tio­na­liste der­rière le ras­sem­ble­ment Bleu Ma­rine. Une nou­velle confi­gu­ra­tion, pré­dite par Bru­no Mé­gret il y a dé­jà 20 ans, dont le Front na­tio­nal en­tend bien pro­fi­ter pour ra­me­ner vers lui, dans une éton­nante en­torse de l’his­toire, les élec­teurs gaul­listes. De­puis quatre ans, une nou­velle sil­houette hante en tout cas Co­lom­bey. Chaque 9 no­vembre, après les com­mé­mo­ra­tions of­fi­cielles, Flo­rian Philippot vient dé­sor­mais dé­po­ser une gerbe sur la tombe du gé­né­ral. Il ne le fait pas au nom de son par­ti mais à titre per­son­nel, lui qui aime ra­con­ter qu’il est un gaul­liste de toujours. La pre­mière an­née, en 2011, son pas­sage avait été hou­leux: il avait été co­pieu­se­ment sif­flé par des com­pa­gnons de la Li­bé­ra­tion. Ceux-là qui n’avaient pas ou­blié les ori­gines idéo­lo­giques et so­cio­lo­giques du Front na­tio­nal, pié­ti­nèrent les fleurs de Philippot. An­née après an­née, pour­tant, sa pré­sence s’est ba­na­li­sée et le par­ti d’ex­trême droite a pris la place lais­sée libre par la droite dans le monde ru­ral. En no­vembre 2016, plus d’une cen­taine de mi­li­tants fron­tistes sont ve­nus à Co­lom­bey, en vi­site au mé­mo­rial et sur la tombe. Pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle, la can­di­date du Front na­tio­nal, qui fait dé­sor­mais chaque an­née sa ren­trée po­li­tique à Bra­chay, en Haute-marne aus­si, n’a ces­sé de bran­dir l’hé­ri­tage gaul­liste. “Quand c’était Jean-ma­rie Le Pen qui niait l’exis­tence des chambres à gaz, le FN res­tait mar­gi­na­li­sé, ex­pose Ba­bouot. Main­te­nant, c’est de­ve­nu un par­ti de droite dure mais fré­quen­table. Je crois que de­main, on au­ra un FN qui ne s’ap­pel­le­ra plus FN, qui va ve­nir oc­cu­per un es­pace que la droite tra­di­tion­nelle a lais­sé tom­ber.” Sté­phane Mar­ti­nel­li ne s’était en tout cas pas trom­pé. Aux dé­par­te­men­tales de 2015, le Front na­tio­nal a en­re­gis­tré une pre­mière per­cée, avec près de 30% des voix dans le can­ton. Aux ré­gio­nales de 2015, Flo­rian Philippot est fi­na­le­ment ar­ri­vé en tête à Co­lom­bey au pre­mier tour, avec 42,72% des voix. De quoi faire tour­ner la tête de Pas­cal Ba­bouot. “Nor­ma­le­ment, on ne parle pas de ça ici, on n’est pas des exu­bé­rants, ex­pli­quet-il. Là, cer­tains se sont re­ven­di­qués très ou­ver­te­ment du Front na­tio­nal. Ça a cho­qué. On ne re­ven­dique pas ça! Quand tu sais que L’OAS, c’étaient les fo­men­teurs de l’at­ten­tat du Pe­tit-cla­mart contre De Gaulle, c’est cho­quant quand même.” Quelques jours avant le se­cond tour de la pré­si­den­tielle, le maire de Co­lom­bey-les-deux-églises confiait qu’il al­lait dé­sor­mais aux dé­pouille­ments la boule au ventre. “Mais j’au­rai pas 50% de Front na­tio­nal, di­sait-il. C’est im­por­tant. J’en suis sûr. Sûr comme un pro­nos­ti­queur du tier­cé.” Di­manche, à Co­lom­bey-les-deux-églises, le dé­pouille­ment s’est ter­mi­né

suf­frages.•tous à 19h. Ma­rine Le Pen a re­cueilli 54,75% des

“Je ne pren­drai plus ja­mais une carte de n’im­porte quel par­ti. C’est plus des gens de notre monde. Quand ils pren­dront une mé­téo­rite dans la gueule, ça leur fe­ra du bien” Éric, der­rière le comp­toir du ta­bac À la croix de Lor­raine

Li­la, de­vant chez elle.

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