CARTELS

AU MEXIQUE, LES NARCOS ONT UN DIEU NOUS L’AVONS REN­CON­TRÉ

Society (France) - - LA UNE - PAR JOA­CHIM BAR­BIER, À CU­LIACÁN PHO­TOS: JEOFFREY GUILLEMARD POUR

Il a conduit de­puis l’état voi­sin de Du­ran­go pen­dant des heures et fi­na­le­ment re­joint Cu­liacán, la ca­pi­tale du Si­na­loa. Il a ga­ré sa voi­ture, sans gêne, de­vant la pe­tite cha­pelle. Sa femme, en­fin celle qui l’ac­com­pagne ce jour, pré­sente toutes les in­ter­ven­tions de re­cons­truc­tion des bim­bos qui par­tagent la vie des narcos. Lèvres bo­toxées, nez droit, seins et fesses per­pen­di­cu­laires au reste du corps. Lui dit qu’il est dans “le bu­si­ness”. Ils sortent du coffre des bou­teilles de Bu­cha­nan qu’ils posent sur le ca­pot et se servent de grandes doses dans des verres en plas­tique. Au­tour d’eux, d’autres com­mencent aus­si à s’en­ivrer. Il y a Car­los, ve­nu du DF, le dis­trict fé­dé­ral, soit Mexi­co Ci­ty, ti­ré par la manche par sa com­pagne qui a en­ten­du par­ler de l’évé­ne­ment à la té­lé­vi­sion. Car­los, sû­re­ment comme une preuve d’amour ul­time, l’a sui­vie et a char­gé le coffre de bou­teilles de Bu­cha­nan et de bières Te­cate. Il s’est même ac­ces­soi­ri­sé d’une gla­cière à rou­lettes en pré­vi­sion de la pro­ces­sion du len­de­main. À la veille de la sor­tie du buste Mal­verde, ce 2 mai, ils sont dé­jà une bonne cin­quan­taine à se mas­ser dans et de­vant le lieu de vé­né­ra­tion. Une foule hé­té­ro­clite d’ad­mi­ra­teurs où se mêlent des fa­milles de toutes les classes so­ciales, des groupes de jeunes ve­nus pour brin­guer, des in­di­gènes hui­chol en te­nue tra­di­tion­nelle ou en­core des hommes torse nu ta­toués du vi­sage de leur icône, tel “El Buitre”, le Vau­tour, ar­ri­vant lui aus­si de la ca­pi­tale. Il s’est payé le voyage en avion. “Vu le prix du billet, je suis ar­ri­vé presque pieds nus. D’ha­bi­tude, j’ap­porte des cas­quettes, des t-shirts à of­frir à Mal­verde, mais là je n’ai plus rien.” Il est ve­nu ici pour la pre­mière fois il y a seize ans. Il a per­du sa femme ré­cem­ment. Cette an­née, il vient sim­ple­ment qué­man­der “des meilleures condi­tions de vie” à Jesús Mal­verde, connu au Mexique et dans quelques autres pays d’amé­rique la­tine comme le saint des pauvres et des narcos.

“Au­jourd’hui on est gen­tils, mais de­main on peut tuer”

La cha­pelle qui lui est dé­diée res­semble à un mu­sée éso­té­rique où le mys­tique cô­toie le réel, comme si l’on avait ou­vert un gui­chet d’aide so­ciale au mi­lieu de la grotte de Lourdes. Un syn­cré­tisme in­fluen­cé dans son ima­ge­rie par le ca­tho­li­cisme et les croyances in­di­gènes, à la fois ins­tinc­tif et ba­roque, naïf et po­li­tique. Puisque Mal­verde est le saint des pauvres, son temple est le re­flet de leurs pro­blèmes et de leur ma­nière de croire à leurs ré­so­lu­tions. En priant, en ca­res­sant son vi­sage, son front, en ins­tal­lant toutes sortes d’of­frandes pour lui mon­trer amour et res­pect. Il pa­raît que l’ap­pa­ri­tion d’une larme sur son vi­sage si­gni­fie que le voeu est exau­cé. Au­tour de son buste, des bou­quets de fleurs, des bou­gies, des billets d’un dol­lar col­lés aux murs du bâ­ti­ment. Par­tout des por­traits, des pein­tures, des ré­fé­rences à la re­pré­sen­ta­tion de Mal­verde: son cha­peau de ran­che­ro, ses fines mous­taches et son al­lure de Pan­cho Vil­la aris­to­cra­tique. Il y a même une bu­vette dans ce temple, parce qu’il faut bien re­cueillir des fonds pour sou­te­nir les ac­tions de bien­fai­sance. Au-des­sus est per­ché un per­ro­quet qui reste si­len­cieux. Peut-être parce que de­vant l’en­trée se tiennent les boss, ceux qui donnent l’air d’user de l’au­ra de Mal­verde pour ex­pier leurs fautes, leurs actes trans­gres­sifs et s’ap­pro­prier une par­tie de la lé­gende. Dif­fi­cile de dé­ter­mi­ner qui est qui dans cette foule d’adeptes. La proxi­mi­té géo­gra­phique avec le buste du saint dit quelque chose du sta­tut des uns et des autres, par cercles concen­triques. Alors, il faut sur­veiller les at­ti­tudes, éva­luer la ra­re­té du cuir des bottes aux pieds, ne pas man­quer d’iden­ti­fier qui sort les billets de 500 pe­sos de sa poche pour payer les groupes de ma­ria­chis qui chantent ce hé­ros “qui était là pour [les] pro­té­ger quand la loi ne [les] pro­té­geait pas”. Et puis écou­ter les conseils, tel ce­lui de cet homme qui vient de s’age­nouiller de­vant son saint ado­ré: “Au­jourd’hui on est gen­tils, mais de­main on

peut tuer.” Luis An­to­nio Gar­cia Se­pul­ve­da a me­né de longues re­cherches sur l’his­toire de Mal­verde. Il a ten­té de faire le tri dans ceux qui viennent ap­por­ter des preuves d’ado­ra­tion. “Ce que l’on voit en pre­mier en ar­ri­vant ici, c’est l’opu­lence af­fi­chée de cer­tains, dit-il. Des Ro­lex en or, des chaînes en or, des bottes neuves der­nier cri. Et quand vous leur de­man­dez ce qu’ils font, ils ré­pondent: ‘Je vends des voi­tures’ ou ‘Je suis aus­si agri­cul­teur’. En gros, per­sonne ne va te dire les yeux dans les yeux qu’il est un nar­co­tra­fi­quant. Une seule fois, un vieil homme ar­ri­vé en ca­mion­nette est ve­nu me par­ler. Il a dit à l’en­fant pré­sent à cô­té de la cha­pelle: ‘Gar­çon, fais-moi deux bou­gies! Vite!’ Il était char­gé, cou­vert de pous­sière. Il m’a ex­pli­qué: ‘Je me suis re­trou­vé face à des po­li­ciers alors que mon ca­mion était char­gé de drogue. Ils m’ont dit de m’ar­rê­ter, et là j’ai in­vo­qué Mal­verde pour qu’il m’aide. Et le mi­racle est ap­pa­ru! Les po­li­ciers n’ont rien vu.’”

L’homme de Du­ran­go et les pé­li­cans

Mal­verde n’a ja­mais été re­con­nu par l’église, contrai­re­ment à San Ju­das de Ta­deo, adu­lé comme le saint des vo­leurs au Mexique. Im­pos­sible à sanc­ti­fier: trop païen, trop sul­fu­reux. Mal­verde n’est qu’une ani­ma, une âme, à la­quelle on de­mande de réa­li­ser des mi­racles. Sur la fa­çade de la cha­pelle, des plaques de pierre payées par les fa­milles té­moignent de sa bien­veillance et de la force ré­pé­tée de son pou­voir de ré­pa­ra­tion. Il y a celle de la fa­mille Me­di­na Gar­cia, celle des Gal­vez Men­dez, celle des Cas­tro Ro­me­ro, qui tous re­mer­cient le saint de son aide dés­in­té­res­sée, de ses in­ter­ven­tions qua­si di­vines, de ses gué­ri­sons su­bites. Tout le monde semble avoir une bonne rai­son de faire ap­pel à Jesús Mal­verde dans le Si­na­loa, comme au­tant de preuves concrètes du sen­ti­ment d’aban­don de ceux qui ne jouissent pas de la bien­veillance des po­li­tiques. “Si on avait un gou­ver­ne­ment juste et pas cor­rom­pu, tu crois qu’on vien­drait ici de­man­der des mi­racles?” ful­mine El Buitre. Il laisse la ques­tion en sus­pens, puis lâche: “Quand t’as un pro­blème de san­té, c’est plus fa­cile de ve­nir ici que d’ob­te­nir un ren­dez-vous à l’hô­pi­tal.” Le Vau­tour a pris place de­vant le cor­tège qui s’ap­prête à s’en­gouf­frer dans les rues de Cu­liacán. Le buste de Mal­verde a été sor­ti de la cha­pelle et po­sé sur le ca­pot d’un Ford Lo­bo, un énorme 4x4 dont l’ar­rière est rem­pli de bou­teilles d’eau que des en­fants dis­tri­buent aux adeptes. À l’avant, les hommes se sel­fisent, prennent en pho­to l’idole, ac­crochent leur chaîne en or ou leur lourd mé­daillon au­tour de son cou. Le convoi s’ébranle de­vant la foule. Les of­frandes com­mencent. Les bou­teilles de whis­ky Bu­cha­nan, de crème de mez­cal, de bran­dy, sont vi­dées sur le vi­sage de Mal­verde. Les hommes ré­cu­pèrent les fonds de bou­teille en ou­vrant la bouche comme des pé­li­cans. Tout est bon pour re­mer­cier Jesús Mal­verde, et Jesús Mal­verde ac­cepte tout. On lui souffle dans la bouche des vo­lutes de ma­ri­jua­na. On lui a confec­tion­né une guir­lande de billets d’un dol­lar. On dis­tri­bue des col­liers à son ef­fi­gie, des bal­lons pour les en­fants, ju­chés sur le vé­hi­cule. Les mêmes cercles concen­triques de pou­voir, de sta­tuts, que dans la cha­pelle. La voi­ture est sui­vie par un par­ty bus, dans le­quel s’en­tassent un groupe de mu­si­ciens et quelques VIP, dont la fa­mille de l’homme de Du­ran­go. À l’ar­rière, des corps fa­ti­gués, abî­més, clau­di­cants, por­tés par des bé­quilles, at­tendent le mi­racle du jour de la pro­ces­sion. Del­fi­na est ve­nue avec son fils, Jo­sé Gua­da­lupe, at­teint de tri­so­mie 21. Chaque se­maine, la cha­pelle l’aide fi­nan­ciè­re­ment pour le trai­te­ment de ce der­nier, alors elle ne pou­vait lou­per le jour de la pro­ces­sion. Comme Ma­ria Gua­da­lupe, qui pousse le fau­teuil rou­lant de sa fille, in­firme mo­teur et cé­ré­bral. Le fau­teuil, même som­maire et peu confor­table, est un don de la cha­pelle, et donc de Jesús Mal­verde. Mais Ma­ria Gua­da­lupe ai­me­rait plus: qu’on l’aide à fi­nan­cer le voyage aux États-unis né­ces­saire pour trai­ter sa fille. Tout en fin de cor­tège, Cos­mé, une pe­tite femme in­di­gène de 80 ans, est ve­nue pour que son ma­ri, lui aus­si en chaise rou­lante, “se sente mieux”. Ce­la fait 50 ans qu’elle rend grâce à Mal­verde, de­puis que sa fille lui a par­lé de ce

Tout est bon pour re­mer­cier Jesús Mal­verde, et Jesús Mal­verde ac­cepte tout. On lui souffle dans la bouche des vo­lutes de ma­ri­jua­na. On lui a confec­tion­né une guir­lande de billets d’un dol­lar. On dis­tri­bue des col­liers à son ef­fi­gie, des bal­lons pour les en­fants…

“saint très mi­ra­cu­leux qui a im­mé­dia­te­ment ap­por­té la preuve de son exis­tence”. “Un lun­di j’ai dit que je vou­lais que mon fils trouve un tra­vail, et le mar­di il l’a ob­te­nu.” En ce jour spé­cial de pro­ces­sion, Mal­verde est en­core pré­sent. “J’ai de­man­dé à une femme dans la rue un pe­so et elle m’en a don­né 50. Donc, c’est lui!” Et puis voi­ci Mau­re­lio Gomes, père d’une fa­mille d’in­di­gènes he­chos ori­gi­naire du vil­lage de San Andres. “Je suis ve­nu il y a cinq ans, après la mort de mon fils, pour de­man­der à Mal­verde d’at­té­nuer la dou­leur. Et il m’a don­né une fille pour que j’ou­blie la souf­france. Elle a deux mois, nous ne lui avons pas en­core don­né de pré­nom. Nous sommes ve­nus pour la mon­trer à Mal­verde et qu’il nous donne un signe pour sa­voir com­ment l’ap­pe­ler.” Après deux heures d’of­frandes, de mu­sique et d’am­biance de ker­messe sous le ca­gnard de Cu­liacán, le buste de Mal­verde est de re­tour. On sert des ta­males, des pains de maïs cuits à la va­peur, à tous ceux qui ont faim. À l’autre bout de la cha­pelle, c’est l’émeute. Les mères de fa­mille se bous­culent pour bé­né­fi­cier de la dis­tri­bu­tion de jouets pour les en­fants. Jesús Mal­verde est plus que le saint des pauvres et des narcos, se­lon Luis An­to­nio Gar­cia Se­pul­ve­da: “Il est le pro­tec­teur des ban­dits, des mu­si­ciens, des chan­teurs, des gué­ris­seurs, des com­mer­çants, des voya­geurs. Des gi­tans viennent en ca­ra­vane pour se pré­sen­ter de­vant cette cha­pelle. Il est Her­mès pour les Grecs, Mer­cure pour les Ro­mains.”

“Au re­gard de la loi, les tra­fi­quants sont des cri­mi­nels, mais ils nous aident. Tout ce que le gou­ver­ne­ment ne fait pas, eux le font. El Cha­po Guz­man était un bien­fai­teur. On le re­mer­cie et on le res­pecte pour ça”

Jesús Gon­zales

Pen­du à un arbre, le ca­davre des­sé­ché

Que peut-on faire d’autre quand le destin et la fa­mille vous ont at­tri­bué le pré­nom de Jesús? Le nom vé­ri­table de Mal­verde est Jesús Jua­rez Ma­zo. Il est de­ve­nu “le mal vert” parce que, pa­raît-il, il se ca­chait dans les champs de maïs, d’où il pou­vait sur­gir pour tom­ber sur le râble des riches et de leurs biens. Une autre théo­rie, trans­mise de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, af­firme qu’il se re­cou­vrait de feuilles de ba­na­nier pour mieux dis­si­mu­ler son ap­pa­rence avant l’as­saut. Il se­rait né en 1870 et mort le 3 mai 1909, alors que les lea­ders ré­vo­lu­tion­naires ten­taient de sou­le­ver la po­pu­la­tion contre le ré­gime du gé­né­ral Por­fi­rio Diaz. Les his­to­riens, eux, af­firment que rien ne peut ve­nir prou­ver que Jesús Mal­verde ait un jour exis­té. Que le per­son­nage est peut-être le fruit de l’amal­game entre deux autres ban­dits vé­ri­diques, eux, He­ra­clio Ber­nal, du sud du Si­na­loa, et Fe­lipe Ba­cho­mo, ori­gi­naire du nord. Ou qu’il a été to­ta­le­ment in­ven­té. Qu’im­porte la vé­ri­té his­to­rique, la cha­pelle a été construite il y a 44 ans par Eli­gio Gon­zales Leon après qu’il a re­çu la preuve de la force de Mal­verde.

Des an­nées plus tard, son fils, Jesús Gon­zales, ra­conte l’épi­sode dé­ci­sif, de­vant la cha­pelle, tout oc­cu­pé aux pré­pa­ra­tions de la pro­ces­sion: “Mon père a été agres­sé par un groupe de types dans la mon­tagne. Ils lui ont ti­ré des­sus, il a no­tam­ment re­çu une balle dans le pou­mon. Ils l’ont aban­don­né en pen­sant qu’il al­lait mou­rir. Et là, par chance, des po­li­ciers l’ont trou­vé. Il per­dait beau­coup de sang. Dans son dé­lire, il a de­man­dé au sei­gneur Mal­verde de lui ve­nir en aide. Et c’est grâce à lui qu’il s’en est sor­ti.” Re­mis sur pattes, Eli­gio pro­met de construire un lieu de culte pour cé­lé­brer et en­tre­te­nir la mé­moire de Mal­verde. Comme tous les ha­bi­tants de Cu­liacán, il connaît l’em­pla­ce­ment de sa tombe. Ce n’est pour­tant pas une sé­pul­ture digne de ce nom, juste un tas de pierres. Le “ban­dit des mi­racles”, épris avant l’heure d’équi­té so­ciale, au­rait été tué par pen­dai­son sur ordre du gou­ver­neur lo­cal, qui avait exi­gé que son ca­davre reste en­suite pen­du aux branches d’un arbre jus­qu’à ce qu’il des­sèche, afin d’en faire un exemple. De­puis, les ha­bi­tants viennent y je­ter quelques pièces, y dis­po­ser des of­frandes. Le lieu est en­tre­te­nu par Do­na Ama­di­ta. Eli­gio a ins­tal­lé des contai­ners pour re­cueillir l’ar­gent en at­ten­dant d’éri­ger une cha­pelle au­tour du lieu de l’en­ter­re­ment. Mais les au­to­ri­tés re­fusent, sous pré­texte qu’une mai­son ci­vique doit y être construite. Les pel­le­teuses com­mencent à creu­ser le sol. La cour­roie lâche, on la rem­place. Elle casse à nou­veau. On pense à dy­na­mi­ter le sol. Échec. Alors, le gou­ver­neur se dit que la terre du Si­na­loa ne veut pas lâ­cher les restes de son hé­ros, et offre un ter­rain à Eli­gio Gon­zales à quelques di­zaines de mètres, où il au­ra le droit de mon­ter les murs de la cha­pelle. Eli­gio est dé­cé­dé en 2002 après avoir, pen­dant près de 40 ans, in­car­né l’oeuvre bien­fai­trice de Mal­verde au­près des pauvres de la ville et ten­té d’être son digne re­pré­sen­tant chez les vi­vants. Sa fa­mille pour­suit de­puis sa mis­sion et s’as­sure la rente des ob­jets dé­diés au culte du ban­dit des an­nées ré­vo­lu­tion­naires. Les bustes et les sta­tues que l’on pose chez soi, les porte-clés, les pen­den­tifs que l’on s’ac­croche au­tour du cou. Au mi­lieu des étals des mar­chands du temple, on re­trouve aus­si des cas­quettes si­glées de l’acro­nyme C.D.S, pour “car­tel de Si­na­loa”, ou des ba­bioles sur les­quelles le vi­sage de Mal­verde cô­toie ce­lui d’el Cha­po Guz­man, né à 80 ki­lo­mètres au nord de Cu­liacán et dé­sor­mais sous les ver­rous aux États-unis. Une proxi­mi­té que ne cache pas Jesús Gon­zales: “Beau­coup de tra­fi­quants nous aident. Au re­gard de la loi, ce sont des cri­mi­nels, mais ils aiment et rendent ser­vice aux gens, et c’est une très bonne chose. Parce qu’ils exercent un tra­vail dan­ge­reux, qu’ils risquent leur vie et leur li­ber­té. Tout ce que le gou­ver­ne­ment ne fait pas, eux le font. El Cha­po Guz­man était un bien­fai­teur. On le re­mer­cie et on le res­pecte pour ça. C’est ad­mi­rable.” La ca­pi­tale du Si­na­loa a don­né son nom au plus puis­sant car­tel de nar­co­tra­fi­quants du pays. Et donc ré­cu­pé­ré, à tort ou à rai­son, le titre de ca­pi­tale de la nar­co­cul­ture dont la cha­pelle et Jesús Mal­verde as­surent la di­men­sion so­ciale et po­li­tique. Une his­toire d’ap­pro­pria­tion et d’op­por­tu­nisme. “Mal­verde, c’est un ban­dit qui de­vient un saint. C’est un peu le rêve de tous les dé­lin­quants. Et la re­la­tion avec le saint est di­recte. Contrai­re­ment à l’église ca­tho­lique, il n’y a pas de prêtre au mi­lieu. Votre de­mande reste se­crète et per­son­nelle”, jauge Luis An­to­nio Gar­cia Se­pul­ve­da. Pour Gil­ber­to Lo­pez Ala­nis, le res­pon­sable des ar­chives de la ville, la proxi­mi­té des nar­co­tra­fi­quants avec le mythe de Mal­verde est liée à la fois au contexte lo­cal et à une iden­ti­fi­ca­tion par dé­faut: “Les gens ici sont peu at­ta­chés à la re­li­gion ca­tho­lique. Mal­verde, qui est un culte libre, leur convient et leur res­semble. L’image d’un homme de la mon­tagne, fort et re­belle. Ils peuvent fa­ci­le­ment se re­con­naître dans cette image. Et puis, s’ils vont à la cha­pelle, c’est aus­si parce qu’ils sont ex­clus, de par leurs actes et leurs ac­ti­vi­tés, de l’église ca­tho­lique. Mal­verde, c’est un es­pace de sub­sti­tu­tion, no­tam­ment pour ceux qui as­pirent à un rôle im­por­tant dans les or­ga­ni­sa­tions ou ceux qui singent leur style de vie, qui pensent qu’en em­prun­tant les croyances des narcos, ils vont le de­ve­nir.” Tout au long de l’an­née, les groupes de nar­co­cor­ri­do mexi­cains et du Sud des Étatsu­nis viennent en pè­le­ri­nage à Cu­liacán, une marque de res­pect à la di­men­sion po­li­tique et ré­vo­lu­tion­naire des chefs des cartels. Leur mu­sique a beau tour­ner sur un rythme poum-pa-pa-poum proche de la pol­ka, le style folk­lo­rique, po­pu­laire dans tous les États du Nord du Mexique, s’est af­fu­blé des mêmes ver­tus lau­da­trices pour les chefs des cartels que le gang­sta rap pour le style de vie et les ex­ploits des lea­ders des gangs amé­ri­cains. Cette an­née, quelque chose s’est pro­duit. La veille de la pro­ces­sion, ce­lui an­non­cé comme le suc­ces­seur du Cha­po Guz­man, Da­ma­so Lo­pez Nu­nez, sur­nom­mé “le Di­plô­mé”, a été ar­rê­té à Mexi­co. Alors, le len­de­main, dans la cha­pelle de Jesús Mal­verde de Cu­liacán, les chan­teurs lui ont pas­sé un dis­cret “sa­lu­do El Li­cen­cia­do” à la fin de leur chan­son.

“Je suis ve­nu il y a cinq ans, après la mort de mon fils, pour de­man­der à Mal­verde d’at­té­nuer la dou­leur. Et il m’a don­né une fille pour que j’ou­blie la souf­france”

Mau­re­lio Gomes

Jesùs, couche et mé­duses.

Dans la cha­pelle.

At­ten­tion, mé­dia­tor in­ter­dit dans la cha­pelle.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.