DE BRUIT ET DE FU­REUR

Ma­cron, Le Pen, Hol­lande, le PS, les In­sou­mis, les bo­bos, Marseille…

Society (France) - - LA UNE - PAR EM­MA­NUELLE ANDREANI-FACCHIN, MARC BEAU­GÉ ET ALEXANDRE PE­DRO / PHOTOS: RE­NAUD BOU­CHEZ POUR SO­CIE­TY

10 pages d’en­tre­tien to­tal

La vio­lence, le conflit, est-ce na­tu­rel chez vous? Comme chez tout le monde, non?

Beau­coup de per­sonnes n’ont pas be­soin du conflit. Moi non plus. Mais j’ai dû m’y ha­bi­tuer! La vie me l’a in­fli­gé: quand j’étais un pe­tit gosse rapatrié, on me trai­tait de bi­cot! Je n’ai pas peur du conflit. Ceux qui en ont peur sont pué­rils. La vie est faite de conflits, et ceux qui les nient sont condam­nés à les voir re­sur­gir en boo­me­rang à un mo­ment ou à un autre. Mieux vaut les as­su­mer pour pou­voir sor­tir par le haut! La classe moyenne à la li­sière de la classe moyenne su­pé­rieure est la cham­pionne de l’évi­te­ment. Je la re­père très vite. C’est le mon­sieur et la dame qui s’af­folent dès que le ton monte. Ils ont bien tra­vaillé à l’école, ils ont fait les bonnes études, le bon ma­riage, le nombre d’en­fants idéal, ils ont ache­té une voi­ture et une mai­son et ils ont une bonne car­rière. Tout ce qui n’est pas stric­te­ment ra­tion­nel les hor­ri­fie. C’est ty­pi­que­ment le cher­cheur Sa­no­fi. Le cher­cheur Sa­no­fi? Ri­go­lez pas, je les ai vus quand ils sont en­trés en lutte au mo­ment du plan so­cial, en juin 2016. Ils en de­ve­naient lit­té­ra­le­ment ma­lades. Qu’est-ce qu’ils ont de­man­dé dès leur pre­mière réu­nion? Des psy­cho­logues. Je vous jure que c’est vrai. Ils étaient ef­fon­drés. Le conflit pro­vo­quait chez eux un ma­laise ter­rible. En re­vanche, quand je marche chez moi dans le Xe ar­ron­dis­se­ment, un quar­tier po­pu­laire, les gens m’ar­rêtent pour me dire: ‘Je t’ai vu à la télé, t’étais bien’ –‘Et j’ai dit quoi?’ –‘Tu t’es pas lais­sé faire!’ C’est une ver­tu pour eux. Les pe­tites gens, ils n’ont pas tou­jours la ré­par­tie. Te­nir tête, ne pas avoir peur, ne pas se lais­ser faire est alors une ver­tu. Mon at­ti­tude leur plaît.

La stra­té­gie de Ma­cron était in­verse pen­dant la pré­si­den­tielle. Il re­fu­sait que ses mi­li­tants sifflent ses ad­ver­saires et prô­nait la bien­veillance. Les bonnes ma­nières des im­por­tants! Co­mé­die! Ces gens-là vous tuent le sou­rire aux lèvres. Il va nous in­fli­ger les or­don­nances et en­voyer les sa­la­riés au bagne dans deux mois en sup­pri­mant le code du tra­vail. C’est ça, la vraie vio­lence!

Donc, la vio­lence, c’est votre stra­té­gie po­li­tique? Pas la vio­lence, la conflic­tua­li­té. Bien sûr! C’était notre ligne en 2012. Il fal­lait bri­ser l’en­cer­cle­ment. Pour ça, on a mi­sé sur cette stra­té­gie de la conflic­tua­li­té. Tout trans­for­mer en conflit, tout le temps. Parce que c’est ça qui pro­voque la conscience, rompt l’évi­dence. Évi­dem­ment, il y a aus­si du dé­gât: c’est comme un moteur à ex­plo­sion, 80% sont per­dus, mais les 20% res­tants donnent de l’éner­gie. On a convo­qué Sha­kes­peare et l’ex­pres­sion ‘le bruit et la fu­reur’. Ça nous fai­sait bien rire au dé­but. Puis, le ren­de­ment s’est vite ma­ni­fes­té. C’est de­ve­nu une ligne...voyez l’in­verse: écou­tez com­ment parlent les so­cia­listes! Per­sonne ne com­prend rien à ce qu’ils disent. Ils parlent et ne disent rien!

Le pro­blème, c’est que tout ça vous amène à trai­ter Ca­ze­neuve d’’as­sas­sin’. Là, on est dans l’ou­trance. Faux! Je parle d’as­sas­si­nat. Certes, le mot est mal ca­li­bré. Mais mieux que la gre­nade of­fen­sive qui a tué Ré­mi Fraisse. Et puis ce sont deux mots au mi­lieu de trois quarts d’heure de pa­role dans le troi­sième dis­cours de la jour­née, le on­zième de la se­maine! Par­ler de­vient un tra­que­nard ju­ri­dique, dé­sor­mais?

Vous dites que ça vous a échap­pé, que cette for­mule n’était pas pen­sée à l’avance. Vrai­ment? Je pour­rais vous ra­con­ter que j’avais cal­cu­lé tout ça comme le grand stra­tège que je suis. Mais non, pas du tout! Le mot est ve­nu sur

mes lèvres, c’est tout. Je voulais ré­pli­quer parce que Ca­ze­neuve me re­pro­chait d’avoir man­qué au devoir ré­pu­bli­cain en ne di­sant rien contre Le Pen face à Ma­cron. Men­songe hon­teux! Je ré­plique: il a man­qué à son devoir en ne dé­mis­sion­nant pas après la mort de Fraisse. Ce mo­ment est im­pro­vi­sé. Et le nom de Ca­ze­neuve m’échappe. Alors, comme je sais être co­mé­dien, je m’en sors en di­sant: ‘Com­ment vous l’ap­pe­lez ce­lui-là?’

Vous re­gret­tez? Non! Une lutte, c’est une lutte. Je ne baise pas la main qui me frappe. Ce n’est pas moi qui ai lan­cé la po­lé­mique. Or, il y a une règle de base dans la lutte: on ne re­cule ja­mais. Je ne re­grette rien. Au contraire. Parce que 24 heures après, on s’aper­çoit que c’est lui qui s’est mis dans la mouise. Et com­ment je le sais? Parce qu’il dit que si je pré­sente des ex­cuses, il re­tire sa plainte en dif­fa­ma­tion. Il a peur. Il sait qu’il vient de faire une grosse bê­tise. Vas-y, bon­homme: je ne pré­sente pas d’ex­cuses.

Donc, vous dites qu’il n’a pas in­té­rêt à ce que ce pro­cès en dif­fa­ma­tion ait lieu? Évi­dem­ment. Sur le mo­ment, je ne m’en rends pas compte. On se tape. Les mots cré­pitent. Les mé­dias ont un su­jet crous­tillant. Et les mi­lieux des gens qui n’aiment pas la vio­lence ver­bale font écho: ‘C’est pas bien, on doit pas par­ler comme ça, on doit pas le trai­ter d’as­sas­sin.’ À la fin, ça fait une bouillie à tel point qu’en ren­trant de l’école, ma pe­tite-fille dit que sa co­pine lui a lan­cé: ‘Ton grand-père est im­pli­qué dans un meurtre.’ Là, on se dit: ‘J’au­rais pas dû dire ça.’ Sauf que non. Parce qu’à la télé, il faut bien illus­trer cette po­lé­mique, donc on passe des images où on voit des CRS en train de ti­rer des gre­nades of­fen­sives dans un champ. Du coup, ça ré­veille des sou­ve­nirs per­dus. Des tas de gens se disent: ‘Ah ouais, j’avais ou­blié cette his­toire. C’est vrai, ils ont bu­té un môme? Qu’est-ce qui s’est pas­sé?’ Et hop! la plaie est grat­tée. Donc là, Ca­ze­neuve perd le point. Pas moi. Parce que des tas de jeunes éco­los se sont dit: ‘Ah ouais, c’est vrai, ce type-là nous a tué quel­qu’un!’

Le su­jet, ce n’est donc pas Ré­mi Fraisse, pour vous. C’est juste Ca­ze­neuve qui prend pour tous ceux qui vous ont re­pro­ché de ne pas avoir ap­pe­lé à vo­ter Ma­cron… Si, le su­jet, c’est le bi­lan de Ca­ze­neuve. C’est ce­lui du pire gou­ver­ne­ment an­ti­syn­di­cal. En­suite, pour­quoi je ne dis pas de vo­ter Ma­cron? Parce qu’il y a eu les élec­tions ré­gio­nales de 2015. À l’époque, dé­jà, pour le se­cond tour, on n’avait pas don­né de consigne de vote au sens où ils l’en­tendent eux. On avait juste dit: ‘Pas une voix pour le Front na­tio­nal.’ Per­sonne n’avait ré­agi. Donc, deux ans plus tard, le soir du pre­mier tour, je dis que tout le monde sait ce qu’il doit faire. Je veux tes­ter. N’ou­bliez ja­mais que la France in­sou­mise est un lieu de conver­gence entre une gauche ex­trê­me­ment ra­di­cale, celle des quar­tiers po­pu­laires, et des gens plus sen­sibles au pro­fil hu­ma­niste du pro­jet. Ma­cron, abs­ten­tion, vote blanc: tous ces élec­teurs-là ne ré­agissent pas de la même fa­çon. Pour­tant, je dois les gar­der unis. Si j’ap­pelle à vo­ter Ma­cron, ou autre chose, tout vole en éclats. ‘Pas une voix pour le Front na­tio­nal’, tout le monde est d’ac­cord. Et puis, il y a aus­si une ré­flexion à long terme. J’ai in­té­rêt à ce que ce ma­chin, le ‘front ré­pu­bli­cain’, s’en­raye. Cette odieuse ma­chine à tordre les bras qui fait qu’à chaque élec­tion, au se­cond tour, on doit vo­ter contre ses convic­tions. Si on ac­cepte ad vi­tam ae­ter­nam d’être en­fer­mé dans la lo­gique du front ré­pu­bli­cain, tout dé­bat est vain. Pre­nez le Sud-est. On se re­trouve à vo­ter pour Es­tro­si. Ce type ra­conte des hor­reurs qui le mettent à un mil­li­mètre des fa­chos et puis, toi, tu de­vrais le sou­te­nir au se­cond tour et crier: ‘À bas le fas­cisme!’ Et quand un mi­li­tant te dit: ‘Es­tro­si et le FN, c’est pa­reil’, toi, tu de­vrais lui ré­pondre: ‘Mais non, c’est pas tout à fait pa­reil’? Le ré­sul­tat, c’est qu’à la fin tu dé­truits tout ce que tu as construit. Et le coup d’après, le FN pro­gresse en­core.

Toutes les chaînes de télé ont res­sor­ti la vi­déo de votre ap­pel éner­gique à vo­ter Chi­rac en 2002... C’est Jean-luc Mélenchon qui a chan­gé, ou le pays? La­men­table mé­thode! Ce n’est plus le même pays. À l’époque, la pré­sence du FN au se­cond tour était consi­dé­rée comme un ac­ci­dent. De­puis, de l’eau a cou­lé sous les ponts, et les par­tis du sys­tème ont ap­pris à uti­li­ser le FN. C’est de­ve­nu une rente pour eux. En 2002, vous aviez Chi­rac, il était ré­pu­té fai­san­dé mais il a fi­ni à 82%. D’au­cuns ont trou­vé la com­bine gé­niale. Alors, on y re­vient à chaque fois. On fait mon­ter le FN puis on agite la me­nace Le Pen, et même une chèvre gagne l’élec­tion.

“Sur Ca­ze­neuve, je parle ‘d’as­sas­si­nat’. Certes, le mot est mal ca­li­bré. Mais mieux que la gre­nade of­fen­sive qui a tué Ré­mi Fraisse”

Mais vous de­viez vous at­tendre à toutes ces ré­ac­tions hos­tiles. Non, parce que je crois tou­jours que je vais être com­pris. Moi aus­si, j’ai mon cô­té pe­tit bour­geois! Après, il faut voir d’où partent les coups. Ce sont tou­jours les mêmes qui sont sur mon dos.

Et qui est sur votre dos, alors? Ceux que ça ar­range sur le mo­ment. Et les per­ma­nents de l’em­brouille: d’abord, le pré­ten­du­ment ser­vice pu­blic de l’in­fo. C’est Apha­tie, Co­hen, Pu­ja­das… Je les connais tous, un par un. Des so­ciaux-li­bé­raux. La ma­ti­nale de France In­ter, c’est une ca­ri­ca­ture: trois bé­ni-oui-oui du ‘oui à l’eu­rope qui nous pro­tège’ avec Co­hen, Le­grand et Guet­ta. Pour un oui ou un non, vous avez droit à une tar­tine beur­rée à la gloire de la Com­mis­sion eu­ro­péenne. Trois re­pen­tis de l’ex­trême gauche qui bourrent les crânes avec bonne conscience. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils sont là, si­non ils en met­traient d’autres. Donc, je le prends pour ce que c’est: une lutte po­li­tique. Mais qu’est-ce que je peux ré­pondre quand ils disent que je veux sor­tir de l’union eu­ro­péenne pour adhé­rer à l’al­ba, l’al­liance bo­li­va­rienne? C’est tel­le­ment con. Mais cette af­faire a quand même du­ré quatre, cinq jours dans les mé­dias…

Donc, en­core du conflit? Cette fois-ci, c’est l’en­ne­mi qui m’y ra­mène. Je m’en pas­se­rais. Car après 2012, on a vrai­ment ti­ré toutes les le­çons de l’élec­tion, sans conces­sions. Toutes. Et on a consta­té le coût de mon iso­le­ment mé­dia­tique. Mon ana­lyse de la classe mé­dia­tique n’a pas chan­gé. C’est un élé­ment cen­tral du sys­tème qu’il faut dé­truire. Mais on ne peut y ar­ri­ver fron­ta­le­ment. Il faut d’abord ins­tau­rer un rap­port de force. D’où l’idée, qui pa­rais­sait si sau­gre­nue au dé­but, de contour­ner le sys­tème mé­dia­tique of­fi­ciel. Clai­re­ment, ce­la si­gni­fie faire pas­ser ses idées au­tre­ment, at­teindre un tel ni­veau de puis­sance pour que les mé­dias, quand ils sont obli­gés de par­ler de vous, soient te­nus en res­pect. Moi, je n’ai pas mis les pieds à la ma­ti­nale de France In­ter de­puis 2014. Je n’ai pas en­vie d’al­ler m’y faire dé­chi­que­ter. Eux crient au crime de lèse-ma­jes­té. Mais j’en ai ras-le-bol de ces in­ter­views pu­gi­lat où l’un m’at­trape par les che­veux et l’autre me tire

par les oreilles. Donc, au lieu de me­ner une ba­taille fron­tale au coup par coup, on est pas­sés à une ac­tion glo­bale de dé­bor­de­ment.

C’est pour ça que vous avez créé votre chaîne Youtube? Oui. L’idée vient de loin. Je l’ai théo­ri­sée. Les co­pains disent que j’ai une théo­rie sur tout. Pri­mo, pour moi, l’ac­teur de l’his­toire, c’est le peuple. Pas seule­ment la classe ou­vrière, les sa­la­riés. Deu­sio, c’est le ré­seau qui ins­ti­tue le peuple. Les gens de­viennent un peuple quand ils se mettent en ré­seau pour s’ex­pri­mer. À notre époque, les ré­seaux so­ciaux sont l’en­droit es­sen­tiel où le peuple se dé­ploie. Bien sûr, tout le monde n’est pas connec­té, OK. Ce­la étant dit, il y a 32 mil­lions de comptes Fa­ce­book en France! Ne cher­chez pas une plus grande ago­ra, il n’y en a pas. Les sa­cro-saints mar­chés pour les tracts? C’est fi­ni! Il y a deux sortes de mar­chés dans ce pays: ce­lui des très pauvres, qui n’en ont rien à faire de tes tracts, et ce­lui des riches avec qui, de toute fa­çon, tu n’as rien à ga­gner. Les centres com­mer­ciaux? Tout le monde y est mais c’est in­ter­dit d’y trac­ter, c’est pri­vé. Aus­si, quand tu ar­rives de­vant un im­meuble, il y a un di­gi­code et tu ne peux pas en­trer. L’ago­ra s’est consi­dé­ra­ble­ment ré­duite dans le pays. La moindre réu­nion pu­blique va coû­ter un bras, tu mets une lumière, c’est tout de suite 150 eu­ros par pince. Res­tent les ré­seaux so­ciaux, amples et libres. On fait des vi­déos, on parle aux gens. Bon, ça ne du­re­ra pas, ils vont trou­ver un moyen de mettre fin à tout ça. Mais, en at­ten­dant, on contourne le sys­tème mé­dia­tique comme ça. Et comme le ré­seau est un être vi­vant, il se ma­ni­feste aus­si de ma­nière au­to­nome. Notre ac­tion a dé­clen­ché plein d’ini­tia­tives per­son­nelles, que l’on ne contrô­lait pas du tout. On avait dé­jà ob­ser­vé ça chez Ber­nie San­ders –qui clai­re­ment ne com­pre­nait rien à tout ça– pen­dant la cam­pagne américaine. Des émis­sions au­to­nomes étaient ap­pa­rues. San­ders ne leur avait rien de­man­dé. C’est le symp­tôme du fait que le ré­seau est un être vi­vant, ca­pable de pro­duire sa propre ex­pres­sion, ses propres émet­teurs.

Pour­tant, avec la France in­sou­mise, on reste quand même sur un sché­ma très clas­sique. Tout tourne au­tour de vous. On a ré­flé­chi à ça, aus­si. On en joue. Donc, pen­dant un mo­ment, j’ai do­sé les ap­pa­ri­tions mé­dia­tiques. On a ré­duit à deux mé­dias, un écrit et un au­dio­vi­suel, par se­maine. Du coup, comme il fal­lait qu’ils tiennent leurs quo­tas pour le CSA, les mé­dias étaient bien obli­gés d’in­vi­ter d’autres ca­ma­rades.

Sauf que c’est sur­tout vous que l’on a vu… C’était moi le can­di­dat, non? Et ce fut un si long che­min. Il ne faut pas ou­blier d’où on est par­tis. En juillet 2011, je me lève un ma­tin et on me dit que je suis à 3,5% dans les son­dages. Là, je suis bien seul. Je ne ve­nais pas d’un grou­pus­cule, je sor­tais du PS, où en des­sous de 20%, tu n’es rien. En 2017, les choses ont chan­gé. On avait le score de 2012 pour com­men­cer. D’autres noms ont pu ap­pa­raître. Cor­bière s’est mon­tré et il est plu­tôt bon client. Ra­quel Gar­ri­do est quand même une boule de feu sur un pla­teau. Il y a eu Co­que­rel, Si­mon­net et les der­niers ar­ri­vés, Char­lotte Gi­rard et Ma­nu Bompard. À la fin de notre cam­pagne, on a réus­si à faire émer­ger cinq ou six porte-pa­role bien à nous.

Qu’est-ce qui a fonc­tion­né pour que vous par­ve­niez à créer cette dy­na­mique pen­dant la pré­si­den­tielle? Ce qui a été fon­da­men­tal, c’est d’avoir fran­che­ment tour­né la page de tout le bazar du Front de gauche, des car­tels de grou­pus­cules, et d’avoir to­ta­le­ment ou­vert l’ac­tion sur une pla­te­forme in­ter­net ‘La France in­sou­mise’. Elle réunit au­jourd’hui 500 000 per­sonnes, quand même. Avec nos sept mil­lions de voix, c’est la plus puis­sante or­ga­ni­sa­tion po­li­tique du pays

Em­ma­nuel Ma­cron a lan­cé un mou­ve­ment, comme vous. Or, au­jourd’hui, En marche! tend à de­ve­nir un parti clas­sique. Vous ne re­dou­tez pas le même phé­no­mène pour la France in­sou­mise? Le risque existe! Au dé­part, Ma­cron avait un pro­blème po­li­tique com­pa­rable au mien: com­ment bri­ser l’an­cienne scène? Et il a eu une ges­tion de sa pla­te­forme en ligne conforme à son pro­jet cé­sa­rien. Il en a confié les dif­fé­rentes fonc­tions à des en­tre­prises. Il y en a une qui s’oc­cupe des ré­seaux so­ciaux, une autre de ce­ci ou ce­la, et il a un rap­port de com­man­di­taire avec elles. C’est nor­mal, parce que c’est très exac­te­ment conforme à son but. Un sys­tème ju­pi­té­rien, comme il dit. La doc­trine que moi je dé­ve­loppe, c’est le peuple qui de­vient ré­seau. Ce n’est pas du tout la même chose. Dès le dé­but, on a ali­men­té la pla­te­forme de la France in­sou­mise sur la base de la sol­li­ci­ta­tion des vo­lon­taires. On ne sa­vait pas vrai­ment ce que ça al­lait don­ner. Les gens viennent et re­partent se­lon les thèmes abor­dés. Si on pense l’ac­tion de fa­çon né­vro­tique, à l’an­cienne, avec les bons ber­gers et leur ‘ar­mée d’opé­ra’, la pla­te­forme rend fou d’an­goisse. Alors que c’est très ex­ci­tant. Les par­tis, les struc­tures, l’ap­pa­reil et tout le ma­chin, j’ai bai­gné de­dans pen­dant des an­nées. Il a fal­lu que j’opère une ré­vi­sion ra­di­cale de ma vi­sion du com­bat po­li­tique. La pla­te­forme rem­plit toutes les fonc­tions au nom des­quelles le parti est consti­tué. L’ac­tion est li­bé­rée du poids des struc­tures. Reste, pur et dur, le pro­gramme comme su­jet exclusif de l’ac­tion et le feu d’ar­ti­fice des ini­tia­tives se dé­clenche tout seul.

Vous faites le bi­lan d’une cam­pagne réus­sie, qui a per­mis de bou­ger les lignes. Pour­tant, au soir du pre­mier tour, vous aviez l’air bri­sé. Bri­sé, non. Bou­gon, oui. Jus­qu’à la fin, j’ai pen­sé qu’on al­lait y ar­ri­ver.

Vous ya­vez cru jus­qu’à quelle heure? Même après 20h. Les son­dages de TF1 et France 2 ne cor­res­pon­daient pas, les boîtes de son­dages di­saient qu’on était en­core dans un mou­choir de poche et les ré­sul­tats des grandes villes n’étaient pas ar­ri­vés. En­suite, j’ai une ré­ac­tion hu­maine. Une fois qu’on sait que l’af­faire est pliée, qu’il a man­qué 600 000 voix, il faut ab­sor­ber le choc. Parce que ce­la fai­sait une se­maine que je me pré­pa­rais au se­cond tour et j’étais per­sua­dé que j’au­rais plié n’im­porte qui. Ma­cron in­clus. C’est mon ca­rac­tère, je mène le com­bat avec un mo­ral de vic­to­rieux. J’y croyais. À 600 000 voix près, je ré­glais deux pro­blèmes: ce­lui de la nou­velle al­ter­na­tive, que l’on au­rait in­car­née, et Ma­rine Le Pen, qui n’au­rait plus été là. On ne ga­gne­ra ja­mais sans la sor­tir du jeu. C’est à nous qu’elle coûte, pas aux autres. Tout le dis­cours po­pu­laire et une par­tie de la mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire nous ont échap­pé à cause d’elle. Elle nous a usur­pé tant de mots. À la fin de la cam­pagne, c’était gro­tesque. Cette folle com­men­çait à par­ler de pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique à la télé. La sor­tir et l’af­fai­blir, c’est la clé pour nous. Voi­là aus­si pour­quoi je fais la gueule le di­manche soir.

“Je me pré­pa­rais au se­cond tour et j’étais per­sua­dé que j’au­rais plié n’im­porte qui. Ma­cron in­clus. C’est mon ca­rac­tère, je mène le com­bat avec un mo­ral de vic­to­rieux”

Mais vous ne re­con­nais­sez même pas la dé­faite, vous êtes tout de suite dans la ran­coeur… Ran­coeur? N’em­bour­geoi­sez pas tous les com­por­te­ments. Je suis tri­bun du peuple. Quand les miens sont tristes, je suis triste. Je ne vais pas faire l’il­lu­mi­né de po­li­ti­cien content du score et qui ignore les consé­quences de la dé­faite: ‘Je suis content, on a fait tant, et main­te­nant, pas­sons à autre chose.’ Non. Il y a des mil­liers de braves gens qui ont les boules, qui pleurent, et moi, j’ai les boules aus­si et je me re­tiens de pleu­rer. Donc, je dois ex­pri­mer cette dé­cep­tion… J’en ai as­sez de ces psy­cha­na­lyses de comp­toir! Toute mon ac­tion est ju­gée sur ma psy­ché. Avant-hier, il y avait une émis­sion dont le titre était: ‘Mélenchon est-il fou?’ Qui d’autre est-il trai­té comme ça? Bon, il faut sans cesse se sou­ve­nir que tout ça, c’est de la lutte po­li­tique. Si­non, l’acide passe sous l’ar­mure.

“Hol­lande, c’est le genre de gars qui de­vait ar­ra­cher les ailes aux mouches quand il était ga­min. C’est ça, sa psy­cho­lo­gie. Ça l’amuse de rou­ler les gens et de les voir se dé­battre”

En 2012, vous aviez ap­pe­lé à vo­ter Fran­çois Hol­lande au se­cond tour. Vous re­gret­tez? Qu’est-ce que vous vou­liez que je fasse d’autre? On vou­lait sor­tir Sar­ko­zy. La per­sonne ne compte pas. Je m’en moque de Fran­çois Hol­lande. Un pauvre type. La plus émi­nente mé­dio­cri­té du PS des an­nées 2000. La bu­reau­cra­tie sa­tis­faite d’elle-même. Il n’y a rien à en dire! Il n’a ja­mais rien fait. Il était à L’ENA, même pas bien clas­sé. Il est sor­ti de là, est pas­sé d’un poste à l’autre, fon­du dans la gri­saille. Mais il est mar­rant, tou­jours la bla­gou­nette aux lèvres. Per­sonne ne fai­sait at­ten­tion à lui. Au dé­but, il a émer­gé aux cô­tés de Jean-yves Le Drian. Lui, c’est une poin­ture. Jacques De­lors aus­si. Hol­lande por­tait leurs va­lises! Quand Lio­nel (Jos­pin, ndlr) a été nom­mé Pre­mier mi­nistre, on était tous là, au­tour de la table, avec le re­vol­ver, en se de­man­dant qui al­lait le rem­pla­cer. On était prêts à s’en­tre­tuer. Et Lio­nel nous dit: ‘Je pro­pose Fran­çois.’ ‘Ah bon? Bon bah, on se tue­ra la pro­chaine fois.’ C’est comme ça que ça s’est pas­sé. Lio­nel s’est dit qu’il tien­drait la boutique sans his­toire le temps qu’il gagne la pré­si­den­tielle. Per­sonne ne se pré­oc­cu­pait de lui. On dis­cu­tait di­rec­te­ment avec Lio­nel, le grand chef à Ma­ti­gnon. Mais lui, pen­dant ce temps-là, une pe­tite piz­za avec ce­lui-là, des ra­vio­lis avec l’autre, et les fêtes de la Rose par­des­sus tout ça… Il a été au bon en­droit, au bon mo­ment. Il était l’ami de tous les bu­reau­crates du PS. À la fin, ils ont pris le pou­voir au parti, ils se res­sem­blaient tous: la même al­lure, mi­chair, mi-pois­son, tu ne sa­vais ja­mais ce qu’ils vou­laient, à part res­ter en place.

En 2012, Hol­lande vous avait pro­mis d’am­nis­tier des syn­di­ca­listes condam­nés à des amendes, comme Xa­vier Mathieu, ex-dé­lé­gué syn­di­cal de Conti­nen­tal. Il est re­ve­nu sur cette dé­ci­sion. Pour­quoi, se­lon vous? C’est le genre de gars qui de­vait ar­ra­cher les ailes aux mouches quand il était ga­min. C’est ça, sa psy­cho­lo­gie. Ça l’amuse de rou­ler les gens et de les voir se dé­battre. Quand je suis al­lé à l’ély­sée après son élec­tion et que je lui ai ra­con­té l’his­toire de ces syn­di­ca­listes qui ont pris cher, il m’a dit avec fer­veur: ‘Mais tu as rai­son! Je le note!’ Je lui ai ré­pon­du: ‘Ah bon’, puis ra­con­té deux, trois cas dou­lou­reux. Sur le pa­lier –je me sou­viens que c’est quand même un tor­du–, je vé­ri­fie. ‘Fran­çois, la presse nous attend en bas: je peux l’an­non­cer?’ ‘Mais bien sûr, fais-le, ça va m’ai­der.’ Et moi, je des­cends, sur un pe­tit nuage. Pour moi, ça veut dire beau­coup de choses, c’est très im­por­tant. Les com­mu­nistes ont pro­po­sé une loi d’am­nis­tie au Sé­nat puis à l’as­sem­blée. Elle est ren­voyée en com­mis­sion. En­ter­re­ment ga­ran­ti. Il ne vou­lait pas que ça passe. C’est une telle faute contre notre his­toire. Mais tout l’amuse, je n’ai pas la clé. Après cet épi­sode, je ne l’ai plus ja­mais cru, quoi­qu’il dise. J’ai su que c’était un ma­riole.

Vous dé­tes­tez le PS, qui dit en gros: ‘On gou­verne parce qu’on est res­pon­sable, et on est res­pon­sable parce qu’on gou­verne.’ Vous ac­cu­sant donc, en creux, de ne pas l’être. Quelle morgue! Ils sont pi­toyables avec leur: ‘Il ne veut pas gou­ver­ner.’ Je ne sais pas où ils sont al­lés trou­ver ça. Mais si, je veux gou­ver­ner: je suis prêt à le faire. Tout de suite! Mais sur mes bases.

Mais, alors, com­ment avez-vous fait pour res­ter aus­si long­temps au PS? Parce que ce n’était pas le même parti. J’y ai adhé­ré en 1977. Tous les ans, il y avait une ré­vo­lu­tion so­cia­liste dans le monde. Donc, ce qui était bi­zarre, c’était de ne pas être ré­vo­lu­tion­naire. Et il n’y avait pas 50 choix: il y avait le pro­gramme com­mun (un plan de ré­forme si­gné en 1972 entre le PS, le PC et le

Mou­ve­ment des ra­di­caux de gauche, ndlr) ou les gau­chistes. À la fac, j’ai tou­jours été trots­kiste. Quand je suis sor­ti de la fac, je suis en­tré dans le parti de masse. J’avais en­vie d’être avec les masses, moi. Je suis né comme lea­der en mon­tant sur les tables, en par­lant à des di­zaines de co­pains, pas en me réunis­sant à quatre à fumer et à mettre des vir­gules dans les textes! Donc, j’adhère au PS. Dans la dé­cla­ra­tion de prin­cipe, il était mar­qué que le mar­xisme était notre doc­trine et qu’on al­lait faire la ré­vo­lu­tion. Après, j’ai em­bê­té tout le monde pen­dant quatre congrès à em­pê­cher qu’on en­lève le mot ré­vo­lu­tion­naire. C’est à ce parti-là que j’ai adhé­ré. Et on a ap­pli­qué le pro­gramme com­mun!

Au­jourd’hui, vous es­pé­rez en­core que l’aile gauche du PS vous re­joigne? Les Mon­te­bourg, Lie­ne­mann, Fi­loche… Oh, vous avez vu le ni­veau de ce qu’ils ra­content sur moi? C’est de­ve­nu une co­mé­die mor­bide, ils crient à l’uni­té pour or­ga­ni­ser la di­vi­sion. C’est quand même le stade su­prême de la dé­com­po­si­tion, là. L’uni­té? Il n’y a ja­mais per­sonne pour la faire. Be­noît Ha­mon, j’ai en­core dans mon té­lé­phone le der­nier ren­dez-vous au­quel il n’est pas ve­nu. Mais la vérité, c’est qu’ils ne peuvent pas rompre avec le PS! Ils n’y ar­rivent pas. C’est tou­jours le pe­tit bout de pain pour fi­nir le pe­tit bout de fro­mage... Marie-noëlle Lie­ne­mann, elle me fait ça de­puis cinq ans main­te­nant. C’était: ‘At­tends les pro­chaines mu­ni­ci­pales.’ Là, main­te­nant, c’est: ‘At­tends les lé­gis­la­tives.’ Après, il y au­ra les sé­na­to­riales, puis les eu­ro­péennes… En­fin, qu’est-ce qu’on peut faire avec des gens comme ça ? Qu’est-ce qu’ils savent faire, d’ailleurs? Quand est-ce qu’ils ont or­ga­ni­sé une ac­tion de masse? Où? Nulle part. Ils ne savent rien faire à part des congrès, des pé­ti­tions, des col­loques à La Bel­le­vil­loise… Je dis ça et en même temps, j’au­rais tel­le­ment aimé qu’ils soient là. Mais ja­mais! Ja­mais le moindre coup de main, le moindre geste ami­cal! Tou­jours quelque chose qui ne va pas. ‘Eh bah, si Jean-luc était un peu plus comme ça, un peu moins comme ça…’ C’est trop tard.

À quel mo­ment avez-vous fait le constat que le PS s’était dé­ta­ché du peuple, et qu’il fal­lait in­ven­ter ce que Chan­tal Mouffe ap­pelle un ‘po­pu­lisme de gauche’? Je ne suis pas sor­ti un ma­tin de mon lit avec une théo­rie construite. Il y a eu plu­sieurs étapes. En 2010, j’ai écrit un livre in­ter­mé­diaire, Qu’ils s’en aillent tous!, en m’ins­pi­rant de l’amé­rique la­tine. Je suis très at­ten­tif à l’évo­lu­tion des formes que prend l’ac­tion. Je pense que nos so­cié­tés la­tines sont un mi­roir des pays d’amé­rique la­tine: je fais le constat que nous sommes des so­cié­tés de droit écrit, que le li­bé­ra­lisme a fait ex­plo­ser ces so­cié­tés en mi­nant toutes leurs struc­tures ci­toyennes. La ré­plique ar­rive à un mo­ment don­né sous la forme de ‘que se vayan to­dos’, c’est-

à-dire fou­tez tous le camp. Donc, je re­viens avec ça d’amé­rique la­tine, et j’en fais une théo­rie d’ac­tion. Je la pré­sente à l’époque au bu­reau po­li­tique du Parti de gauche. C’était très mar­rant à voir: la salle était coupée en deux. Tous ceux qui avaient moins de 40 ans di­saient que c’était in­suf­fi­sant, qu’il fal­lait mettre: ‘Dé­ga­geons-les!’ Je leur ai ré­pon­du que ‘Qu’ils s’en aillent tous!’ c’était dé­jà beau­coup pour moi. J’ai su le dé­fendre en di­sant que ça ve­nait d’amé­rique la­tine. Mais ‘Dé­ga­gez’, non, ça, je ne sais pas le faire. Et les plus an­ciens di­saient: ‘C’est du po­pu­lisme, ce n’est pas pos­sible, on ne met pas notre cuillère dans cette soupe-là.’ Bref, on vote et on fi­nit par tran­cher que j’ai le droit de pu­blier. Mais je m’en veux de ne pas avoir eu le cran d’al­ler jus­qu’au bout et de mettre ‘Dé­ga­geons-les!’ Parce que c’est ce mot d’ordre qui s’est im­po­sé en­suite par­tout, au Magh­reb puis au Bré­sil. Ce pays nous fas­ci­nait à cause du PT, le parti de Lu­la. Qu’est-ce que c’est? Une coa­li­tion de grou­pus­cules qui ont fu­sion­né à l’an­cienne. C’est ce qu’on a vou­lu faire avec le Front de gauche. Mais c’était dé­jà trop tard. Le ‘dé­ga­gisme’ était dé­jà si violent et les pe­tits par­tis si conser­va­teurs! En France, ce qui bloque tout, c’est le PC qui ne veut pas faire un nou­veau parti. Du coup, il est ob­sé­dé par l’idée de se dé­bar­ras­ser de moi, qui in­carne le dé­pas­se­ment et la sor­tie des ar­ran­ge­ments avec le PS. Le même scé­na­rio a eu lieu en Es­pagne où une par­tie des membres sont sor­tis d’iz­quier­da Uni­da, do­mi­née par le PC, pour créer Po­de­mos. Par­tout, les te­nants de la ligne tra­di­tion­nelle se font dé­cro­cher de la réa­li­té. Exemple: l’in­sur­rec­tion contre les JO au Bré­sil. Les gens étaient dans la rue et di­saient: ‘Pas de foot­ball, de stades, des trans­ports pu­blics!’ C’est un mou­ve­ment po­pu­laire de masse. Mais la gauche tra­di­tion­nelle n’y com­prend rien. Pour elle, ça n’existe pas un mou­ve­ment de gauche contre un gou­ver­ne­ment de gauche! L’éti­quette ne colle pas. Pour­tant, des gens qui ma­ni­festent pour maî­tri­ser leur vie quo­ti­dienne, c’est ce que j’ap­pelle la ré­vo­lu­tion ci­toyenne! La gauche tra­di­tion­nelle ne com­prend les ré­vo­lu­tions qu’à par­tir des usines et du pro­gramme du so­cia­lisme.

Toutes ces ré­vo­lu­tions ci­toyennes dé­marrent dans la rue: les In­di­gnés, Nuit de­bout, Oc­cu­py Wall Street. Mais sou­vent, ça s’ar­rête là parce que comme le dit le théo­ri­cien de Po­de­mos, Ini­go Er­re­jon: ‘Au bout d’un mo­ment, les gens fi­nissent par ren­trer chez eux.’ Vous avez créé un mou­ve­ment avec la pré­si­den­tielle. Et après, quoi? C’est de la pure théo­rie po­li­tique, mais c’est un su­jet très im­por­tant. Toutes ces formes-là de ré­vo­lu­tion, de ce qui se passe après, res­tent à théo­ri­ser. Tout ce­la est neuf. Qu’est-ce qu’on fait avec ces 500 000 In­sou­mis, par exemple? Après la pré­si­den­tielle, on fait quoi? À cette heure, je ré­flé­chis en­core.

En Es­pagne, Po­de­mos, as­so­cié au mi­lieu as­so­cia­tif, a ga­gné plu­sieurs mai­ries. Celle de Bar­ce­lone, par exemple. Est-ce que vous al­lez es­sayer de vous im­plan­ter lo­ca­le­ment? On ver­ra. Moi, j’ai une autre thèse. Je vais à Marseille aus­si pour ça. Je pense qu’il faut ou­blier le vieux sché­ma du so­cia­lisme mu­ni­ci­pal. La re­pré­sen­ta­tion po­li­tique mu­ni­ci­pale est en gé­né­ral sub­cla­quante. Le fait nu­mé­ro un de l’élec­tion pré­si­den­tielle, c’est la des­truc­tion de LR et du PS. Il reste le FN, qui peut écla­ter car il est très lié à l’an­cien sys­tème. Et il y a Ma­cron et nous. Quand une forme s’ef­fondre, ce n’est pas vrai qu’une autre prend la place der­rière. Non, il faut du temps pour que le neuf se for­ma­lise. Donc, je vais à Marseille parce qu’il y a la conjonc­tion de tout en même temps. C’es­tà-dire une classe po­li­tique ef­fon­drée, un bon ni­veau de mo­bi­li­sa­tion so­ciale –ce n’est pas le cas dans tout le pays. Et à Marseille, la classe moyenne cultu­relle et scien­ti­fique a été re­lé­guée. Donc, on a dé­jà deux couches d’ex­plo­sifs qui se su­per­posent: une classe po­li­tique ef­fon­drée –le PS est en ruine, la droite si­dé­rée, parce que son grand chef s’en va–, un haut ni­veau de mo­bi­li­sa­tion so­ciale, avec des gens très proches de mes po­si­tions, et une classe moyenne qui peut sur­gir po­li­ti­que­ment. Et sur­tout, en­fin, Marseille est une des rares villes où il y a des formes d’au­to-or­ga­ni­sa­tion po­pu­laire. Elles sont sous les ra­dars. Je vais dans une rue et les gens disent: ‘Mon­sieur Mélenchon, ici, la rue, c’est nous qui la ba­layons.’ Pour­quoi ça? L’état n’y est plus, la mai­rie n’y est pas,

“N’ou­bliez ja­mais que la France in­sou­mise est un lieu de conver­gence entre une gauche ex­trê­me­ment ra­di­cale, celle des quar­tiers po­pu­laires, et des gens plus sen­sibles au pro­fil hu­ma­niste du pro­jet. Je dois les gar­der unis. Si j’ap­pelle à vo­ter Ma­cron, ou autre chose, tout vole en éclats”

tout le monde s’en fout, on aban­donne les gens. Et qu’est-ce qu’ils font? Il y a cer­tains en­droits, dans le Nord de la France, où les gens se ré­signent : ‘C’est comme ça.’ Eux, à Marseille, ils se sont au­to-or­ga­ni­sés. Et mon pa­ri à moi, c’est que l’étape sui­vante soit celle de l’au­to-or­ga­ni­sa­tion gé­né­rale, la ré­vo­lu­tion ci­toyenne: les gens s’au­to-or­ga­nisent.

Que va-t-il se pas­ser en­suite? Je ne sais pas. Les mu­ni­ci­pales, c’est en 2020 les amis. C’est loin, c’est un autre monde. Entre-temps, il va y avoir un choc so­cial ter­rible. Si les can­di­dats de Ma­cron gagnent, ce se­ra de la bas­ton mé­chante. Sur les fon­da­men­taux, sur le tra­vail. Dur. Ma­cron n’a pas la base so­ciale pour faire ça. Et ce qu’il a ra­mas­sé, ce sont des lob­byistes, des aven­tu­riers, une horde, pas une ar­mée. Tout ça ne tien­dra pas le choc. Nous, même si on perd les lé­gis­la­tives, notre cen­tra­li­té va tout de même nous don­ner les moyens de maî­tri­ser la forme de la ré­plique. Je ne sais pas quel nom ça va avoir, mais ça se­ra for­cé­ment un nou­veau Front po­pu­laire. Avec des forces so­ciales, po­li­tiques et des gens du monde de la cul­ture, des créa­teurs. Il faut que ce soit le sur­gis­se­ment d’une contre-so­cié­té. Contre cette so­cié­té du fric. Quoi qu’ils en pensent, on n’est plus dans les an­nées 90 ou 2000, où les pe­tits jeunes à che­veux go­mi­nés vou­laient être traders. Ce n’est plus vrai. Au­jourd’hui, la ma­jo­ri­té d’entre eux trient avec fer­veur les or­dures à la mai­son, veulent sa­voir ce que mangent leurs gosses, en ont marre de res­pi­rer du die­sel. La contre-so­cié­té est dé­jà émer­gente.

Vous ne croyez pas à l’en­tre­pre­neu­riat? Em­ma­nuel Ma­cron a ga­gné là-des­sus. Comme il est en re­tard sur l’état d’es­prit de la jeune gé­né­ra­tion. La cu­pi­di­té n’est plus le moteur de leurs rêves. Quand il dit que la France doit être une start-up, il est à cô­té de la plaque. Mais c’est ha­bile de sa part. Parce qu’il en­tre­tient des gens dans leurs illu­sions ré­ac­tion­naires. Ça flatte un pe­tit mi­lieu. Mais com­ment ça tient, ça, si les trains se bloquent, si les gens dans les hô­pi­taux disent qu’ils en ont rasle-bol… Et vous au­rez l’évé­ne­ment im­pré­vu. En Tu­ni­sie, c’est le sui­cide d’un jeune qui a dé­clen­ché la ré­vo­lu­tion ci­toyenne. Vous ne pou­vez pas sa­voir quelle se­ra la pe­tite chose qui al­lu­me­ra la mèche…mais elle brûle dé­jà.

Qu’est-ce que vous al­lez faire pen­dant cinq ans si vous per­dez les lé­gis­la­tives: des­cendre dans la rue? Entre autres. C’est mon devoir.

Vous n’avez pas en­vie d’être force de pro­po­si­tion? On l’est da­van­tage que qui­conque dans ce pays avec le pro­gramme L’ave­nir en com­mun. Mais c’est un re­frain de confort pour le sys­tème: vous êtes tou­jours contre tout! Bah oui, je ne vais lais­ser les gens se faire es­so­rer. Dé­jà, on a fait émer­ger une force po­li­tique, on est un des rares pays d’eu­rope à y être ar­ri­vé, avec Po­de­mos en Es­pagne. C’est à nous d’avan­cer, de prendre nos res­pon­sa­bi­li­tés, d’être à la hau­teur du rôle, de cette syn­thèse idéo­lo­gique que je re­pré­sente entre l’éco­lo­gie et le so­cia­lisme tra­di­tion­nel. Avec un groupe par­le­men­taire, on au­ra un ou­til com­plet: le groupe, le mou­ve­ment, et on va être dans l’ac­tion tout le temps. Tout le temps.

“On n’est plus dans les an­nées 90, où les pe­tits jeunes à che­veux go­mi­nés vou­laient être traders. Au­jourd’hui, ils veulent sa­voir ce que mangent leurs gosses, en ont marre de res­pi­rer du die­sel”

À Marseille, le ven­dre­di 2 juin.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.