Mi­gos

À QUOI RES­SEMBLE UNE TOUR­NÉE AVEC LES NOU­VEAUX ROIS DU RAP US? À ÇA

Society (France) - - LA UNE - PAR RAPHAËL MAL­KIN, À RICH­MOND ET DE­TROIT / PHOTOS: RE­NAUD BOU­CHEZ POUR SO­CIE­TY

Si l’on se ré­fère aux dif­fé­rentes ty­po­lo­gies du ga­ba­rit hu­main, Shell pré­sente l’al­lure d’un vrai cos­taud, presque aus­si large qu’il est long, avec des mains grosses comme des pattes d’ours et des pieds qui pointent vers le 50. Il im­pres­sionne, Shell. À At­lan­ta, où il est bien connu des car­re­fours, on l’ap­pelle “Big Shell”. Lors­qu’il em­barque dans sa voi­ture, le géant se plaît tou­te­fois à bran­cher son au­to­ra­dio sur quelque sta­tion FM dif­fu­sant les va­ria­tions mou­che­tées d’un so­lo de jazz ou bien des lignes de can­tiques dé­li­cates. “Lorsque je roule, je ne veux pas de bruit lourd qui me casse les oreilles, sou­rit-il. Il n’y a au­cune chance pour que j’écoute du rap, même si mes en­fants le ré­clament en piaillant.” En plus d’une af­faire de goût, il s’agit ici d’une ques­tion d’hy­giène du corps et de l’es­prit. “Lorsque je ne tra­vaille pas, il faut à tout prix que je me consti­tue un pe­tit pa­ra­dis, un es­pace de calme qui soit loin de ce que je peux vivre le reste du temps. Les rap­peurs, les filles, les voi­tures, et la drogue.” Le reste du temps, quand il tra­vaille donc, Big Shell fond sa car­rure dans un rôle de garde du corps et s’oc­cupe d’as­su­rer les ar­rières de ceux qu’il ap­pelle ses “gar­çons”. Les Mi­gos. Cette fois, il souffle et hausse les yeux, comme s’il n’en fi­nis­sait pas d’être éber­lué: “Ce sont les nou­veaux kids que tout le monde aime. Des vraies stars. Ils ont une vie sa­cré­ment ra­pide, les gens ne s’en rendent pas compte.” Qua­vious Keyate Mar­shall, Kia­ri Ken­drell Ce­phus et Kir­sh­nik Kha­ri Ball à la ville. Qua­vo, Off­set et Ta­keoff à la scène. Alors que le rap n’est plus de­puis long­temps ce genre qui se tient en li­sière des choses qui comptent, les Mi­gos, ve­nus d’at­lan­ta, sont cette tri­ni­té plus vau­doue que sainte qui fas­cine par­tout. La mu­sique, d’abord. Une gomme au sucre ter­rible qui fait bon­dir les fesses. Et puis, il y a ce drôle de geste, le dab, po­pu­la­ri­sé au dé­bot­té à l’oc­ca­sion de la sor­tie de la chan­son Look at My Dab, et au­jourd’hui de­ve­nu gim­mick d’une vis­ta uni­ver­selle, dans la cour de ré­créa­tion, au bu­reau, sur la pe­louse des grands stades, jus­qu’au bal­con de la de­meure de la fa­mille royale nor­vé­gienne, lors­qu’il ya à peine quelques jours, le mi­nus­cule prince Sverre Ma­gnus, 11 ans, en­voyait fi­ler son bras sur le cô­té de­vant les ca­mé­ras du monde en­tier. De­puis qu’ils se sont mis à dé­vo­rer les pre­miers plans au dé­but des an­nées 2010, les Mi­gos n’ont ja­mais pris la peine de chô­mer, pu­bliant près d’une quin­zaine de pro­jets. Par­mi les­quels, à la fin du mois de jan­vier der­nier, Cul­ture, leur deuxième al­bum. Une somme à re­cords: pro­pul­sé di­rec­te­ment à la pre­mière place du top Billboard 100, 390 mil­lions de vues sur Youtube pour le mor­ceau Bad and Bou­jee, 140 mil­lions pour T-shirt. Au­jourd’hui, tout le monde a les Mi­gos dans le vi­seur: un cé­lèbre ma­ga­zine américain les a in­tro­ni­sés maîtres de cé­ré­mo­nie de sa grande fête an­nuelle à Los An­geles ; les pré­sen­ta­teurs des talk-shows, de Jim­my Kim­mel à Jim­my Fal­lon, les veulent avec la tasse à café de leur émis­sion en main ; les émi­nences de la pop, de Ka­ty Per­ry à Jus­tin Bie­ber, les convient le temps d’un mor­ceau ; et même l’ac­teur Do­nald Glo­ver, au mo­ment de ré­cu­pé­rer sa ré­com­pense aux Gram­my Awards, les a ré­cem­ment re­mer­ciés d’avoir pon­du Bad and Bou­jee, “le meilleur mor­ceau du monde”, se­lon lui. Un titre ab­so­lu que Qua­vo, Off­set et Ta­keoff s’ap­pliquent à mettre en scène au cours de cette tour­née dé­mar­rée il y a quelques se­maines et qui, au gré des concerts en­quillés d’un en­droit à l’autre du monde, consti­tue cette fa­meuse “vie ra­pide” dé­peinte par Big Shell.

“Nous sommes les chefs”

C’est un hô­tel bour­geois du centre-ville de Rich­mond, la grande ville uni­ver­si­taire de l’état de Vir­gi­nie, où l’on des­cend gé­né­ra­le­ment pour af­faires. Dans le hall au sol de marbre ci­ré, un vieil homme blanc por­tant la mous­tache et af­fu­blé d’une cas­quette d’ama­teur de golf croise une troupe de Noirs tout droit sor­tis d’une église bap­tiste, une bible sous le coude. Der­rière le comp­toir de l’hô­tel, le concierge, lui, se balance. “Ver­sace, Ver­sace, Ver­sace!” fre­donne-t-il d’un air guille­ret, re­pre­nant là le re­frain en­tê­tant du mor­ceau épo­nyme si­gné il y a quelques an­nées par Mi­gos. “Ils sont là”, fait-il à l’at­ten­tion de l’une de ses col­lègues, sur­prise par son dé­han­ché sou­dain. Du moins y en a-t-il un qui se ta­pit non loin de là. Au fond de ce rez-de-chaus­sée plein d’écho, Big Shell monte la garde, ac­com­pa­gné de son bi­nôme tout aus­si im­po­sant, le dé­nom­mé Big Mike. Der­rière cette mon­tagne à deux som­mets se trouve le fa­meux Qua­vo. De­vant le jeune homme, dont le sour­cil droit est sur­mon­té d’un ta­touage re­pré­sen­tant une cou­ronne comme celle que la reine porte aux échecs, on a dres­sé une table qu’une ser­veuse en noeud pa­pillon est vite ve­nue gar­nir de quelques cuisses de pou­let et d’un choix de plu­sieurs sauces. “C’est cro­quant et tendre à la fois”, note Qua­vo tan­dis qu’il se lèche l’in­dex. Cou­vé du re­gard par sa garde pré­to­rienne, le gar­çon pro­fite d’un mo­ment de pause au beau mi­lieu d’une longue che­vau­chée. Ce soir, il fau­dra jouer sur la scène de l’al­tria Thea­ter. La veille, Qua­vo et ses deux ca­ma­rades étaient à New York et de­main, ils par­ti­ront pour De­troit. Après une lam­pée de cognac, Qua­vo hausse les épaules et s’em­barque dans une drôle de ti­rade: “Ça ne s’ar­rête ja­mais. L’ar­gent n’attend pas, l’ar­gent ne fa­tigue pas. L’ar­gent ne dort pas.” Et il boit en­core en di­sant que “les vrais hommes boivent du cognac”. Der­rière le verre fu­mé de ses lu­nettes rondes, Qua­vo est un gar­çon en mis­sion. “Les gens doivent sa­voir d’où vient tout ce que le monde re­prend et co­pie au­jourd’hui, as­sène-til, en fai­sant val­ser sa cou­ronne à me­sure qu’il hausse les sour­cils. Steve Jobs, on lui a pi­qué des trucs, alors il a fal­lu que le monde com­prenne que tout par­tait de lui. Nous sommes les chefs qui avons ima­gi­né cette re­cette. Le steak que les gens mangent, c’est le nôtre.” De­puis qu’ils sont les Mi­gos, ils n’ont eu de cesse, dit-il, de for­ger et d’in­car­ner cette cul­ture qui fe­rait la chair du co­ol d’au­jourd’hui, le dab et le flow, mais aus­si le reste, les coupes à tresses, les jeans “pat­chés”, “la mode, le style, l’es­prit, la vague”, ces choses im­ma­té­rielles qui se vivent plus qu’elles ne se théo­risent. D’ailleurs, si Mi­gos a choi­si de bap­ti­ser son der­nier disque d’un terme aus­si gé­né­rique que Cul­ture, c’est avant tout pour af­fir­mer haut et fort que ses membres en sont au­jourd’hui

“Les Mi­gos, ce sont les nou­veaux Sex Pis­tols: avec eux, on perd ses repères. Ils ont l’air de vivre dans une autre di­men­sion. On ne sait ja­mais ce qui va se pas­ser dans la se­conde qui suit” Dan­ny Zook, ma­na­ger

“Nous vi­vons dans un monde nou­veau au­quel les an­ciens ne com­prennent plus grand-chose. Ceux-là ne nous in­té­ressent pas. Il faut que nous nous concen­trions sur la jeu­nesse” Qua­vo

les rois in­con­tes­tés. “Tout ça, c’est en nous. C’est dans l’air, c’est tout”, conclut Qua­vo en frap­pant sa paume du bout de son poing, comme s’il crai­gnait de ne pas se faire suf­fi­sam­ment com­prendre. Puis, tout en se grat­tant la panse, il re­luque les quelques filles qui dé­filent à cet ins­tant pré­cis en bor­dure du res­tau­rant de l’hô­tel, et il siffle. Rap­plique alors aus­si­tôt un gar­çon au jean pen­douillant ar­mé d’un té­lé­phone dans chaque main. Je­rel, le com­pa­gnon d’en­fance des trois rap­peurs, que ces der­niers ont adou­bé homme de confiance et à tout faire, qu’il s’agisse de com­man­der quelques cuisses de pou­let en ur­gence ou bien de por­ter un mes­sage à l’oreille d’une grappe d’ad­mi­ra­trices qui pour­raient, plus tard, se consti­tuer en ha­rem d’un jeune roi ca­té­go­rie rap. En at­ten­dant, il y a un em­ploi du temps à res­pec­ter: il est l’heure de re­joindre l’al­tria Thea­ter. Les Mi­gos et leur en­tou­rage se ras­semblent entre les co­lonnes qui an­noncent l’en­trée de l’hô­tel. Au mi­lieu des tou­ristes en­di­man­chés pour la soi­rée, on trouve donc Big Shell et Big Mike, Je­rel, mais aus­si Dju­rel, le DJ du groupe, un type dont les airs d’en­fant ahu­ri, avec ces yeux mi-clos et ces dread­locks qui lui tombent en pa­gaille sur les épaules, sont com­pen­sés par une taille monstre. Dan­ny Zook, le ma­na­ger, lu­tin pâ­lot dont le re­gard écar­quillé tra­hit la né­ces­si­té d’être aux aguets en per­ma­nence dans ce genre de si­tua­tion, est là aus­si. Et puis les rap­peurs, donc: Qua­vo, fa­go­té dans un en­semble en jean cin­tré, le sou­rire il­lu­mi­né par un den­tier cou­leur or ; Ta­keoff, qui porte sur les épaules un t-shirt dé­rou­lant de haut en bas le vi­sage de la Vierge en même temps qu’il tient fer­me­ment en main une grande bou­teille de quelque chose ; et puis Off­set qui, lui, a choi­si de se re­cou­vrir le vi­sage d’un masque de ski mi­nu­tieu­se­ment désaxé, et de por­ter un man­teau aux formes dé­me­su­rées dont les re­flets ar­gen­tés font pen­ser à ces cou­ver­tures de sur­vie uti­li­sées par les pom­piers. Dans le van aux vitres sombres qui trans­porte tout le monde, on ne pipe mot jus­qu’à ce que Qua­vo prenne la pa­role le temps d’une prière, qu’il ré­cite de cette voix rauque dé­sor­mais si connue des clas­se­ments Billboard. “Dieu, mer­ci de nous bé­nir et de bé­nir ceux qui nous suivent. Veille sur nous dans ces mo­ments. Pro­tè­ge­nous si nous af­fron­tons des dif­fi­cul­tés.” Amen.

“Chaque soir, c’est le même cirque”

L’al­tria Thea­ter est un dé­co­rum d’an­tan, avec ces tra­vées gar­dées par des bal­cons aux bor­dures en bois en­lu­mi­nées, qui s’em­pilent les unes sur les autres jus­qu’à une sorte de pou­lailler cou­vé par une cou­pole décorée d’une fresque. Mais la scène qui s’y joue main­te­nant est plus que ja­mais d’au­jourd’hui: c’est la cul­ture qui vient de s’en­gouf­frer. Ils sont noirs et blancs, ont des lu­nettes de so­leil dans l’obs­cu­ri­té, font briller les bi­joux qu’ils ont aux oreilles et au nez, et portent, eux aus­si, des t-shirts flo­qués du vi­sage d’icônes. Ils sont 10 000, peut-être plus –la salle dé­borde. Pos­té dans un coin, des boules Quies vis­sées dans le creux des oreilles et une ser­viette épon­geant une nuque dé­jà en nage, Big Shell chu­chote: “Chaque soir, c’est le même cirque, et chaque soir, je sue.” Lan­cés sur leur mu­sique d’en­fer, Qua­vo ar­pente la scène d’un bout à l’autre en sau­tillant se­lon une valse aux airs de ma­relle, Off­set fait mine de vou­loir plon­ger dans le pu­blic et Ta­keoff ré­ajuste son masque de ski. “Rain drop, drop top!” L’écho des pre­mières me­sures de Bad and Bou­jee mitraille d’un coup les ors de l’al­tria Thea­ter: on chante la fable de ces filles qui font mi­jo­ter de la drogue du bout de leurs armes, et la foule, heu­reuse, s’em­barque dans des ruades, comme s’il ne s’agis­sait que d’un seul corps, énorme et fré­tillant. Un peu plus et des bou­quets de roses fi­lants vo­le­raient dans les airs jus­qu’à ve­nir jon­cher la scène. Bais­ser de ri­deau. “Ce­la fai­sait tel­le­ment long­temps que j’at­ten­dais leur ve­nue à Rich­mond. Les Mi­gos sont ca­pables de m’em­por­ter

comme per­sonne d’autre”, s’épou­mone Ca­sey, jeune fille blonde aux joues roses et chaudes, qui étu­die à la Vir­gi­nia Com­mon­wealth Uni­ver­si­ty. “Ils ont ce style et ce flow, ils ne res­semblent à per­sonne”, tangue de son cô­té Der­rick, agent de sé­cu­ri­té de 20 ans dé­bar­qué des bas quar­tiers de la ville. Une fois leur concert ter­mi­né, les Mi­gos sont ex­fil­trés par leurs anges gar­diens XXL dans une loge au par­quet grin­çant où sont dis­po­sées, sur des tables te­nues par des tré­pieds, quelques bar­quettes de ha­chis ain­si que des bacs rem­plis de bou­teilles de cham­pagne et de cognac. Ta­keoff boit, mais n’a tou­jours pas en­le­vé son masque de ski. Par­mi les Mi­gos, la voix rauque de Ta­keoff semble tou­jours confi­née au troi­sième rang, dans l’ombre de ses deux amis, as­su­ré­ment plus avides de lumière que lui. George Har­ri­son face à John Len­non et Paul Mccart­ney, peut-être. Ce qui n’em­pêche pas, pour au­tant, le gar­çon mas­qué d’avoir quelques émo­tions à li­vrer. “Face à cette foule, j’ai l’im­pres­sion de faire des loo­pings, ça me fait des trucs tout drôles. Ces ga­mins, ce sont eux qui font vivre cette cul­ture. Ils sortent le hip-hop d’une cage, ils font ce qu’ils veulent, ils peuvent avoir les che­veux bleus s’ils en ont en­vie, mur­mure-t-il, avant de ton­ner, ly­rique: De­puis At­lan­ta jus­qu’à l’autre bout de la Terre, nous re­pré­sen­tons la jeu­nesse, nous sommes ses am­bas­sa­deurs.” “Nous vi­vons dans un monde nou­veau au­quel les an­ciens ne com­prennent plus grand-chose. Ils ne savent pas ce qui se passe main­te­nant. Ceux-là ne nous in­té­ressent pas. Il faut que nous nous concen­trions sur la jeu­nesse. Là, nous sommes po­li­tiques”, as­sène à son tour Qua­vo. Même s’il ne faut rien exa­gé­rer non plus: les Mi­gos ont sur­tout l’air de se fi­cher avant tout de boire au­tant que pos­sible la coupe tou­jours plus rem­plie de leur vie. D’ailleurs, Je­rel s’est ac­quit­té de sa mis­sion: dans la loge, l’écuyer a fait en­trer quelques-unes de ces filles qui, plus tôt, criaient des hour­ras en pa­pillon­nant du re­gard. Des grou­pies pour le boys band. Celle-ci, par exemple, avec ses che­veux on­du­lés teints d’une cou­leur blé fi­lant le long de son dos comme des ru­bans d’an­ni­ver­saire. Ou celle-là, te­nue par une bras­sière cou­verte d’un im­pri­mé panthère. Et puis, en­core une autre qui, en plus de ces ta­touages de pattes fé­lines qui lui ha­billent le haut des épaules, porte sur le crâne un chi­gnon à deux boules lui don­nant les airs d’une prin­cesse Leia des fau­bourgs. Par­quées dans un coin de cette loge qui sent plus le ta­bac hu­mide que le cognac, elles at­tendent en si­lence que leurs hôtes, tous oc­cu­pés à pouf­fer comme des éco­liers de préau, daignent leur ac­cor­der un peu d’at­ten­tion. Dé­marre alors une étrange pa­rade mise en branle par les jeunes co­qs: d’un dis­cret clin d’oeil ou bien d’un seul mot, ils in­vitent leurs ca­va­lières à prendre place dans le van qui les ra­mène à l’hô­tel. Rien d’autre: on ne se parle pas, on se touche à peine, la fille re­garde par la fe­nêtre et le rap­peur, lui, fixe l’écran de son té­lé­phone. Et lorsque le bus dé­boule, tard dans la nuit, à l’en­trée de l’hô­tel, la pre­mière sort en tête, avant d’être sui­vie plu­sieurs mi­nutes plus tard par le se­cond, afin que l’on n’y voie que du feu. Ren­dez-vous sur les pa­liers res­pec­tifs des 502, 503 et 504. Dans le hall vide de l’éta­blis­se­ment, Big Shell sou­rit tan­dis qu’il s’éponge une der­nière fois le front: “Mes gar­çons, ce sont des gars bien. Ce sont des jeunes gens qui aiment prendre du bon temps comme n’im­porte qui. Ils ap­prennent les choses de la vie.”

L’in­ti­tu­lé du poste de Dan­ny Zook est re­la­ti­ve­ment suc­cinct. “Je me dé­brouille pour qu’ils soient là où on les attend”, a cou­tume de ré­su­mer le ma­na­ger de Mi­gos. Une simple tâche qui, bien sûr, se ré­vèle pas­sa­ble­ment ar­due. “Les Mi­gos, ce sont les nou­veaux Sex Pis­tols: avec eux, on perd ses repères. Ils ont l’air de vivre dans une autre di­men­sion. On ne sait ja­mais ce qui va se pas­ser dans la se­conde qui suit”, ex­plique dans un souffle ce­lui qui s’est long­temps oc­cu­pé des be­soins de quelques groupes de rock de Na­sh­ville, avant d’as­sis­ter les Mi­gos, dont il s’est fait tatouer sur le bras le mot-clé, “cul­ture”, en guise de ser­ment de fi­dé­li­té. Ce ma­tin-là, par exemple, un avion doit em­bar­quer le groupe dans à peine une heure, et Dan­ny Zook s’échine en­core à re­trou­ver la trace de Qua­vo. Fié­vreu­se­ment, il monte dans les étages, des­cend et puis re­monte, toque aux portes et mul­ti­plie les mes­sages. Dan­ny Zook n’est pas un gou­ver­nant in­faillible: mal­gré ses ges­ti­cu­la­tions, il est ar­ri­vé plu­sieurs fois que les Mi­gos manquent aux de­voirs que leur im­pose leur agen­da. “Lors­qu’on est sup­po­sés dé­col­ler à 8h et que les mecs sont sor­tis du club de strip-tease deux heures plus tôt, c’est tou­jours com­pli­qué.” Gé­né­ra­le­ment, les Mi­gos voyagent en jet. C’est une af­faire pra­tique et une ques­tion de confort, sur­tout dans ces cas im­pro­bables où il faut en­chaî­ner deux shows dans deux villes dif­fé­rentes du­rant la même soi­rée. Las, cette fois, les rap­peurs et leur troupe se sont en­tas­sés au mi­lieu des mor­tels dans un cou­cou de com­pa­gnie ré­gu­lière. Sim­ple­ment parce que le tra­jet du jour se­ra court, fait re­mar­quer Dan­ny Zook. Alors, sous le re­gard in­ter­lo­qué d’hommes cos­tu­més voya­geant avec leur at­ta­ché-case, Big Shell et Big Mike ont fait en sorte de glis­ser leur corps de mam­mouth sur des sièges de la classe économique, tout comme le reste de l’équi­pée, à l’ex­cep­tion des trois rap­peurs qui, eux, ont les hon­neurs de l’avant de l’ap­pa­reil. As­sis l’un der­rière l’autre, la tête mol­le­ton­née dans une ca­puche, ils se sont as­sou­pis d’un trait avant même que l’avion ne dé­colle. Il faut sa­voir faire des siestes pour fon­cer à mille à l’heure.

“Je pour­rais prendre une balle pour eux”

Les Mi­gos volent vers Dé­troit et à vrai dire, il leur se­rait bien dif­fi­cile de comp­ter de tête le nombre de fois exact où ils se sont dé­jà ren­dus sur les rives du lac Mi­chi­gan. Cinq, ou peut-être dix, et même quinze. Un pa­quet, dans tous les cas. Ce qui est cer­tain aus­si, c’est qu’à force de des­si­ner sur la carte de l’amé­rique la forme d’un ser­pent s’en­tor­tillant sur lui-même, les Mi­gos cu­mulent plu­sieurs tours du pays. Alors qu’il y a en­core quelques an­nées seule­ment, les rap­peurs ne connais­saient rien d’autre que les alen­tours du com­té de leur jeu­nesse. Le “Nawf ”, comme ils disent en convo­quant l’ar­got de chez eux. Le com­té de Gwin­nett et la ban­lieue de La­wren­ce­ville, bo­cage pro­vin­cial per­ché au nord d’at­lan­ta. Un en­droit de pa­villons sans fard où l’on entre par des portes avec mous­ti­quaire, et qui se noient par­fois au mi­lieu de champs hir­sutes. Il y a des Noirs, là-bas, mais aus­si des Blancs, des

“Au dé­but, les gens se de­man­daient pour­quoi on res­tait dans notre ban­lieue. Ils se mo­quaient de nous. Per­sonne n’ar­ri­vait à s’ima­gi­ner que l’on pou­vait faire quelque chose” Ta­keoff

La­ti­nos et des Asia­tiques, comme un co­con de tout au mi­lieu de nulle part. “C’est le Nord! tonne Qua­vo. C’est un coin que per­sonne ne connaît. Ceux qui viennent de là-bas ne sont pas comme les autres. On agit dif­fé­rem­ment, on bouge dif­fé­rem­ment, on se fringue dif­fé­rem­ment.” Du temps de leur ado­les­cence, Qua­vo, son cou­sin Ta­keoff et son ne­veu Off­set di­saient dé­jà qu’ils vou­laient faire du rap à grande échelle. Et lorsque leurs voi­sins se sont em­pres­sés de par­tir étu­dier dans les uni­ver­si­tés de grandes villes, eux sont res­tés cam­per dans le ga­rage de la mère de Qua­vo afin d’y bri­co­ler quelques mor­ceaux sur des lo­gi­ciels ré­cu­pé­rés sous le man­teau. “Les gens se de­man­daient pour­quoi on res­tait. Ils se mo­quaient de nous. Per­sonne n’ar­ri­vait à s’ima­gi­ner que l’on pou­vait faire quelque chose”, ra­conte au­jourd’hui Ta­keoff. À La­wren­ce­ville, la pe­tite bande s’est dé­brouillée pour ga­gner sa croûte en traî­nant sur le per­ron d’une mai­son dont on oc­cu­pait seule­ment la cui­sine. Le “ban­do”, du nom de ces gar­gotes de mau­vais au­gure où trônent les pe­tits princes du dé­tail. “Cet en­droit, c’est une vibe. Il ra­conte la né­ces­si­té de réus­sir par tous les moyens, en dé­mar­rant tout pe­tit pour de­ve­nir un géant. Le ban­do, c’est le la­bo­ra­toire où l’on pré­pare ça.” Pour dé­fendre leur boutique, les gar­çons avaient des armes et, dès que leurs caisses étaient pleines, ils se fai­saient beaux pour se faire voir et en­tendre dans les clubs d’at­lan­ta. “On vou­lait payer les DJ, on leur fi­lait des verres à boire et des joints à fumer pour qu’ils passent notre mu­sique, mais au dé­but, ils s’en fi­chaient. On ve­nait du Nord, on n’était per­sonne”, ra­conte le ca­ma­rade Je­rel, dé­jà de la par­tie. Au fur et à me­sure que leurs pe­tites af­faires de­viennent fruc­tueuses, ceux qui se fai­saient dé­jà ap­pe­ler Mi­gos – comme les ami­gos, le so­bri­quet des tra­fi­quants mexi­cains lo­caux– ont rap­por­té de quoi rin­cer tou­jours plus les DJ d’at­lan­ta. Les poches pleines de liasses de mil­liers de dol­lars, ils s’af­fi­chaient sous les meilleurs néons, au Man­sion Elan ou bien à l’ob­ses­sions, dans l’east Side. “Les gens ont com­men­cé à nous re­con­naître. Ils ont com­pris que dans le Nord aus­si, on sa­vait faire des sous, dra­guer des filles et rap­per”, balance Je­rel. Dès lors, les Mi­gos se sont tou­jours ap­pli­qués à rap­pe­ler au monde de quelle chair ils étaient faits, en convo­quant un gim­mick re­pris à cha­cun de leur concert. “Dans quelle di­rec­tion faut-il al­ler?” crient-ils au mi­cro, “Dat Way!” s’en­tendent-ils ré­pondre, comme le nom de l’une de leur chan­son. “Là-bas.” Ce Nord qui les a faits, et qui par­fois les rat­trape. Ces der­nières an­nées, les Mi­gos ont été mê­lés à plu­sieurs fu­sillades im­pli­quant des bandes ri­vales de La­wren­ce­ville. Voi­là pour­quoi Big Shell veille au grain. “Per­sonne ne pour­ra ja­mais ai­mer mes gar­çons comme je les aime, note ce­lui qui a éga­le­ment sur­veillé les ar­rières d’un autre ponte d’at­lan­ta, Guc­ci Mane. Je ne suis pas un simple garde du corps. Je pour­rais prendre une balle pour eux, je pour­rais mou­rir pour eux. Sans au­cun doute. La rue sait ça.”

Pour le coup, cette fois, le Nord, c’est De­troit. Les Mi­gos ont pris leurs quar­tiers au MGM Ho­tel. Une fon­taine fait jaillir de l’eau en gar­gouillant, des en­ceintes crachent des an­nonces comme dans les su­per­mar­chés, et au fond d’un hall car­re­lé, se trouve le ca­si­no. “Je suis un des Mi­gos.” À l’oreille de ce char­gé de sé­cu­ri­té qui lui re­fuse l’accès de la salle de jeu s’il ne daigne pas re­ti­rer sa ca­puche, Off­set su­surre la ligne qui compte de son état ci­vil. L’em­ployé du ca­si­no s’em­presse de le­ver sa bar­rière. Off­set tra­verse alors les al­lées jus­qu’au re­bord en bois d’un ta­pis de rou­lette. “Hier, j’ai joué 100 dol­lars et j’en ai ga­gné 7 000. Je me suis payé des bou­teilles et j’ai fi­ni com­plè­te­ment soûl”, se targue le voi­sin de ta­blée du rap­peur. Un homme af­fu­blé d’une étrange veste de sur­vê­te­ment qui pa­raît ju­rer avec le ci­gare bour­geois qu’il tient entre ses doigts roses po­te­lés. Vi­si­ble­ment en­har­di par son nou­veau com­père, Off­set dé­gaine de sa poche une épaisse bo­bine de dol­lars et la jette sur le ta­pis. Puis frotte les dés, qu’il fi­nit par lan­cer en frap­pant la table de son poing. “Abou­lez l’oseille!” Off­set a fi­na­le­ment re­ti­ré sa ca­puche. Lui n’a connu le suc­cès des Mi­gos que par in­ter­mit­tence. Deux fois ces der­nières an­nées, il s’est re­trou­vé en pri­son. Vol de voi­ture, port d’arme illé­gal et pos­ses­sion de drogue. Un gar­çon émo­tif, aus­si, qui s’est un jour ré­fu­gié au sous-sol de sa mai­son d’at­lan­ta, le coeur triste, pour bi­douiller ses ma­chines et

“L’ar­gent, c’est quoi? Il faut en faire quelque chose d’amu­sant. Je fais en sorte d’avoir de l’ar­gent que je peux ba­lan­cer comme ça, moi” Off­set

tri­tu­rer son mi­cro. “Ma grand-mère ve­nait de mou­rir. J’avais en­vie d’être seul et de faire de la mu­sique sans que per­sonne de l’ex­té­rieur ne m’em­bête. J’en étais presque fou”, souffle-t-il tan­dis que la rou­lette fait tour­noyer le ca­lot du ca­si­no. C’est à Off­set que l’on doit les me­sures de Bad and Bou­jee. D’un coup, il vient de perdre les 40 billets de 50 dol­lars que comp­tait la liasse qu’il a pa­riée. Alors, il re­com­mence: il en­voie sur le ta­pis une nou­velle bo­bine d’ar­gent, frotte les dés, puis les lance sans man­quer de frap­per la table de son poing dans la fou­lée. Ra­té, en­core. Tan­dis qu’une pe­tite foule de ba­dauds l’ayant sou­dai­ne­ment re­con­nu s’est ag­glu­ti­née au­tour du pla­teau, il palpe son pan­ta­lon et fi­nit par dé­ni­cher une énième liasse de billets, qu’il en­voie dans les mains du crou­pier sans y faire vrai­ment at­ten­tion. Per­du, une nou­velle fois. En quelques mi­nutes à peine, Off­set s’est pré­ci­sé­ment dé­les­té de 6 000 dol­lars. Sans sour­ciller. “Mais l’ar­gent, c’est quoi? Il faut en faire quelque chose d’amu­sant. Je fais en sorte d’avoir de l’ar­gent que je peux ba­lan­cer comme ça, moi”, di­til, hi­lare. Parce qu’ils gagnent au moins 50 000 dol­lars par show, très sou­vent le double, et par­fois même le qua­druple, les Mi­gos peuvent ef­fec­ti­ve­ment se per­mettre de ba­lan­cer de la bo­bine à tout va. Il n’y a qu’à voir la den­telle lui­sante qui pend à leurs poi­gnets, orne leurs gorges et leurs poi­trines. Lors d’un pas­sage ré­cent de­vant le comp­toir du joaillier newyor­kais Avianne, Qua­vo a fait faire sur me­sure une co­pie tout en dia­mants de cette pe­tite sou­ris, hé­roïne du film de Dis­ney, Ra­ta­touille. Tout en lui ajou­tant une touche per­son­nelle: une paire de lu­nettes aux verres ronds ain­si qu’une chaîne au cou. “C’est Ra­ta­touille Qua­vo, ri­gole le rap­peur. C’est le truc le plus ri­di­cule que j’aie ache­té, mais en même temps, ce­la veut dire que je suis le chef. C’est vrai, quelle autre sou­ris porte une chaîne?” Les Mi­gos vou­draient être autre chose que des rap­peurs. D’ailleurs, ils ne disent ja­mais qu’ils font du rap. Sous le haut pla­fond du Ma­so­nic Temple de De­troit, de­vant ce pu­blic hu­mide qui tangue comme ceux af­fron­tés les soirs pré­cé­dents, les Mi­gos re­jouent en­core le nu­mé­ro de ce qu’ils disent n’être rien d’autre que de la “mu­sique uni­ver­selle”. “Nous, on fait de tout. On rappe et on chante, on fait de la pop. On est des stars”, aime dire Ta­keoff. Dans le genre, les Mi­gos confessent aus­si avoir un mo­dèle. C’est une An­glaise aux robes bouf­fantes. “On a en­vie d’être Adele. Elle est si forte. Il faut ab­so­lu­ment que l’on se dé­brouille pour faire un mor­ceau avec elle, jouer sur le même ter­rain qu’elle, dit Qua­vo, avant de se de­man­der presque aus­si­tôt: J’ai­me­rais bien sa­voir quel est son ban­do à elle.”

Mi­nuit est pas­sé de­puis long­temps et les Mi­gos, qui ont re­joint leur loge, de­vront bien­tôt quit­ter le Ma­so­nic Temple pour re­joindre les sièges en skaï d’un club de strip-tease de ban­lieue où on les a an­non­cés il y a plu­sieurs heures dé­jà. Il y a en­core des filles dans la pièce. Qua­vo trempe ses lèvres dans un large go­be­let en po­ly­sty­rène, dans le­quel bulle un jus de cou­leur re­haus­sé de quelques gouttes d’un pro­duit en fla­con. Entre deux gor­gées de cette po­tion qui semble lui faire tour­ner de l’oeil, il tire aus­si sur cette longue ci­ga­rette. Af­fa­lé sur un fau­teuil croû­té, il fait signe d’un re­vers de main à l’une des jeunes filles de ve­nir s’as­seoir sur ses ge­noux. S’exé­cu­tant, celle-ci lui sou­rit et lui in­dique qu’elle s’ap­pelle Brit­ney, et qu’elle le lui avait même dé­jà dit une pre­mière fois un peu plus tôt, lors­qu’ils étaient en­core de­bout. Qua­vo ne dit rien. Il dort.

Table for one.

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