Le ca­ca, mé­di­ca­ment mi­racle?

Uti­li­sée pour gué­rir des ma­la­dies in­tes­ti­nales, la greffe de ca­ca s’im­pose pro­gres­si­ve­ment dans le monde mé­di­cal. Et pour­rait même soi­gner des pa­tho­lo­gies com­por­te­men­tales comme l’au­tisme, la dé­pres­sion ou Alz­hei­mer. Vrai?

Society (France) - - DOCTISSIMO - – FLORIAN CADU

Ils ont entre 7 et 16 ans et ils aiment les smoo­thies. Alors, quand le mé­de­cin leur a de­man­dé d’en dé­gus­ter ré­gu­liè­re­ment pen­dant deux mois pour le compte d’une étude scien­ti­fique, ils ne se sont pas pri­vés. Sauf qu’ils avaient ou­blié un dé­tail. Dans leurs bois­sons se trou­vaient quelques ajouts in­ha­bi­tuels: des mi­crobes in­tes­ti­naux. Au­tre­ment dit, les smoo­thies conte­naient des élé­ments pré­le­vés dans… du ca­ca. Quelques jours plus tôt, les 20 mêmes en­fants, at­teints d’au­tisme, avaient car­ré­ment su­bi une greffe de selles. “Une trans­plan­ta­tion de mi­cro­biote fé­cal”, pré­cise le pro­fes­seur Phi­lippe Sek­sik, gas­troen­té­ro­logue à l’hô­pi­tal Saint-an­toine, à Pa­ris, qui ex­pé­ri­mente lui aus­si la tech­nique de­puis des an­nées. Le pro­cé­dé est simple: après que le tube di­ges­tif du pa­tient a été la­vé, des ex­cré­ments sous forme li­quide sont en­voyés dans la zone in­tes­ti­nale par voie anale ou na­sale à l’aide d’un tuyau. L’“opé­ra­tion” dure moins d’une heure et l’heu­reux élu n’a même pas be­soin d’être en­dor­mi. Les ef­fets sont sou­vent très ra­pides. Les symp­tômes gas­tro-in­tes­ti­naux, comme la consti­pa­tion ou la diar­rhée, ont en ef­fet di­mi­nué de 80% pour la ving­taine d’en­fants au­tistes trai­tés en 2016 par les smoo­thies. Des ré­sul­tats guère éton­nants, quand on sait que la greffe de ca­ca est dé­jà lar­ge­ment uti­li­sée pour un autre cas pré­cis: la lutte contre le clos­tri­dium dif­fi­cile. Cette bac­té­rie, qui pro­voque de sé­vères com­pli­ca­tions gas­troin­tes­ti­nales, re­pré­sente la cause prin­ci­pale des in­fec­tions no­so­co­miales. Aujourd’hui, “la trans­plan­ta­tion de mi­cro­biote fé­cal fonc­tionne dans 90% des cas pour la trai­ter”, s’en­thou­siasme Phi­lippe Sek­sik. À titre de com­pa­rai­son, les an­ti­bio­tiques re­com­man­dés au­pa­ra­vant ne don­naient que 20 à 25% de ré­sul­tats po­si­tifs.

Alors, quel est le se­cret du ca­ca? “Notre tube di­ges­tif pos­sède un nombre in­cal­cu­lable de mi­croor­ga­nismes –bac­té­ries, vi­rus, cham­pi­gnons… Ils sont dix fois plus nom­breux que les cel­lules hu­maines et 99% sont utiles, dé­taille le mé­de­cin. Cet en­semble de mi­croor­ga­nismes re­trou­vés dans les selles, ap­pe­lé mi­cro­biote, per­met de pro­té­ger contre les pa­tho­gènes ex­té­rieurs et les in­flam­ma­tions.” Une flore in­tes­ti­nale “étran­gère” trans­fu­sée dans un cô­lon aide donc à com­battre les mau­vaises bac­té­ries qui au­raient réus­si à s’y in­crus­ter. Folle dé­cou­verte? Pas vrai­ment. “Les trans­plan­ta­tions de selles existent en Chine de­puis le ive siècle”, as­su­rait Tim Spec­tor, pro­fes­seur de gé­né­tique au King’s Col­lege de Londres, dans The Con­ver­sa­tion. En Oc­ci­dent, les pre­mières ex­pé­riences sé­rieuses datent de l’après-se­conde Guerre mon­diale, mais les ré­sul­tats n’ont pu être vé­ri­ta­ble­ment confir­més qu’en 2012. De­puis, le mi­cro­biote fé­cal a été re­con­nu comme un mé­di­ca­ment par l’agence na­tio­nale de sé­cu­ri­té du mé­di­ca­ment et des pro­duits de san­té en 2014, et un Groupe fran­çais de trans­plan­ta­tion fé­cale a même vu le jour. De plus en plus de banques de selles ouvrent éga­le­ment leurs portes en Amé­rique. À Open­biome, la plus grande d’entre elles, les don­neurs –vo­lon­taires et sains– sont ré­mu­né­rés 40 dol­lars et les ex­cré­ments sont di­lués puis conge­lés, pour en­suite être en­voyés aux struc­tures de san­té. “Dès que j’ai be­soin d’un échan­tillon, j’ap­pelle l’hô­pi­tal et il le dé­con­gèle. L’échan­tillon, qui peut res­ter conge­lé six à 24 mois, res­semble à des selles li­quides. Ça n’a rien de vrai­ment dé­goû­tant, mal­gré une lé­gère odeur, té­moigne Ste­ven Ingle, mé­de­cin pour une cli­nique pri­vée en Alas­ka. Nous pla­çons en­suite le conte­nu dans des se­ringues et nous l’in­jec­tons dans l’in­tes­tin du pa­tient pen­dant une coe­lio­sco­pie.” Open­biome planche éga­le­ment sur des gé­lules d’ex­cré­ments, nom­mées “crap­sules”, à in­gé­rer par voie orale. Au-de­là, la greffe fé­cale pour­rait bien­tôt jouer en­core d’autres rôles. Dia­bète, obé­si­té, dé­pres­sion, spon­dy­lar­thrite an­ky­lo­sante, ma­la­die de Crohn ou d’alz­hei­mer, can­cer… Les études s’en­chaînent et les ré­sul­tats s’avèrent tou­jours plus pro­met­teurs. “Il faut que nous avan­cions, dé­balle Phi­lippe Sek­sik, car nous sommes au dé­but de quelque chose de très grand!”

Après que le tube di­ges­tif du pa­tient a été la­vé, des ex­cré­ments sous forme li­quide sont en­voyés dans la zone in­tes­ti­nale par voie anale ou na­sale à l’aide d’un tuyau

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