Le nou­veau dé­tec­tive

Pro­fes­seur de sciences et de tech­no­lo­gie de l’in­for­ma­tion à l’uni­ver­si­té d’ari­zo­na, Hsin­chun Chen a in­ven­té Ana­crim, le lo­gi­ciel qui vient de per­mettre aux po­li­ciers fran­çais d’ef­fec­tuer une gi­gan­tesque avan­cée dans l’en­quête sur la mort du pe­tit Gré­go­ry.

Society (France) - - COLD CASE - – RAPHAËL MALKIN

Comment est né votre lo­gi­ciel? Dans les an­nées 90, je ré­flé­chis­sais à la ma­nière d’éla­bo­rer une bi­blio­thèque di­gi­tale ain­si qu’un ou­til de re­cherches. L’un de mes étu­diants était éga­le­ment of­fi­cier de po­lice. Il s’ap­pe­lait Ben Co­chran. Un jour, il est ve­nu me voir en me pro­po­sant d’adap­ter mes tra­vaux de re­cherches aux be­soins de la po­lice. Il m’a ex­pli­qué qu’au cours de sa car­rière, il n’avait ja­mais vrai­ment réus­si à s’en sor­tir avec toute cette pa­pe­rasse que consti­tuaient les pro­cès-ver­baux ré­di­gés par les po­li­ciers, que ce­la com­pli­quait le tra­vail de re­cou­pe­ment d’in­for­ma­tions. En trois jours, on a donc ré­di­gé en­semble une de­mande d’aide fi­nan­cière, qui nous a per­mis de le­ver 1,7 mil­lion de dol­lars. Avec les­quels on a dé­ve­lop­pé Co­plink (aujourd’hui com­mer­cia­li­sé en France sous le nom Ana­crim, ndlr).

Que per­met­tait votre ou­til exac­te­ment? L’idée était de dé­ve­lop­per une pla­te­forme qui puisse re­grou­per un maxi­mum d’in­for­ma­tions et éta­blir des as­so­cia­tions entre elles. C’était une vé­ri­table nou­veau­té. D’une part, parce que les po­li­ciers tra­vaillaient en­core beau­coup sur pa­pier, ce qui ren­dait donc le temps d’en­quête très long. Et d’autre part, parce qu’il exis­tait une im­per­méa­bi­li­té entre les don­nées col­lec­tées par les dif­fé­rentes agences. À Tuc­son, par exemple, il n’y avait pas de par­tage d’in­for­ma­tions entre les ser­vices de la po­lice mu­ni­ci­pale et ceux du shé­rif. Il était im­pos­sible d’éta­blir des connexions entre les deux mil­lions de rap­ports de po­lice. Pour éta­blir notre ou­til, il a fal­lu scan­ner des do­cu­ments, re­grou­per toute une sé­rie de don­nées sur des in­frac­tions à la cir­cu­la­tion, des af­fi­lia­tions à des gangs, des condam­na­tions pour bra­quage ou agres­sion sexuelle, etc. On pou­vait éga­le­ment par­ta­ger chaque pro­cès­ver­bal et les notes per­son­nelles de po­li­ciers liées aux dif­fé­rents dos­siers en cours. Le but était de pou­voir éta­blir des liens entre toutes ces don­nées. De cette ma­nière, par exemple, le sys­tème pou­vait iden­ti­fier si deux per­sonnes ap­pa­rais­saient dans des cas si­mi­laires, uti­li­sant à chaque fois la même arme ou bien le même vé­hi­cule. C’est comme Ama­zon qui pro­pose des idées d’achats en se ba­sant sur les pro­duits que l’on a dé­jà ache­tés. Sauf que nous, on a ima­gi­né ce sys­tème dix ans avant le suc­cès d’ama­zon.

Quels ont été les pre­miers ré­sul­tats? Je me sou­viens de cette sé­rie de bra­quages. Grâce à Co­plink, on s’est ren­du compte que les cou­pables se dé­pla­çaient au gré de leurs mé­faits d’ouest en est, et qu’ils agis­saient chaque fois un peu plus tard. La po­lice a donc ci­blé une zone dans la­quelle un nou­veau bra­quage pour­rait se pro­duire, tout en se ca­lant sur un ho­raire pré­cis. Et ce­la n’a pas man­qué: ils ont fi­ni par ar­rê­ter leurs hommes en fla­grant dé­lit. Mais c’est en 2002 que Co­plink a vé­ri­ta­ble­ment at­ti­ré l’at­ten­tion. La po­lice a fait ap­pel à nous pour ré­soudre l’af­faire du sni­per de Wa­shing­ton, qui tuait des gens dans la rue au ha­sard avec un fu­sil (John Al­len Mu­ham­mad, qui a tué dix per­sonnes en 2002 avec la com­pli­ci­té de Lee Boyd Mal­vo, ndlr). Les en­quê­teurs se noyaient dans leurs in­for­ma­tions. On a fait re­mar­quer qu’une même voi­ture avait été ar­rê­tée plu­sieurs fois par la po­lice dans les en­vi­rons des meurtres, et peu de temps après qu’ils se furent pro­duits. Il s’agis­sait de la fa­meuse Che­vro­let Ca­price bleue des as­sas­sins. Avec le temps, on a fi­ni par ap­pe­ler Co­plink ‘le Google de la po­lice’. Puis, on l’a ven­du à IBM.

Di­riez-vous que vous avez ré­vo­lu­tion­né le tra­vail de la po­lice? Co­plink ne donne pas la vé­ri­té, il donne des re­com­man­da­tions, des op­tions de re­cherche qu’il faut, bien sûr, vé­ri­fier en­suite et re­cou­per. Et il existe des cas où la ma­chine a pu se trom­per, parce qu’elle n’a pas sai­si cor­rec­te­ment le sché­ma des don­nées, ou parce qu’un pro­cès-ver­bal contient des er­reurs de lieu, d’ho­raire, ou tout sim­ple­ment de frappe. Donc, on ne peut pas se re­po­ser seule­ment sur la ma­chine.

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