La nuit du chas­seur

Dans la nuit du 8 au 9 jan­vier 2013, Cons­tant De­lis a tué sa femme d’un coup de ca­ra­bine. De­vant le juge, il a plai­dé l’ac­ci­dent. Cons­tant au­rait vou­lu tuer un re­nard. Con­vain­cant?

Society (France) - - PORTRAIT - PAR SANDRINE ISSARTEL, À NANCY / ILLUSTRATIONS: CHARLOTTE DELARUE POUR SO­CIE­TY

“Mon pa­pa, je ne veux pas qu’il re­tourne en pri­son. Per­sonne ne veut qu’il y re­tourne.” À la barre, P., jeune femme de 17 ans, est ve­nue prendre la dé­fense de son père. C’est pour­tant lui qui, dans la nuit du 8 au 9 jan­vier 2013, a ôté la vie à sa mère d’un coup de ca­ra­bine. “C’était un ac­ci­dent, in­siste la jeune fille. Il vou­lait ti­rer sur un re­nard et elle est pas­sée de­vant.” C’est, à la vir­gule près, la ver­sion que li­vre­ront à la barre l’ac­cu­sé lui- même, les membres de sa fa­mille, dont ses propres filles, les amis et le cu­ré. De l’avis de tous, Cons­tant De­lis ai­mait beau­coup trop sa femme, Ma­rie-jeanne, pour la tuer. À 00h03, ce soir-là, P. a pré­ve­nu les se­cours. “On a été ap­pe­lés pour une femme in­cons­ciente avec sai­gne­ment anal, se sou­vient la doc­teure So­phie Tor­tuyaux, ur­gen­tiste. Ce n’est qu’une fois en route que l’on a ap­pris qu’il s’agis­sait d’une bles­sure par arme à feu.” Le jeune mé­de­cin n’est pas ras­su­ré de se rendre chez les De­lis. Les pom­piers non plus. “Sur le tra­jet, j’ai dit à mes col­lègues que l’on al­lait avoir des dif­fi­cul­tés”, rap­porte l’un d’eux. La fa­mille, is­sue de la com­mu­nau­té des gens du voyage, in­trigue, voire ef­fraye. À leur ar­ri­vée, les frères et soeurs de Cons­tant De­lis ain­si que plu­sieurs de ses filles sont dé­jà sur place. Il fait nuit noire à Gé­mon­ville, pe­tit vil­lage de 72 ha­bi­tants à une cin­quan­taine de ki­lo­mètres de Nancy, en Meurthe-et-mo­selle. La fa­mille De­lis vit dans un mo­bile home à la li­sière de la fo­rêt. Il n’y a pas d’éclai­rage pu­blic. Sur le sol de la vé­ran­da, une femme gît face contre terre, dans une flaque de sang. Les traces de­vant la porte at­testent que le corps de la vic­time a été traî­né de l’ex­té­rieur jus­qu’à l’in­té­rieur du mo­bile home. Cons­tant De­lis est as­sis. Mu­tique et ivre. Près de lui, une ca­nette de bière ex­plo­sée. L’une des vitres de la vé­ran­da a été bri­sée. “On s’est dis­pu­tés, elle m’a mis un coup de canne et puis voi­là”, ex­plique Cons­tant De­lis au mé­de­cin qui tente de ra­ni­mer sa femme. “Et puis voi­là quoi? Vous lui avez ti­ré des­sus?” de­mande-t-elle. “Oui”, lui ré­pond-il, dé­si­gnant la ca­ra­bine ap­puyée contre la cui­si­nière. Peu ras­su­ré, le mé­de­cin at­ten­dra l’ar­ri­vée des gen­darmes pour pro­non­cer le dé­cès de la vic­time.

Plus de pé­tard pour ef­frayer le re­nard

Dans le coin, tout le monde connaît les De­lis. Les pa­rents de Cons­tant, des van­niers, se sont sé­den­ta­ri­sés à Gé­mon­ville en mai 1968. “On les cô­toie ré­gu­liè­re­ment aux ur­gences. Leur prise en charge s’est dé­jà avé­rée dif­fi­cile, no­tam­ment en rai­son de l’im­pul­si­vi­té de cer­tains”, ex­plique le mé­de­cin. Cons­tant De­lis, dit “Tin­tin”, a ren­con­tré son épouse en 1985. Ils se sont ma­riés en 1990 et ont eu six filles. Les deux plus jeunes, P. et S., vi­vaient avec eux au mo­ment des faits, alors âgées de 13 et 7 ans. “Mes pa­rents s’ado­raient, ils fai­saient tout en­semble”, ra­conte P.. Cons­tant De­lis n’a au­cun di­plôme, au­cune qua­li­fi­ca­tion. Han­di­ca­pé de­puis un grave ac­ci­dent de la cir­cu­la­tion en 1982, il est in­va­lide à 80%. Bien que se dé­pla­çant dif­fi­ci­le­ment, il “fai­sait du bois”, bri­co­lait des voi­tures, don­nait de temps en temps un coup de main aux agri­cul­teurs du coin. Sa femme, elle, s’oc­cu­pait des poules, des chiens et des chats. “Il fal­lait faire at­ten­tion où l’on met­tait les pieds parce qu’il y avait tout un pe­tit ba­zar de­vant chez eux, dont un pou­lailler”, se rap­pelle l’au­mô­nier Jean Neu. Ce 8 jan­vier 2013, dit aujourd’hui Cons­tant De­lis, Ma­rie­jeanne “avait ren­dez-vous chez l’or­tho­pho­niste avec S. à Châ­te­nois”. Lui part cou­per du bois avec son ne­veu aux alen­tours de 13h. Près de l’école, il croise un co­pain et évoque avec lui les pro­blèmes qu’il ren­contre avec sa tron­çon­neuse. Il la lui confie. “Passe la cher­cher à la mai­son vers 19h, on boi­ra un coup pour la nou­velle an­née!” À 19h, donc, il ar­rive chez son ami. “Je lui ai ser­vi un verre de vin”, re­late ce der­nier. “Si tu ne fi­nis pas la bou­teille, je vais la vi­der dans l’évier. Une bou­teille en­ta­mée, il faut la fi­nir!” l’en­cou­rage son hôte. Après avoir fi­ni le vin, Cons­tant De­lis re­gagne son do­mi­cile au vo­lant de sa voi­tu­rette sans per­mis. “Je re­gar­dais Plus belle la vie dans le sa­lon pen­dant qu’ils man­geaient tous les deux dans la cui­sine. Il lui ra­con­tait sa jour­née dans les bois”, se sou­vient P.. La jeune fille va se cou­cher au “cha­let”, la dé­pen­dance dans la­quelle ont été ins­tal­lées les chambres. Peu avant mi­nuit, elle est ti­rée du som­meil par un coup de feu. “Le pa­pa est ve­nu me cher­cher pour ap­pe­ler les pom­piers.”

“J’ai ti­ré sans faire ex­près, je vou­lais tuer le re­nard”, lui ex­plique son père. Cons­tant De­lis était par­ti se cou­cher lorsque sa femme l’a ré­veillé en trombe. “Tin­tin! Y a un re­nard! Donne-moi un pé­tard!” Ma­rie-jeanne a eu peur pour ses poules. D’or­di­naire, elle a cou­tume d’ef­frayer les pré­da­teurs à l’aide de pé­tards. Mais ce soir-là, il n’y en a plus dans les ti­roirs. Cons­tant De­lis se lève, sai­sit sa ca­ra­bine, la charge et gagne le per­ron de la vé­ran­da, sans al­lu­mer la lu­mière. “Ma femme était de­vant, elle frap­pait dans ses mains pour faire fuir le re­nard.” Il s’ap­proche de la porte en­trou­verte. “J’ai vou­lu la re­te­nir, je me suis ac­cro­ché, et le coup est par­ti tout seul.” “Ché­ri, tu m’as tou­chée. J’ai mal. Je vais mou­rir.” Cons­tant al­lume la lu­mière et dé­couvre son épouse à terre et en­san­glan­tée. “Elle m’a dit qu’elle avait froid, je l’ai traî­née jusque dans la vé­ran­da.” La balle a pro­vo­qué une hé­mor­ra­gie.

“Sa femme, il va la voir trois fois par jour au ci­me­tière, il lui parle comme si elle était en­core vi­vante. Elle l’est à tra­vers la fa­mille” un ex­pert psy­chia­trique

“J’ai ti­ré sans faire ex­près, je vou­lais tuer le re­nard” Cons­tant De­lis

“Dans quelle te­nue dor­mez-vous?” in­ter­roge la pré­si­dente. “Pieds nus et en slip”, ré­pond-il. Pour­tant, c’est un homme en­tiè­re­ment vê­tu que les pom­piers ont trou­vé lors­qu’ils sont ar­ri­vés sur les lieux. Et quid de la bles­sure sur son front? “Je m’étais pris une branche l’après-mi­di en cou­pant du bois.” Étrange, car per­sonne n’a rien re­mar­qué. Pas même l’ami chez qui il a pris l’apé­ri­tif. Pour les gen­darmes, la ca­nette au sol et la vitre bri­sée pour­raient être les consé­quences d’une dis­pute, voire d’une ba­garre qui au­rait mal tour­né. D’au­tant que les pre­mières dé­cla­ra­tions de Cons­tant De­lis aux pom­piers laissent en­tendre que le ton se­rait mon­té entre les époux. Plus trou­blant en­core: ce que ré­vèle l’en­quête de té­lé­pho­nie. Dès 23h30, plu­sieurs coups de fil ont été pas­sés de­puis le té­lé­phone fixe des De­lis à deux de leurs filles. Il y a aus­si, et sur­tout, les SMS en­voyés par P. à sa soeur S.. 23h51: “Le pa­pa a ta­pé sur la ma­man avec la canne, ils ar­rêtent pas… Je l’ai pous­sé et tout. La pe­tite elle pleure et moi j’en ai marre.” Puis, 32 se­condes plus tard: “Vite il a ti­ré sur la ma­man.” Cons­tant De­lis est pla­cé en garde à vue. Il nie toute dis­pute avec son épouse ce soir-là, mais les dé­cla­ra­tions de P. sont net­te­ment plus va­riables au fil des au­di­tions. Elle- voque des échanges hou­leux entre ses pa­rents pen­dant le dî­ner, et la crainte qu’ils se battent. Elle fi­nit par se ré­trac­ter et ra­con­ter, comme l’in­té­gra­li­té des membres de sa fa­mille, l’his­toire du tir ac­ci­den­tel de re­nard. Filles, frères, soeurs, voi­sins, amis, tous dé­fendent la même thèse. Tous font l’éloge de Tin­tin, cet homme si ser­viable, si dé­voué. Certes, se­lon son en­tou­rage, il lui ar­rive de boire un pe­tit coup “le week-end avec les co­pains, à la be­lote”, mais il n’a rien d’un al­coo­lique. Certes, il aime les armes, mais il n’est ab­so­lu­ment pas violent. Pour les an­ni­ver­saires, il a juste cou­tume de ti­rer deux, trois coups de fu­sil en l’air de­vant la ca­ra­vane. Tin­tin est “un chic type”.

Fa­ta­lisme

L’homme de 58 ans est connu de la jus­tice pour des dé­lits rou­tiers –conduite sans per­mis, ivresse au vo­lant, re­fus de se sou­mettre à un contrôle– mais il n’a ja­mais fait par­ler de lui au­tre­ment. Même si les De­lis vivent de peu, au­cun créan­cier ne peut dé­plo­rer le moindre im­payé. Ils pâ­tissent tou­te­fois de la mau­vaise ré­pu­ta­tion que l’on prête à la com­mu­nau­té des gens du voyage. “La fa­mille De­lis, on leur met­tait tout sur le dos”, ex­plique un ami. Dans le box des ac­cu­sés de la cour d’as­sises de Meurthe-et-mo­selle, à Nancy, Cons­tant De­lis ne dit pas grand-chose. Il com­pa­raît libre. Il n’a pas l’air de com­prendre vrai­ment ce qu’il fait là. Sa femme, “il va la voir trois fois par jour au ci­me­tière, il lui parle comme si elle était en­core vi­vante. Elle l’est à tra­vers la fa­mille”, ex­plique l’un des ex­perts psy­chiatres. Le mé­de­cin parle d’une “vi­sion fa­ta­liste de l’exis­tence”. Pour l’avo­cat gé­né­ral, Me Amau­ry La­côte, le re­nard est “une ex­pli­ca­tion in­vrai­sem­blable qui ar­rive a pos­te­rio­ri. J’ai la convic­tion que ce tir est vo­lon­taire. Mon­sieur a re­çu un coup sur la tête, il était vexé”. Re­con­nais­sant tou­te­fois que “l’in­ten­tion ho­mi­cide n’est pas pré­sente”, il re­quiert une peine de six ans d’em­pri­son­ne­ment “pour vio­lences vo­lon­taires ayant en­traî­né la mort sans in­ten­tion de la don­ner, avec arme et sur conjoint”. “Mon­sieur De­lis est un homme bien. Il a tué sa femme, il le sait très bien. Sa peine, ce se­ra de conti­nuer d’al­ler au ci­me­tière. Les re­mords, c’est pour toute sa vie”, ré­torque l’avo­cate de l’ac­cu­sé, Me Li­liane Glock. Le ver­dict tombe: six ans d’em­pri­son­ne­ment. Dans la salle d’au­dience, les filles de la fa­mille s’ef­fondrent.

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