L’an­ti-smog

Society (France) - - SOCIAL NETWORK - BELHOSTE – GRÉGOIRE

Pé­kin, 22e étage d’un im­meuble du centre-ville. Le de­si­gner néer­lan­dais Daan Roo­se­gaarde, la tren­taine bien tas­sée, contemple la ci­té de 21 mil­lions d’ha­bi­tants où il vit la moi­tié de l’an­née. Le ciel est dé­ga­gé, lais­sant voir les grat­te­ciel comme les toits de tuiles cuites des hu­tongs, ces ruelles d’au­tre­fois ja­lon­nées de vieilles bâ­tisses. Quelques jours plus tard, re­be­lote: Roo­se­gaarde se penche à la fe­nêtre. Stu­peur: cette fois, la vue est bou­chée. Et pour cause, le pay­sage est cou­vert de smog, comme on ap­pelle cette brume épaisse et bru­nâtre cau­sée par la pol­lu­tion. “Je ne pou­vais même plus aper­ce­voir l’autre cô­té de la rue, re­joue l’ar­tiste-en­tre­pre­neur. Ce­la m’a cho­qué de voir que l’on construit des villes qui peuvent por­ter at­teinte à notre san­té. Cer­tains jours, c’est comme si tu avais un filtre de­vant le vi­sage. Se­lon cer­taines études, ce­la équi­vaut à in­ha­ler 18 ci­ga­rettes par jour, sans le plai­sir de la ni­co­tine.” Long sou­pir. “Ce n’est pas ça, le pro­grès.” La scène a eu lieu en 2013. De­puis, as­sure Roo­se­gaarde, les men­ta­li­tés ont chan­gé. “Les Chi­nois ont dé­ci­dé de dé­cla­rer la guerre à la pol­lu­tion, car elle est par­tout.” En ef­fet, se­lon Green­peace, plus de 300 villes du pays ont échoué en 2015 au test de qua­li­té de l’air. Roo­se­gaarde a dé­ci­dé de par­ti­ci­per à l’ef­fort col­lec­tif pour une at­mo­sphère plus saine. D’abord, via le pro­jet Smog Free To­wer, une tour de sept mètres de haut et 3,25 de large, char­gée de dé­pol­luer l’air en­vi­ron­nant. Un sys­tème re­po­sant sur le pro­cé­dé d’io­ni­sa­tion po­si­tive. Dit au­tre­ment: la tour io­nise des mo­lé­cules d’air, puis les filtre avant de les re­cra­cher dans l’at­mo­sphère sous une forme plus pure. En pa­ral­lèle, d’autres édi­fices du genre sont ac­tuel­le­ment en pro­duc­tion en Chine –l’un d’entre eux à Tian­jin, dans le Nord du pays. Mais il y a mieux: avec les par­ti­cules ré­col­tées dans la tour, le stu­dio Roo­se­gaarde conçoit des bagues, bap­ti­sées Smog Free Ring. À l’in­té­rieur de chaque bi­jou, 1 000 mètres cubes d’air pol­lué. Cer­taines ont même ser­vi pour des de­mandes en ma­riage, crâne Roo­se­gaarde. Tout un sym­bole pour cet es­thète. “Il s’agit de re­dé­fi­nir le sens de la beau­té et du luxe. Bien­tôt, le luxe ne se­ra plus un sac Louis Vuit­ton ou une Fer­ra­ri, mais de l’air, de l’eau et de l’éner­gie purs.”

Pous­sière d’étoiles

De­puis quelques mois, Roo­se­gaarde et son équipe planchent sur une nou­velle étape dans leur grand pro­jet éco-friend­ly. Nom de code: Smog Free Bi­cycle. Le prin­cipe est sem­blable à ce­lui de la tour an­ti-smog, mais ap­pli­qué à un vé­lo. En pé­da­lant, le cy­cliste as­pire l’air en­vi­ron­nant, qui est en­suite pu­ri­fié dans la bé­cane avant d’être re­je­té. Un sys­tème conçu afin d’amé­lio­rer la qua­li­té de l’air pé­ki­nois, mais aus­si pour désen­gor­ger le tra­fic sur­char­gé de la ca­pi­tale. “Il y a en­core une di­zaine d’an­nées, Pé­kin était une ville de cy­clisme. Avec le pro­grès éco­no­mique et so­cial, tout le monde a vou­lu avoir une voi­ture, par­fois deux, et dé­sor­mais, nous sommes blo­qués dans les em­bou­teillages, au mi­lieu de la pol­lu­tion, ex­plique le de­si­gner. Les vé­los ont dis­pa­ru. Si grâce au

“Bien­tôt, le luxe ne se­ra plus un sac Louis Vuit­ton ou une Fer­ra­ri, mais de l’air, de l’eau et de l’éner­gie purs”

Smog Free Bi­cycle, nous pou­vons les faire re­ve­nir en ville sous une forme up­gra­dée, ce se­ra un grand pas.” Pour l’heure, le Smog Free Bi­cycle n’en est qu’à l’état de pro­to­type, mais bien­tôt, cette bi­cy­clette pour­rait en­va­hir les rues de Pé­kin et d’ailleurs. Un pro­jet pas si fou, d’au­tant que les pla­te­formes de bike sha­ring, comme Mo­bike ou Ofo, prennent de l’am­pleur en Asie. Roo­se­gaarde confirme: “Rien que pour Pé­kin, on parle de plus d’un mil­lion de vé­los mis à la dis­po­si­tion des ha­bi­tants. Il y a une vraie vo­lon­té de pro­mou­voir le cy­clisme, de chan­ger son image pour lui don­ner plus d’im­por­tance. N’ayons pas peur d’uti­li­ser le de­si­gn et la tech­no­lo­gie pour amé­lio­rer la vie des ci­ta­dins!” Parce que la pol­lu­tion est par­tout, Roo­se­gaarde vise en­core plus loin: l’es­pace. L’in­ven­teur parle du pro­jet Space Waste comme de sa “pro­chaine ob­ses­sion”: “Au­tour de la Terre, plu­sieurs di­zaines de mil­liers d’ob­jets d’une di­zaine de cen­ti­mètres flottent dans l’es­pace. Ce sont des dé­bris de sa­tel­lites, des restes de col­li­sions. D’une cer­taine fa­çon, il s’agit de la pol­lu­tion de l’uni­vers.” Un smog de plus à net­toyer? “Lais­sez-moi en­core trois ans.”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.