Plus de quinze ans après son lan­ce­ment, Koh-lan­ta conti­nue de pas­sion­ner. Six mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs en moyenne, quinze fois clas­sée dans le top 100 des au­diences de l’an­née, l’émis­sion de ceux qui aiment les aven­tu­riers en slip de bain est plus que

Society (France) - - DOSSIER - PAR FRANCK ANNESE ET ALEXANDRE GONZALEZ PHO­TO: LOUIS CANADAS POUR SO­CIE­TY

Tu avais 34 ans lors des dé­buts de Koh-lan­ta, en 2001… Comment ça s’est pas­sé? Koh-lan­ta, c’est l’adap­ta­tion d’un for­mat an­glais qui n’a pas du tout mar­ché là­bas: une seule sai­son, un four. La pre­mière an­née en France, il faut ima­gi­ner qu’elle a été tour­née avant la pre­mière sai­son de Loft Sto­ry. Donc à l’époque, per­sonne n’avait au­cune idée de la mé­ca­nique de ce genre d’émis­sions, de la fa­çon de tour­ner, de mon­ter. On par­tait d’une feuille blanche. Et d’ailleurs, ça a été très la­bo­rieux. Le pre­mier mon­tage a été re­to­qué. Le deuxième aus­si. Le troi­sième, pa­reil. Et c’est là que je suis ar­ri­vé. Mais pas du tout pour pré­sen­ter l’émis­sion. Le pré­sen­ta­teur à l’époque, c’était Hu­bert Au­riol, l’an­cien vain­queur du Pa­ris-da­kar. Un aven­tu­rier, un vrai. Moi, on m’a juste pro­po­sé de faire la voix off et de don­ner une struc­ture aux com­men­taires. J’ai es­sayé d’ap­por­ter un ton très do­cu, avec des phrases courtes, d’en faire une épo­pée, de don­ner du re­lief aux can­di­dats… À l’époque, l’émis­sion n’avait rien à voir. Quand tu penses qu’un can­di­dat s’était poin­té avec une gui­tare! T’es cen­sé être un nau­fra­gé et tu viens avec une gui­tare…

Comment tu te re­trouves à pré­sen­ter la deuxième sai­son? La der­nière émis­sion de la pre­mière sai­son était pré­vue en pla­teau, et on m’a pro­po­sé de la pré­sen­ter. Je me sou­viens, les can­di­dats me fra­cas­saient parce qu’ils n’étaient pas du tout contents de la voix off. ‘Ah c’est vous qui écri­vez ces conne­ries?’ J’avais un mau­vais cos­tard, je ne res­sem­blais à rien. Mais je com­prends alors qu’hu­bert Au­riol va re­par­tir s’oc­cu­per du Da­kar, et c’est comme ça qu’on me pro­pose la deuxième sai­son de Koh-lan­ta. En me di­sant quand même qu’on va me faire pas­ser un ‘trai­ning’. C’est quoi un trai­ning? En fait, on me met de­vant une pauvre ca­mé­ra dans un jar­din et je dois dire: ‘Bon­jour les aven­tu­riers!’ Je me rap­pelle qu’ils m’avaient fait un book dans le­quel je suis en short, avec un cha­peau, on di­rait Tin­tin au Con­go! Mal­gré ça, ils m’ont fait confiance alors que je n’étais vrai­ment per­sonne…

Comment ça se passe Koh-lan­ta, pour de vrai? On ima­gine des ran­gées de ca­me­ra­men qui font face aux can­di­dats en maillot de bain… Non, non! Glo­ba­le­ment, la pro­duc­tion, ça re­pré­sente entre 150 et 200 per­sonnes qui tra­vaillent sur place, dont 50% de Fran­çais. Là­de­dans, il y a une grosse ving­taine de ca­dreurs: dix qui s’oc­cupent des jeux, qui sont fil­més comme des matchs de foot, c’est un peu la grosse ar­tille­rie, et puis dix qui se re­laient pour s’oc­cu­per de ce qu’on ap­pelle le rea­li­ty, c’est-à-dire la cap­ta­tion 24h/24 sur les camps. Pour cette par­tie, ils sont au maxi­mum deux ca­mé­ras à chaque fois. C’est dis­cret. Et il y a un phé­no­mène d’ac­cou­tu­mance. Les can­di­dats ou­blient vite les tech­ni­ciens.

Il y a dé­jà eu des vraies ten­sions, voire des ba­garres? Aus­si bi­zarre que ce­la puisse pa­raître, ja­mais. La plus grosse ten­sion qu’on ait eue, c’était avec Moun­dir. À l’époque, il y avait comme ré­com­pense d’al­ler piller le camp ad­verse, et là, c’est vrai que Moun­dir était chaud…

Moun­dir et To­ny, ce sont des per­son­nages ico­niques de l’émis­sion. To­ny, il m’a ap­pe­lé il y a quelques jours, il a quand même 70 ans ce bon­homme (il l’imite): ‘C’était pour sa­voir si tu avais tou­jours le même nu­mé­ro, je re­fais mon ca­le­pin.’ To­ny, c’est le seul mec qui avait or­ga­ni­sé de fa­çon ri­gou­reuse les chiottes sur Koh-lan­ta, le seul.

C’est-à-dire? Il avait fait un vrai trou et mis en place un sys­tème avec des fou­lards pour si­gni­fier quand c’était libre ou oc­cu­pé. Pour évi­ter que tout le monde fasse par­tout.

Parce que là, ils font par­tout? Ça dé­pend des an­nées.

Qu’est-ce qui mo­tive les par­ti­ci­pants? Les 100 000 eu­ros? C’est pas l’ar­gent. L’ar­gent, ils s’en foutent. Ça com­mence à te cha­touiller quand il n’y a plus que cinq can­di­dats, éven­tuel­le­ment. À 20, ce n’est pas un su­jet du tout. C’est comme un ma­ra­thon. Un ma­ra­thon, en vrai, pour­quoi ça plaît? Qu’est-ce que tu vas te faire chier à cou­rir 42 ki­lo­mètres? C’est uni­que­ment parce que tu te testes, tu éprouves tes li­mites. Koh-lan­ta, c’est pa­reil. Quand tu te rends compte que tu ar­rives à faire du feu, c’est quelque chose. Les can­di­dats, gé­né­ra­le­ment, ils n’ont ja­mais pris une ma­chette de leur vie… Tu es à l’op­po­sé com­plet de ta vie de tous les jours. Moi, je ne peux pas m’em­pê­cher d’avoir des fris­sons quand un mec me dit: ‘J’ai com­pris des tas de choses sur ma vie.’ Et ils sont nom­breux à dire ça, des jeunes, des vieux. Koh-lan­ta, c’est quand même le truc le plus dif­fi­cile à la té­lé­vi­sion qui est pro­po­sé à des ano­nymes.

T’as The Is­land main­te­nant. Ouais. Je ne pense pas que ce soit plus dur. Et pour moi, The Is­land, c’est da­van­tage un Strip-tease mais en mi­lieu hos­tile, tu n’as ni jeu ni en­jeu. Après, je vais te dire, hier soir en­core j’étais avec des gens qui me di­saient: ‘Al­lez, dis-nous, ils dorment com­bien de nuits à l’hô­tel, en vrai?’ Si on bi­don­nait, de­puis le temps, tu penses bien que ça se­rait sor­ti. On ne bi­donne rien.

En re­vanche, quand les can­di­dats ont du mal à trou­ver de la nour­ri­ture… On en plante, bien sûr! On a un ré­gis­seur qui s’oc­cupe de ça. Qui re­met de l’eau dans les puits, qui plante du ma­nioc. Pen­dant que les mecs sont aux jeux, on net­toie les plages aus­si. Parce qu’on est à l’autre bout du monde mais la pol­lu­tion, elle est par­tout.

Comment se passe le cas­ting? Il faut né­ces­sai­re­ment trou­ver les bons pro­fils pour créer de l’in­trigue dans la nar­ra­tion… Koh-lan­ta, c’est la po­pu­la­tion fran­çaise, on ne se dit pas ‘il faut une blonde à forte poi­trine ou un Black mus­clé’, on s’en fout, il y a des gens qui viennent de la

cam­pagne, de la ville, des per­sonnes qui ont 50 ans, des jeunes, des Noirs, des Arabes, des Blancs. Moi, je veux des gens Nor­maux, avec un N ma­jus­cule. Par exemple, Yves, de la der­nière sai­son, il ne fe­rait sans doute pas The Voice –en­core qu’il te di­rait sû­re­ment qu’il sait chan­ter. C’est une émis­sion où des pro­fils qui ne de­vraient ja­mais se cô­toyer vivent quelque chose en­semble. Il n’y a au­cune émis­sion où un mec de 20 ans et une na­na de 55 ans par­tagent un truc aus­si fort, et sur un pied d’éga­li­té. Parce que dans la vie, gé­né­ra­le­ment, cette femme de 55 ans se­rait la boss du mec de 20, qui se­rait sta­giaire. Là, non. Et puis, bon, si le cas­ting était une science exacte, on ne se lou­pe­rait pas comme on s’est lou­pés cette an­née avec Brah­ma. Ça, ça m’a ren­du dingue…

Pour­quoi? Le mec aban­donne avec le sou­rire –c’est la mode–, en di­sant: ‘C’est bon, j’ai vu ce que j’avais à voir.’ Pour moi, c’est l’an­ti­thèse de Koh-lan­ta. T’as pas vu ce que tu avais à voir, co­co. C’est un échec. Quand t’as 25 000 mecs qui se pré­sentent et que l’un des 20 sé­lec­tion­nés aban­donne, c’est un échec. Brah­ma, il est édu­ca­teur spé­cia­li­sé en zone com­pli­quée, j’ai un res­pect ab­so­lu pour ces gens-là, je lui ai dit: ‘Qu’est-ce que tu vas dire aux ga­mins en face de toi?’ Le mec me ré­pond: ‘Je leur di­rai que l’im­por­tant, c’est de se faire plai­sir.’ Mais non, pu­tain, c’est pas ça la vie! L’im­por­tant, c’est d’avoir des convic­tions et de tout faire pour al­ler au bout de son truc. Je te jure que les mômes qui vont être en face de lui, ils vont le res­sen­tir comme ça, ce n’est pas pos­sible au­tre­ment.

En une quin­zaine d’an­nées, tu as vu l’évo­lu­tion de la so­cié­té à tra­vers les can­di­dats. Au dé­but, ils n’avaient pas de ré­seaux so­ciaux, par exemple… Au dé­but, j’étais même l’un des rares à avoir un or­di­na­teur por­table par­mi ceux de la prod’… Aujourd’hui, c’est sur­pre­nant, mais les can­di­dats s’en foutent, Fa­ce­book ou Ins­ta­gram ne leur manquent pas. Pa­reil pour la ci­ga­rette: les fu­meurs ne se plaignent ja­mais de ne pas pou­voir fu­mer. En fait, quand tu as faim, tu ne penses pas à fu­mer ou à al­ler sur In­ter­net. Tu penses à bouf­fer. Ce qui leur manque, ce sont leurs proches, mais parce qu’on leur met le té­lé­phone sous le nez en leur di­sant qu’ils peuvent ga­gner un coup de fil. Sans ça, je pense qu’ils se­raient moins dans l’af­fect. Ils sont vrai­ment cou­pés du monde. Là, cette an­née, on tour­nait aux Fid­ji, on ne leur a pas dit que Ma­cron avait été élu, par exemple… On ne leur dit rien, les ca­me­ra­men ne disent rien, ils ne portent pas de montre, ne mâchent pas de che­wing-gum de­vant eux, tu vois ce que je veux dire, on a un res­pect ab­so­lu pour l’aven­ture qu’ils sont en train de vivre. Même si ça n’a pas tou­jours été comme ça. Je me sou­viens des pre­mières édi­tions: pen­dant cer­taines épreuves, j’étais sur un ro­cking-chair avec un cock­tail sur une pe­tite table. Comment j’ai pu ac­cep­ter ça?

Comment se passe le re­tour à la vraie vie pour les an­ciens can­di­dats? Glo­ba­le­ment, il est as­sez éton­nant de nor­ma­li­té. Le seul truc qui change, ce sont les ré­seaux so­ciaux. Après, l’aven­ture, ça peut être violent. Par exemple, Clé­men­tine, cette an­née, je l’ai ap­pe­lée après le jeu parce qu’elle se fait dé­mon­ter sur Twit­ter alors que c’est une fille su­per. Mais bon, elle est stra­tège… Plus gé­né­ra­le­ment, quand tu fais The Voice, ton rêve, c’est d’être chan­teur ; quand tu fais Top Chef, c’est de de­ve­nir cui­si­nier, d’ou­vrir ton res­to ; quand tu fais Koh-lan­ta, ton rêve, ce n’est pas de de­ve­nir Ro­bin­son Cru­soé ou de vou­loir pas­ser ta vie avec une ma­chette et des noix de co­co… Et ils sont très rares ceux qui veulent de­ve­nir des stars de la té­lé. Les seuls, c’étaient Moun­dir et Laurent Mais­tret, le beau gosse fri­sé qui a ga­gné Danse avec les stars. Mais les autres… Il y en a très peu qui changent de mé­tier ou de vie après l’émis­sion. Et très vite, il y a le rou­leau com­pres­seur de la té­lé, qui fait qu’il y a ra­pi­de­ment une nou­velle sai­son de Koh-lan­ta, et puis je ne sais quelle émis­sion qui fait que ton sta­tut de ‘per­sonne un peu connue’ est très, très éphé­mère. Et je leur dis: ‘Vous n’avez pas vo­ca­tion à de­ve­nir connus.’ Ça les amuse d’être le hé­ros de leur bled, mais ça ne dure pas, et fi­na­le­ment le plus im­por­tant pour eux, c’est d’avoir par­ti­ci­pé à Koh-lan­ta. Faire par­tie des ‘an­ciens’, du ‘club’. Dans le hit-pa­rade de leurs sen­sa­tions les plus fortes de leur vie, il y a la nais­sance de leurs en­fants, par­fois leur ma­riage, et après Koh-lan­ta. Alors évi­dem­ment, les pre­miers jours du re­tour, c’est comme moi, tu as une sorte de spleen, d’iras­ci­bi­li­té, tu n’as plus l’ha­bi­tude d’en­tendre tes mômes, d’avoir quel­qu’un qui te de­mande de ran­ger la salle de bains, et puis ça s’es­tompe et tu re­viens vite à ta vie nor­male. C’est 40 jours ver­sus une vie, hein.

Tu n’as pas peur, toi, du syn­drome ‘Pa­trice Laf­font’? C’est-à-dire être tel­le­ment lié à l’émis­sion que tu risques de ‘mou­rir’ avec elle… Pa­trice Laf­font, je le croise par­fois, et je peux vous dire qu’il n’a pas l’air mal­heu­reux! Et s’il a eu cette vie-là, c’est aus­si grâce à Des chiffres et des lettres. Bien sûr que Koh-lan­ta a pha­go­cy­té ma vie, mais moi je suis car­té­sien: il y a les plus et les moins. Là, je peux vous dire qu’il y a énor­mé­ment de plus, et très, très peu de moins. Il faut avoir la re­con­nais­sance du ventre. Après, de­main, on peut évi­dem­ment me dire de dé­ga­ger, hein, ça ar­rive.

Comme Pu­ja­das. J’es­père que ça ne se­ra pas aus­si violent. Da­vid, c’est un non­sens, j’étais sur le cul. C’est ça, la té­lé: tu ar­rives vio­lem­ment, puis tu re­pars vio­lem­ment.

En 2013, après la mort d’un des can­di­dats pen­dant l’émis­sion, tu n’as pas eu en­vie d’ar­rê­ter? Au contraire. Sans ce drame, je ne suis pas sûr que je se­rais en­core l’ani­ma­teur de Koh-lan­ta aujourd’hui.

C’est une émis­sion de sur­vie, or là, il y a deux morts. Est-ce qu’il a été ques­tion de mo­di­fier le prin­cipe du jeu? Non. Il y a une forme de res­pon­sa­bi­li­té, il faut être ca­pable de l’as­su­mer, et je pense que je l’ai as­su­mée. C’est une bles­sure qui ne se re­fer­me­ra ja­mais com­plè­te­ment. Et pour Gé­rald, et pour mon pote Thier­ry (Thier­ry Cos­ta, le mé­de­cin de l’émis­sion qui s’est sui­ci­dé juste après le dé­cès de Gé­rald Ba­bin, ndlr). Je suis en com­mu­ni­ca­tion vir­tuelle avec eux, je me dis tou­jours que, où qu’ils soient, j’es­père qu’ils sont en­semble, qu’ils se marrent et qu’ils sont contents de nous voir. Cos­ta, c’était vrai­ment mon pote, on fai­sait tout le temps du sport en­semble, c’était une brute de tri­ath­lon. Dé­sor­mais, quand je cours, il n’y a pas une fois où je ne pense pas à lui. Quand je vais dans un vil­lage et que j’ap­prends une chan­son en fran­çais en pho­né­tique à des ga­mins, comme on le fai­sait en­semble, il n’y a pas une fois où je ne pense pas à lui. C’est aus­si pour ça que je suis vis­cé­ra­le­ment at­ta­ché à ce pro­gramme…

Aujourd’hui, la sur­vie est de­ve­nue ten­dance. Il y a même des en­tre­prises qui or­ga­nisent des stages de sur­vie pour mieux connaître leurs em­ployés… Koh-lan­ta, c’est une émis­sion qui te met à nu, tu ne peux pas faire sem­blant long­temps, mais est-ce que tu as be­soin de mettre à nu quel­qu’un pour tra­vailler avec lui? Je ne suis pas cer­tain. Dans une vie pro­fes­sion­nelle, avec des com­pé­tences et des qua­li­fi­ca­tions, tu n’es pas obli­gé de mon­trer to­ta­le­ment ce que tu es. Tu dois pou­voir mettre de cô­té tes an­goisses, tes in­ter­ro­ga­tions. En tout cas, moi, je n’ai­me­rais pas par­ti­ci­per à ce genre de stages…

“La plus grosse ten­sion qu’on ait eue, c’était avec Moun­dir. À l’époque, il y avait comme ré­com­pense d’al­ler piller le camp ad­verse, et là c’est vrai que Moun­dir était chaud”

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