Rea­li­ty Win­ner.

C’est une his­toire entre Ho­me­land, House of Cards et Le Bu­reau des lé­gendes. Sauf qu’elle est vraie. Le 3 juin der­nier, Rea­li­ty Win­ner, une an­cienne mi­li­taire amé­ri­caine tra­vaillant pour la NSA, était ar­rê­tée pour avoir fait fui­ter des do­cu­ments étayant l

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR EMMANUELLE ANDREANI-FACCHIN

C’est une his­toire entre Ho­me­land, House of Cards et Le Bu­reau des lé­gendes. Mais en vrai. Rea­li­ty Win­ner a fait fui­ter des do­cu­ments prou­vant l’in­gé­rence de la Rus­sie dans la cam­pagne pré­si­den­tielle amé­ri­caine. Et Do­nald Trump veut dé­sor­mais la mettre hors d’état de nuire.

En trois jours, elle a re­çu CNN, NBC, le Dai­ly Mail, le Guar­dian, toutes les ga­zettes et les té­lés lo­cales du Sud des États-unis. On l’a vue, vi­si­ble­ment dé­pas­sée par l’am­pleur de la si­tua­tion, ten­ter de mas­quer son émo­tion, d’at­té­nuer le trem­ble­ment de sa sil­houette frêle, pour ré­pondre aux in­nom­brables ques­tion­ne­ments des re­por­ters sur sa fille: Rea­li­ty Win­ner, 25 ans, ar­rê­tée le 3 juin der­nier pour avoir di­vul­gué un do­cu­ment clas­sé top se­cret par la NSA. Comment a-t-elle ré­agi à son ar­res­ta­tion? Croit-elle aux ac­cu­sa­tions du FBI? Pense-t-elle sa fille cou­pable? Et quel tra­vail ef­fec­tuait exac­te­ment cette der­nière pour la NSA? “J’ai ac­cep­té de leur ré­pondre parce que le gou­ver­ne­ment cherche à sa­lir son image, jus­ti­fie dans un ac­cent texan Billie Win­ner-da­vis. Alors, j’ai pris sur moi. Je n’avais ja­mais fait ça. J’ai vou­lu le faire parce que j’ai peur qu’on cherche à en faire un exemple et qu’on la condamne in­jus­te­ment.” De­vant les jour­na­listes, Billie, la cin­quan­taine et un em­ploi d’as­sis­tante so­ciale à King­sville, une bour­gade tran­quille du sud du Texas, a ré­pri­mé quelques san­glots et dit qu’elle ne pou­vait pas croire à la culpa­bi­li­té de sa fille. Elle a par­lé de sa gen­tillesse, de son en­fance au Texas, de son amour des ani­maux et, sur­tout, de son pa­trio­tisme et de son en­ga­ge­ment pour son pays. Elle a pro­duit quan­ti­té de photos d’elle en uni­forme de l’ar­mée de l’air ou en­tou­rée de ses mé­dailles. Comme si elle avait es­ti­mé d’em­blée que tout, dans cette tour­mente mé­dia­ti­co-ju­di­ciaire qui la dé­passe, se joue­rait sur le ter­rain de la mo­rale et sur une ques­tion: Rea­li­ty, traî­tresse ou hé­roïne? De­puis ces pre­miers jours, Billie ne parle plus. “Main­te­nant, les avo­cats m’ont conseillé de me taire, à cause du pro­cès”, dit-elle, d’un ton dé­so­lé. Mais elle poste sur Fa­ce­book. Plu­sieurs fois par jour –les mêmes images de sa fille en te­nue mi­li­taire, de ses mé­dailles. D’autres, en­core, où on la voit à l’église ou ai­der en tant que bé­né­vole un jeune en fau­teuil rou­lant. Ha­sh­tag #Rea­li­tyi­sa­he­ro.

Rea­li­ty Win­ner. En une se­maine à peine, cette jeune femme au nom étrange, qui tra­vaillait pour un sous­trai­tant de la NSA, est de­ve­nue le nou­veau vi­sage du com­bat pour la trans­pa­rence face à la rai­son d’état. Comme Ed­ward Snow­den ou Chel­sea Man­ning avant elle. Mais dans un contexte in­édit, mar­qué par ce qui s’avère être, au fil des au­di­tions de James Co­mey, l’an­cien di­rec­teur du FBI, et des ré­vé­la­tions de la presse, le plus grand scan­dale po­li­tique de l’his­toire des État­su­nis de­puis le Wa­ter­gate: les liens troubles du pré­sident Do­nald Trump avec la Rus­sie et l’in­gé­rence de Mos­cou dans la cam­pagne élec­to­rale amé­ri­caine. Car c’est jus­te­ment cette in­gé­rence que Rea­li­ty au­rait cher­ché à mettre au jour, en li­vrant au site The In­ter­cept un rap­port se­cret de la NSA ré­vé­lant que des ha­ckers pi­lo­tés par les ser­vices russes ont ten­té de pi­ra­ter le sys­tème élec­to­ral amé­ri­cain cou­rant 2016. “Même si le do­cu­ment ne ré­vèle pas d’in­for­ma­tions aus­si sen­sibles que ceux sor­tis par Snow­den ou Man­ning, il prouve que les Russes ont cher­ché à in­fluer sur la cam­pagne, com­mente Brad­ley Moss, avo­cat spé­cia­li­sé dans les af­faires de sé­cu­ri­té. Au re­gard de la loi, ce­la re­vient à trans­mettre des se­crets d’état à une na­tion en­ne­mie.” En di­vul­guant un do­cu­ment clas­sé top se­cret, Rea­li­ty a vio­lé l’ar­ticle 18, pa­ra­graphe 793 de la loi fé­dé­rale amé­ri­caine, un texte is­su de “l’es­pio­nage act”, pas­sé en 1917 en pleine Pre­mière Guerre mon­diale et des­ti­né à ré­pri­mer l’in­tel­li­gence avec l’en­ne­mi. Le même que Chel­sea Man­ning, condam­née à 35 ans de pri­son et li­bé­rée le 17 mai der­nier, après avoir été gra­ciée par Ba­rack Oba­ma. Rea­li­ty, qui en­court, elle, dix ans de pri­son et 250 000 dol­lars d’amende, a été ar­rê­tée le sa­me­di 3 juin au soir chez elle, à Au­gus­ta, en Géor­gie, et pla­cée en dé­ten­tion pro­vi­soire. Se­lon la dé­cla­ra­tion sous ser­ment de l’agent du FBI ayant me­né l’opé­ra­tion, elle a avoué les faits au mo­ment de son ar­res­ta­tion. Pour­tant, le 8 juin, lors d’une pre­mière au­dience, Rea­li­ty a choi­si de plai­der non cou­pable. Ce jour-là, Billie Win­ner-da­vis a une fois de plus ten­té de dé­fendre sa fille, ré­pé­tant qu’elle était une “pa­triote” et pro­po­sant d’hy­po­thé­quer la mai­son fa­mi­liale au Texas pour payer sa li­bé­ra­tion sous cau­tion. En face, la pro­cu­reure Jen­ni­fer So­la­ri a dé­peint un tout autre per­son­nage, in­si­nuant que la jeune femme avait pro­ba­ble­ment d’autres do­cu­ments confi­den­tiels en sa pos­ses­sion et qu’elle avait évo­qué sa vo­lon­té de “brû­ler la Mai­son­blanche” dans son jour­nal in­time. “Nous ne sa­vons pas tout ce qu’elle sait. Mais nous sa­vons qu’elle est très in­tel­li­gente et qu’elle a beau­coup d’in­for­ma­tions de va­leur dans sa tête.” Le juge a fi­ni par re­fu­ser sa li­bé­ra­tion sous cau­tion, lan­çant cette ques­tion à la salle, res­tée sans ré­ponse: “Mais qui est-elle?”

L’af­gha­nis­tan, Daech et le yo­ga

Son père, Ro­nald Win­ner, dé­cé­dé fin 2016, vou­lait qu’elle soit “a real win­ner”, une vraie ga­gnante. “C’est pour ce­la qu’il l’a ap­pe­lée Rea­li­ty”, a ex­pli­qué son beau-père aux jour­na­listes, in­tri­gués par le nom de la lan­ceuse d’alerte. Rea­li­ty, qui a gran­di à King­sville, Texas, a bien com­pris la le­çon. À l’école, où elle n’avait que des A, ses en­sei­gnants ont ra­con­té se rap­pe­ler avoir été im­pres­sion­nés par son in­tel­li­gence hors du com­mun. À l’ado­les­cence, elle dé­cide d’ap­prendre l’arabe toute seule. À la fin du ly­cée, elle dé­croche une bourse pour suivre des études d’in­gé­nieur, mais pré­fère s’en­ga­ger dans l’ar­mée de l’air. Elle suit un en­traî­ne­ment au com­bat de huit se­maines au Texas, mais ne se­ra ja­mais en­voyée sur le ter­rain. Grâce à ses com­pé­tences lin­guis­tiques, elle in­tègre en 2012, à 20 ans, une uni­té de cryp­to­lo­gie, ba­sée dans le Ma­ry­land, près de Wa­shing­ton DC. Elle y passe ses jour­nées à tra­duire des conver­sa­tions in­ter­cep­tées par les forces amé­ri­caines sur le ter­rain, en Irak mais aus­si en Af­gha­nis­tan –la jeune femme s’est mise au per­san et au pach­toune, un dia­lecte af­ghan–, puis est ra­pi­de­ment pro­mue “chef ana­lyste lin­guis­tique”. Elle quitte l’ar­mée en dé­cembre 2016 au­réo­lée d’un im­pres­sion­nant ta­bleau de chasse et d’une mé­daille au mé­rite. “Le sol­dat Win­ner a fa­ci­li­té 816 mis­sions de sur­veillance, (…) a per­mis de cap­tu­rer 650 en­ne­mis, d’en tuer 600 dans l’ac­tion et d’iden­ti­fier 900 cibles de grande va­leur”, ré­sume alors un do­cu­ment of­fi­ciel. Rea­li­ty vient de fê­ter ses 25 ans. Dé­jà, elle est une énigme. La jeune femme a peu d’amis, à part son prof de yo­ga, Keith Gol­den, une des rares per­sonnes à qui elle a par­lé de son en­ga­ge­ment. “Elle est ob­sé­dée par le fait de com­battre Daech”, af­firme ce der­nier, ci­tant un mail qu’elle avait en­voyé à quelques proches en fé­vrier 2015 lors­qu’un pi­lote jor­da­nien, cap­tu­ré par le groupe ter­ro­riste, avait été brû­lé vif dans une cage, et dans le­quel elle cla­mait son déses­poir. Sa mère, elle, a ex­pli­qué qu’elle vou­lait sim­ple­ment “ser­vir son pays”. Rea­li­ty dé­mé­nage en­suite à Au­gus­ta, en Géor­gie. Elle se fait em­bau­cher par une en­tre­prise pri­vée, Plu­ri­bus In­ter­na­tio­nal. Un sous-trai­tant du

“Le do­cu­ment prouve que les Russes ont cher­ché des moyens pour in­fluer sur la cam­pagne” Brad­ley Moss, avo­cat spé­cia­li­sé dans les af­faires de sé­cu­ri­té

gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, spé­cia­li­sé dans la cryp­to­gra­phie et l’ana­lyse lin­guis­tique. Ses fonc­tions ne sont pas of­fi­ciel­le­ment connues, mais elle y ef­fec­tue vrai­sem­bla­ble­ment le même tra­vail que pour l’ar­mée de l’air. Pour et dans des lo­caux de la NSA, si­tués dans l’en­ceinte de Fort Gor­don, une im­mense base amé­ri­caine proche d’au­gus­ta. “La NSA dis­pose de plu­sieurs sites de ce type aux État­su­nis, dé­diés à la sur­veillance té­lé­pho­nique ou In­ter­net, avec des ana­lystes lin­guis­tiques dont le tra­vail consiste à tra­duire des conver­sa­tions en temps réel ou à sur­veiller des ac­ti­vi­tés en ligne, ex­plique Brad­ley Moss. Pour ce­la, elle fait sou­vent ap­pel à des sous­trai­tants pour qu’ils lui four­nissent des per­sonnes qua­li­fiées, qui tra­vaillent dans les mêmes lo­caux que les em­ployés fé­dé­raux. Le nombre de ces sous-trai­tants a ex­plo­sé de­puis le 11-Sep­tembre et la lutte contre le ter­ro­risme. Beau­coup d’an­ciens mi­li­taires y pour­suivent une autre car­rière: la paye est bien meilleure que dans l’ar­mée. Un lin­guiste peut ga­gner jus­qu’à 150 000 dol­lars par an. Et Ma­dame Win­ner a le pro­fil type pour ce genre de job: un pas­sé dans l’ar­mée, des com­pé­tences dans des langues rares et très re­cher­chées.” Et un sé­same: une top se­cu­ri­ty clea­rance, c’est-à-dire le plus haut ni­veau d’au­to­ri­sa­tion d’ac­cès à des in­for­ma­tions sen­sibles fixé par le gou­ver­ne­ment. “Il y a trois ni­veaux, pour­suit Moss. Pour ob­te­nir un ac­cès top se­cu­ri­ty, il faut su­bir des mois d’en­quête, des in­ter­ro­ga­toires et pas­ser par un dé­tec­teur de men­songe. Rea­li­ty avait ob­te­nu son au­to­ri­sa­tion à l’ar­mée. Vrai­ment, elle avait le pro­fil par­fait.”

Une vie so­li­taire et mys­té­rieuse

À Au­gus­ta, Rea­li­ty conti­nue de me­ner une vie so­li­taire et mys­té­rieuse. Mal­gré un sa­laire pro­ba­ble­ment éle­vé, elle choi­sit de vivre dans un quar­tier dé­la­bré et mal fa­mé de la ville, dans un pe­tit pa­villon sans charme. Elle ne fré­quente per­sonne en de­hors du yo­ga et du fit­ness, ses deux grands passe-temps –elle se rend à la gym tous les ma­tins à 5h, donne des cours de yo­ga le soir après le tra­vail. Une pas­sion qui dure de­puis l’ar­mée, où elle s’est aus­si dis­tin­guée pour ses qua­li­tés d’ath­lète: elle y a même ob­te­nu une cer­ti­fi­ca­tion pour su­per­vi­ser l’en­traî­ne­ment des troupes. Son vi­sage pou­pon –che­veux blonds, yeux bleus et sou­rire mu­tin– tranche avec un corps ul­tra­mus­clé, des épaules car­rées, une car­rure qu’elle cultive en s’in­fli­geant quo­ti­dien­ne­ment des en­traî­ne­ments in­ten­sifs en salle et un ré­gime à base de re­cettes ve­gan et de poudres hy­per­pro­téi­nés. Son corps est vi­si­ble­ment sa grande fier­té. Elle do­cu­mente ses en­traî­ne­ments et ses re­cettes mai­son sur un compte Ins­ta­gram ou­vert en 2015, où elle pu­blie des cen­taines de cli­chés d’elle en plein ef­fort, as­sor­tis de com­men­taires sur les bien­faits du dé­pas­se­ment et l’ac­cep­ta­tion de soi. On la voit hur­ler de dou­leur en sou­le­vant 150 ki­los de fonte –elle pré­pa­rait une com­pé­ti­tion d’hal­té­ro­phi­lie pour le mois pro­chain. Elle se montre fai­sant des pos­tures de yo­ga en plein mi­lieu de l’aé­ro­port, ou le soir, avec son chat. L’ani­mal fait l’ob­jet d’in­nom­brables cli­chés, sous les­quels elle loue sa beau­té et sa sa­gesse. Pa­reil pour son chien, adop­té il y a quelques mois dans un che­nil. “Dans la vie, l’amour d’un chien suf­fit”, écri­telle. Est-ce pour com­pen­ser sa so­li­tude qu’elle se livre ain­si sur les ré­seaux so­ciaux? La jeune femme est aus­si ac­tive sur Fa­ce­book et Twit­ter, où elle fait preuve d’un mi­li­tan­tisme po­li­tique sur­pre­nant pour un agent tra­vaillant sous les ordres de la NSA. Sa cible: Do­nald Trump. Pen­dant la cam­pagne, elle mul­ti­plie les pu­bli­ca­tions contre le can­di­dat ré­pu­bli­cain. “Si Trump était noir, il au­rait été abat­tu par la po­lice”, tweete-t-elle le 4 no­vembre. Puis, le soir des ré­sul­tats: “Bon. Les gens sont nuls.” Elle ret­weete le 7 fé­vrier un ar­ticle de Snow­den sur les men­songes de Trump, ré­pond le même jour à un tweet du mi­nistre des Af­faires étran­gères ira­nien sur le pro­gramme de mis­siles du pays: “Beau­coup d’amé­ri­cains pro­testent contre l’agres­sion des États-unis contre l’iran. Si notre man­da­rine en chef vous dé­clare la guerre, nous se­rons à vos cô­tés!” Elle pro­teste aus­si, sur Fa­ce­book, contre la construc­tion d’un oléo­duc qui me­nace une tri­bu de Sioux dans le Da­ko­ta du Nord, ré­dige un mé­moire de cinq pages ul­tra­dé­taillé dé­cri­vant, gra­phiques à l’ap­pui, les ra­vages de ce pro­jet re­lan­cé par Trump et s’im­mor­ta­lise, le len­de­main de son pre­mier jour à la NSA, en train de le dé­po­ser au bu­reau du sé­na­teur de Géor­gie, Da­vid Per­due. Son nou­vel em­ployeur a-t-il conscience de cet ac­ti­visme? “On a tra­vaillé dans le même bâ­ti­ment avec Rea­li­ty mais je ne la connais­sais pas, té­moigne un an­cien em­ployé d’une en­tre­prise si­mi­laire à Plu­ri­bus, sous-trai­tant de la NSA. Ce que je peux vous dire, c’est que l’élec­tion de Do­nald Trump sou­lève beau­coup de ques­tions par­mi la com­mu­nau­té du ren­sei­gne­ment. Di­sons qu’il est vu comme dan­ge­reux par beau­coup de mes an­ciens col­lègues, et que nombre d’entre eux sont per­tur­bés, en par­ti­cu­lier en rai­son des ré­vé­la­tions sur ses liens avec la Rus­sie. C’est dur à ava­ler. Peut-être que ça en fe­ra bas­cu­ler d’autres.”

Se­lon le rap­port du FBI, c’est le 9 mai der­nier que Rea­li­ty a “bas­cu­lé”. Sur Ins­ta­gram, elle poste les photos d’une jour­née nor­male: une vi­déo où on la voit sou­le­ver des hal­tères, et

une pho­to de son re­pas, un bol de qui­noa et de pa­tates douces. À son bu­reau, pour­tant, elle dé­cide de com­mettre l’acte qui va en­traî­ner sa chute: elle im­prime le rap­port se­cret sur les ten­ta­tives de pi­ra­tage du sys­tème de vote par des ha­ckers russes. Dans l’in­ten­tion, dé­jà, de le rendre pu­blic? Si oui, le geste est ris­qué: rien de plus fa­cile, en ef­fet, que d’iden­ti­fier un agent ayant im­pri­mé un do­cu­ment. Qu’est-ce qui la pousse alors à prendre de tels risques? Et pour­quoi le 9 mai? Peu­têtre parce que ce n’est pas un jour comme les autres: dans l’après-mi­di, Do­nald Trump a an­non­cé qu’il li­mo­geait le di­rec­teur du FBI, James Co­mey. Ce der­nier au­rait re­fu­sé de mettre fin à son en­quête sur son an­cien conseiller à la sé­cu­ri­té na­tio­nale, mê­lé à l’af­faire de l’in­gé­rence russe dans l’élec­tion. Simple coïn­ci­dence ou vraie ex­pli­ca­tion du geste pré­su­mé de Rea­li­ty Win­ner? Se­lon le FBI, la jeune femme a en tout cas sto­cké les do­cu­ments dans sa voi­ture, sur la­quelle était ap­po­sé un au­to­col­lant ci­tant une in­jonc­tion de Gand­hi, qui ré­sonne étran­ge­ment au vu de son geste: “Dis la vé­ri­té, sois bon et n’aie pas peur.” Puis, elle a at­ten­du plu­sieurs se­maines avant d’en­voyer le rap­port par la poste au site The In­ter­cept, fon­dé par le jour­na­liste Glenn Green­wald, connu pour avoir pu­blié les ré­vé­la­tions de Snow­den. Pour la po­lice, l’en­quête a été en­suite éton­nam­ment simple. L’ar­res­ta­tion n’a eu lieu qu’une heure après la pu­bli­ca­tion du do­cu­ment. Son comp­te­ren­du tient en quelques lignes, à la fin de la dé­cla­ra­tion de l’agent ayant in­ter­pel­lé Rea­li­ty: “Le 1er juin, le FBI a été aver­ti par l’agence gou­ver­ne­men­tale qu’elle avait été contac­tée par un site d’in­for­ma­tion le 30 mai à propos d’un ar­ticle à pa­raître. Le site d’in­for­ma­tion a in­for­mé l’agence qu’il était en pos­ses­sion d’un do­cu­ment clas­si­fié (…). Il a four­ni à l’agence une co­pie de ce do­cu­ment. (Son) ana­lyse a confir­mé qu’il s’agis­sait d’un rap­port (…) clas­sé top se­cret. (…) L’agence a exa­mi­né le do­cu­ment et éta­bli qu’il sem­blait avoir été plié ou frois­sé, sug­gé­rant qu’il avait été im­pri­mé et trans­por­té en de­hors de l’es­pace sé­cu­ri­sé. L’agence a conduit un au­dit in­terne, (qui) a dé­ter­mi­né que six in­di­vi­dus avaient im­pri­mé ce rap­port. Win­ner en fai­sait par­tie. Un exa­men de son or­di­na­teur a ré­vé­lé qu’elle avait eu des contacts avec le site d’in­for­ma­tion par mail. Le 3 juin, ( j’ai) par­lé avec Win­ner dans sa mai­son d’au­gus­ta. Pen­dant la con­ver­sa­tion, Win­ner a ad­mis avoir in­ten­tion­nel­le­ment iden­ti­fié et im­pri­mé le rap­port top se­cret (…) Elle a ad­mis l’avoir re­ti­ré de son bu­reau, gar­dé puis en­voyé par la poste au site d’in­for­ma­tion (…) Elle a ad­mis qu’elle était au cou­rant que (son) conte­nu pou­vait être uti­li­sé contre les États-unis et au pro­fit d’une na­tion étran­gère.”

“Le sol­dat Win­ner a fa­ci­li­té 816 mis­sions de sur­veillance, per­mis de cap­tu­rer 650 en­ne­mis, d’en tuer 600 dans l’ac­tion et d’iden­ti­fier 900 cibles de grande va­leur” un do­cu­ment of­fi­ciel

De quoi sou­le­ver bien des ques­tions: pour­quoi Rea­li­ty, une pro­fes­sion­nelle du ren­sei­gne­ment aguer­rie, une fille si brillante, au­rait-elle pris si peu de pré­cau­tions? Les mé­thodes de The In­ter­cept in­ter­rogent aus­si: pour vé­ri­fier l’au­then­ti­ci­té du rap­port avant sa pu­bli­ca­tion, il l’a en­voyé pour va­li­da­tion à la NSA. Mais en en­voyant une simple co­pie scan­née, il a net­te­ment fa­ci­li­té la tâche des en­quê­teurs, qui ont pu ra­pi­de­ment re­mon­ter jus­qu’à la jeune femme. Le do­cu­ment conte­nait aus­si un code –une sé­rie de points jaunes– per­met­tant de confir­mer qui l’avait im­pri­mé et quand. De­puis, le site, qui a re­fu­sé de confir­mer que Rea­li­ty était bien sa source, est ac­cu­sé de ne pas avoir su la pro­té­ger. Il a an­non­cé qu’il avait ou­vert une en­quête en in­terne. De­puis son in­car­cé­ra­tion, les photos Ins­ta­gram de Rea­li­ty ont lais­sé place à celles prises par la presse, qui l’ont im­mor­ta­li­sée en­trant dans la pri­son en te­nue orange, ou s’exer­çant quo­ti­dien­ne­ment dans la cour, mul­ti­pliant les pompes et les pos­tures de yo­ga. Son pro­cès pour­rait avoir lieu dans plu­sieurs mois, le temps que tous les pro­ta­go­nistes, avo­cats et ju­rés, ob­tiennent le ni­veau de “se­cu­ri­ty” né­ces­saire pour pou­voir avoir ac­cès au conte­nu du dos­sier. Sa mère, elle, est al­lée la voir en pri­son. “On y était hier, on lui parle beau­coup par té­lé­phone, ra­con­tai­telle le 13 juin. Elle n’est pas abat­tue, elle tient le coup.” Plus tard ce soir-là, Billie Win­ner­da­vis pos­tait cette dé­cla­ra­tion sur Fa­ce­book: “J’étais si contente qu’on laisse Rea­li­ty nous ap­pe­ler plu­sieurs fois par jour, je n’avais pas ima­gi­né une se­conde qu’ils cher­chaient en fait à ob­te­nir le plus d’in­for­ma­tions pos­sible sur elle pour s’en ser­vir contre elle. Je suis vrai­ment dé­so­lée, Rea­li­ty…” Cinq jours avant, pour­tant, une de leurs conver­sa­tions, di­vul­guée par le pro­cu­reur au mo­ment de l’au­dience, avait dé­jà été re­prise dans les mé­dias du monde en­tier. Quelques mots, comme un aveu. “Ma­man… ces do­cu­ments… j’ai mer­dé.”

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