La fai­seuse de mi­racle

Ce­la se passe chaque se­maine en ban­lieue de Rio. Gui­dée par son père pas­teur, une en­fant gué­rit ins­tan­ta­né­ment les maux des gens qui viennent à elle. Ala­ni San­tos a 13 ans et fe­rait par­tie de cette cen­taine d’en­fants bré­si­liens “tou­chés par Dieu”. Ou vict

Society (France) - - REPORTAGE - PAR AMELIA DOLLAH ET LÉO RUIZ, À RIO DE JA­NEI­RO PHOTOS: SEBASTIAN LISTE (NOOR/REA)

Ce soir, il va y avoir des mi­racles! À par­tir de 19h, sur la place Trin­dade. Ve­nez nom­breux pour as­sis­ter à la croi­sade en pré­sence d’ala­ni, la pe­tite mis­sion­naire!” Cra­ché par deux en­ceintes ins­tal­lées à l’ar­rière de son pick-up Toyo­ta, le mes­sage est dif­fi­ci­le­ment au­dible. Mais il en faut plus pour dé­cou­ra­ger Adau­to San­tos, qui conti­nue de tour­ner in­las­sa­ble­ment dans les rues du centre de São Gon­ça­lo, une ville po­pu­laire qui s’étend le long de la baie de Gua­na­ba­ra, face à Rio de Ja­nei­ro. Il était dé­jà là la veille pour col­ler des af­fiches sur les vi­trines des com­merces et ac­cro­cher des ban­de­roles. Le front en sueur à cause d’un so­leil de plomb, il s’au­to­rise en­fin une pause ca­fé, chez lui, au 169 de la rue Re­cife. La mai­son, pe­tite mais confor­table, est gar­dée par un por­tail im­po­sant et une ca­mé­ra de sé­cu­ri­té. Flan­qué d’un t-shirt Adi­das et d’une cas­quette NY, ce­lui que tout le monde ici ap­pelle “le Pas­teur” est ac­com­pa­gné du fi­dèle Leo­nar­do, qui fait par­tie de la cin­quan­taine de membres de son église, la Mis­sion in­ter­na­tio­nale des mi­racles. “Beau­coup me de­mandent si Ala­ni se­ra bien pré­sente ce soir, glisse Adau­to. Ils me disent: ‘On l’a vue à la té­lé.’ Ils ne savent même pas qu’elle vit ici, à São Gon­ça­lo, et que je suis son père.” Ala­ni San­tos, 13 ans, ne semble pas an­gois­sée par l’idée d’être la ve­dette de la soi­rée qui se pré­pare. Elle se re­pose dans sa chambre, après avoir pas­sé la ma­ti­née à l’école. À pre­mière vue, rien ne la dis­tingue des jeunes filles de son âge: des Adi­das Su­pers­tar aux pieds, un sou­rire de fer, un ipod sur la table basse, un goût pro­non­cé pour le rose –les lampes, les ti­roirs, sa robe– et pour la tour Eif­fel –sur les ri­deaux et un peu par­tout en mi­nia­ture. “C’était la dé­co à la mode ces der­nières an­nées au Bré­sil”, sou­rit San­dra, sa ma­man, dont elle a hé­ri­té des traits fins et des che­veux bruns. Ses lec­tures, en re­vanche, rap­pellent qu’ala­ni n’est pas une pré-ado­les­cente comme les autres. Deux livres, Les Écri­tures qui gué­rissent et Le Pou­voir de l’en­fant qui prie, sont po­sés sur la table de nuit, à cô­té d’une bible rose, à l’in­té­rieur de la­quelle est sur­li­gné au mar­queur son pas­sage pré­fé­ré, ti­ré de l’évan­gile se­lon Jean, cha­pitre 3, ver­set 16: “Car Dieu a tant ai­mé le monde qu’il a don­né son Fils unique, afin que qui­conque croit en lui ne pé­risse point, mais qu’il ait la vie éter­nelle.” À écou­ter le couple San­tos, Dieu a aus­si don­né Ala­ni, afin que qui­conque croit en elle gué­risse de ses maux. “Je mène une vie nor­male, ex­plique la jeune fille d’une voix douce, un peu ti­mide. Je fais du shop­ping, je vais au ci­né­ma. Mais j’ai ce don de gué­ris­seuse. De­puis que je suis toute pe­tite, Dieu soigne à par­tir de moi. Il m’uti­lise. Je ne suis qu’un ins­tru­ment.” Ala­ni prêche de­puis qu’elle a 5 ans. Sur You­tube, tout un tas de vi­déos té­moignent du phé­no­mène: une pe­tite fille haute comme trois pommes qui lâche sa pou­pée pour prendre le mi­cro, prie comme une grande et fait mar­cher des femmes en fau­teuil rou­lant. Mais l’his­toire a dé­bu­té en­core plus tôt. Dans le sa­lon fa­mi­lial, la mère re­vient sur la ge­nèse de son “pe­tit mi­racle” à elle. À l’époque, San­dra, jeune ma­riée, n’ar­rive pas à tom­ber en­ceinte. “J’ai at­ten­du presque huit ans. Au­cun mé­de­cin n’a pu m’ai­der. Mais un jour, un pas­teur m’a pré­dit qu’elle ar­ri­ve­rait et qu’il s’agi­rait d’une perle.” Quelques mois plus tard, son voeu est exau­cé. Alors que le ventre de la fu­ture mère s’ar­ron­dit, les gens s’émer­veillent. Cer­tains disent sen­tir “un fré­mis­se­ment” en lui tou­chant l’ab­do­men. “J’ai su à ce mo­ment qu’elle se­rait spé­ciale”, ra­conte San­dra. Treize ans plus tard, le père, Adau­to, se ba­lade tou­jours avec un deuxième té­lé­phone en main, “pour gé­rer les re­quêtes ve­nues du monde en­tier”. Il montre quelques ex­traits: “Je suis une Al­le­mande de 28 ans, je souffre d’hé­pa­tite B. Pou­vez-vous m’ai­der?” ; des États-unis: “Mon père a des pro­blèmes au coeur et ma mère un ter­rible mal de dos. Peux-tu les gué­rir?” ; d’afrique du Sud: “Ma mère souffre de pal­pi­ta­tions au coeur et d’ar­throse, j’ai­me­rais conve­nir d’un ren­dez-vous pour une prière. De­main à 15h, ce se­rait par­fait.” ; du Mexique: “J’ai­me­rais sa­voir si vous comp­tez bien­tôt ve­nir à Mexi­co ou si je peux vous contac­ter di­rec­te­ment.” ; ou en­core du Ko­so­vo: “J’ai 32 ans et j’ai la ma­la­die de Par­kin­son, je ne sais pas comment en gué­rir.” Adau­to n’est pas peu fier de cette di­men­sion in­ter­na­tio­nale. Mieux: il en a fait sa marque de fa­brique. Il pointe du doigt le lo­go de son en­tre­prise: “Mis­sion In-ter-na-tio-na-le.” “On tra­vaille aus­si avec des agences de voyage pour re­ce­voir les tou­ristes dans notre église. On a re­çu deux fa­milles ja­po­naises cette an­née. On leur a re­trans­mis les prières d’ala­ni avec des sous-titres sur un écran de té­lé­vi­sion. Dans le tas, il y avait un chef d’en­tre­prise très riche. Mais l’agence ne nous a lais­sé que 20 ré­is (en­vi­ron cinq eu­ros, ndlr)...” L’em­pla­ce­ment a aus­si été choi­si de ma­nière stra­té­gique: sur Do­min­gos Da­mas­ce­no Duarte, l’ave­nue prin­ci­pale, à quelques cen­taines de mètres du ba­taillon de la po­lice mi­li­taire. “On au­rait pu s’ins­tal­ler au mi­lieu de la fa­ve­la, le loyer au­rait été moins cher et on au­rait cap­té plus de monde, avance-t-il. Mais les tou­ristes n’au­raient pas été à l’aise.” Adau­to ouvre la porte d’une pe­tite pièce d’à peine dix mètres car­rés. C’est là que sa fille en­re­gis­trait son émis­sion de ra­dio, dif­fu­sée en pod­cast tous les sa­me­dis après-mi­di. Le ma­té­riel a été vo­lé et l’émis­sion a dû s’ar­rê­ter. Mais le pas­teur a de la res­source. De­puis sa chambre, l’ado­les­cente est dé­sor­mais pas­sée sur Skype pour ré­pondre di­rec­te­ment aux de­mandes de l’étran­ger.

L’évan­gile ou les ban­dits

Ala­ni ne se­rait pas la seule à avoir ain­si été “tou­chée par Dieu”. Par­tout au Bré­sil, une cen­taine d’en­fants ac­com­pli­raient ré­gu­liè­re­ment ce genre de mi­racles. Cer­tains, comme le ca­rio­ca Ma­theus Mo­raes, 19 ans, sont même de vé­ri­tables stars –lui a été in­vi­té en Eu­rope, en Afrique, en Aus­tra­lie et aux États-unis. La der­nière preuve en date du suc­cès tou­jours plus im­por­tant des églises évan­gé­liques. On dé­nombre en ef­fet aujourd’hui 50 mil­lions d’évan­gé­listes au Bré­sil, soit 22% de la po­pu­la­tion, contre 6% en 1980. À São Gon­ça­lo, chez la fa­mille San­tos, le chiffre est en­core plus éle­vé. Le der­nier re­cen­se­ment fai­sait état d’une po­pu­la­tion à 70% évan­gé­liste. “C’est la ville avec

“Je mène une vie nor­male. Je fais du shop­ping, je vais au ci­né­ma. Mais j’ai ce don de gué­ris­seuse. Dieu soigne à par­tir de moi” Ala­ni San­tos

le plus d’églises au mètre car­ré”, ré­sume Adau­to San­tos. C’est aus­si celle qui au­rait ac­cueilli le plus de tra­fi­quants chas­sés des fa­ve­las de Rio par l’uni­té de po­lice pa­ci­fi­ca­trice (UPP) lors de la Coupe du monde 2014 puis des Jeux olym­piques 2016. “La plu­part des ban­dits se sont ins­tal­lés à Sal­guei­ro, la plus grosse fa­ve­la de la ville, si­tuée à dix mi­nutes d’ici, as­sure le père d’ala­ni. On en­tend sou­vent les hé­li­co­ptères de la po­lice sur­vo­ler le quar­tier.” Le Pas­teur ra­conte que quelques jours plus tôt, sur la place Trin­dade où il or­ga­nise sa “croi­sade”, une qua­ran­taine d’hommes ar­més ont pillé un ma­ga­sin d’élec­tro­nique en pleine nuit. “Le pro­blème, c’est qu’avec les scan­dales, les gens réa­lisent que les lea­ders po­li­tiques sont en­core plus vo­leurs que les tra­fi­quants, pour­suit Adau­to. Ici, les gens ne de­mandent qu’une op­por­tu­ni­té, que l’état ne leur offre pas ou plus.” C’est ain­si qu’évan­gé­listes et bandes or­ga­ni­sées se sont mis à ci­bler un même pu­blic: les déshé­ri­tés, sans em­ploi et sans pers­pec­tive d’ave­nir, qui n’at­tendent qu’une seule chose, qu’on leur tende les bras. Les pas­se­relles sont d’ailleurs cou­rantes. Adau­to lui-même vient du tra­fic, même s’il pré­fère ne pas en par­ler, son pas­sé n’ayant “plus d’im­por­tance”. C’est son frère qui, en pri­son, fût le pre­mier à se tour­ner vers la re­li­gion évan­gé­lique. Adau­to a sui­vi, puis toute la fa­mille. “Je n’ai rien contre les autres re­li­gions, je les ai tes­tées avant. Mais l’église évan­gé­lique est la seule à avoir chan­gé ra­di­ca­le­ment ma vie, dit-il. Elle fait le tra­vail d’al­ler cher­cher les gens, de s’in­té­res­ser à leur cas in­di­vi­duel, de leur don­ner de l’amour et du sou­tien. Elle va par­tout et ins­taure un lien di­rect avec les ha­bi­tants. Après ça, vous avez aus­si en­vie d’ai­der les autres.”

Adau­to San­tos le ré­pète en boucle. Sau­ver le plus de monde pos­sible, telle est sa “mis­sion”. Est-ce pour ef­fa­cer ce pas­sé et se la­ver de ses pé­chés? Pour toute ré­ponse, il se contente de ra­con­ter comment, il y a quinze ans, il a quit­té sa pe­tite ville de l’état de São Pau­lo pour ve­nir s’ins­tal­ler ici et fon­der son église, comme son frère avant lui. Pen­dant six ans, il s’est aus­si ren­du dans les pri­sons de la ré­gion, sou­vent en com­pa­gnie de sa fille. “Le sys­tème car­cé­ral ne ré­cu­père ni n’amé­liore les gens, as­su­ret-il. À l’in­té­rieur, pour sur­vivre et avoir un mi­ni­mum de confort –un sa­von, des vê­te­ments propres, un re­pas dé­cent–, tu dois rendre des ser­vices aux gangs qui font la loi. Tuer, par exemple. Mais quand l’église est là, tu n’as plus be­soin de te sou­mettre. D’ailleurs, l’église uni­ver­selle du royaume de Dieu (dont Mar­ce­lo Cri­vel­la, le ne­veu du fon­da­teur, est le nou­veau maire de Rio, ndlr) a re­çu ré­cem­ment une au­to­ri­sa­tion pour ins­tal­ler

“Ma pre­mière fois s’est faite très spon­ta­né­ment. J’ai juste sai­si le mi­cro et par­lé de tout ce qui me pas­sait par la tête. Les gens ont com­men­cé à croire à mes dis­cours. J’étais très fier” Fa­bio Mor­ton, an­cien en­fant gué­ris­seur

une suc­cur­sale dans cha­cune des pri­sons du pays. C’est une mer­veilleuse nou­velle.” Tou­jours cette concur­rence entre crime et évan­gé­lisme, qui par­fois prend des airs de co­ha­bi­ta­tion. Un ami pas­teur l’ap­pelle. Il dis­cute, puis rac­croche. “C’est un an­cien flic. Un tueur, un mec qui était très dan­ge­reux. Aujourd’hui, c’est un autre homme. Tu n’en re­vien­drais pas.” Pour sa croi­sade des mi­racles, le Pas­teur a aus­si, en plus de sa fille, in­vi­té une sé­rie de chan­teurs de “gos­pel funk”: MC De­lay, MC Dhie­guin­ho, Ju­nin­ho de Je­sus, Alex de Cris­to. Tous des an­ciens tra­fi­quants qui, conver­tis, tentent dé­sor­mais de “ré­cu­pé­rer des gens” dans les fa­ve­las où ils opé­raient. “On est les seuls à pou­voir en­core y en­trer sans dan­ger, dit l’un d’entre eux. On ne nous re­jette pas, au contraire, on nous de­mande de ve­nir!” Adau­to n’a d’ailleurs pas choi­si de mon­ter son cha­pi­teau place Trin­dade par ha­sard. “C’est là où les jeunes se réunissent le soir, ex­plique-t-il. Ils boivent, se droguent, vendent. Ce soir, ils se­ront là. L’ob­jec­tif avec la mu­sique est de les at­ti­rer, de les faire ap­pro­cher de la scène, puis qu’ils voient les mi­racles d’ala­ni. Ça peut les convaincre de pas­ser de notre cô­té.”

“Vous al­lez voir Dieu opé­rer!”

Alors que la nuit com­mence tout juste à tom­ber, un châ­teau gon­flable s’érige à cô­té du ter­rain de foot de la place. Adau­to a presque ter­mi­né l’ins­tal­la­tion de la scène qui ac­cueille­ra le spec­tacle. Il teste le son tan­dis que le pas­teur Epi­ta­sio prie de­vant une di­zaine de fi­dèles, mê­lés aux cu­rieux, as­sis en de­mi­cercle sur une toute pe­tite arène. Les prê­cheurs se re­laient au mi­cro, en­tre­cou­pés de pauses mu­si­cales en at­ten­dant que le pu­blic gros­sisse. La mé­thode a du bon: à me­sure que le temps passe, les ba­dauds s’at­troupent de­vant la scène. Quand le show dé­bute en­fin, près de 200 per­sonnes sont dé­jà réunies. Adau­to chauffe le pu­blic: “Dieu est mer­veilleux! Je sais que beau­coup n’y croient pas, mais ils vont voir, ils se­ront té­moins de mi­racles en live.” Puis, en­core, des chan­teuses en play-back sur une mé­lo­die en MI­DI ou des jeunes prê­cheurs en che­mise blanche. “Gloire à Dieu! Je ne vous en­tends pas! Est-ce que Dieu est ici?” Mal­gré quelques pro­blèmes de son –les aléas du di­rect– com­blés par des “Amen” et des “Al­lé­luia”, la foule ré­pond en choeur. Adau­to ré­ap­pa­raît de temps en temps, pro­met qu’ala­ni ne va plus tar­der et ne manque pas d’in­di­quer la pré­sence de jour­na­listes étran­gers. La star ar­rive en­fin. “Qui est ve­nu pour un mi­racle?”, s’écrie le père. La tren­taine de mains le­vées s’avance vers l’es­trade pour re­ce­voir la cure. Une femme tend la pho­to de son ma­ri, ali­té de­puis trois mois après une lourde opé­ra­tion. Adau­to: “Mon Dieu, que les gens souffrent. Ala­ni va tou­cher cette image, et en ren­trant, vous ver­rez qu’il se­ra dé­jà de­bout!” On aide en­suite une vieille dame à mon­ter sur scène. Elle peine à mar­cher toute seule. Ala­ni lui touche fur­ti­ve­ment les pieds et le pas­teur re­prend de plus belle: “Vous al­lez voir Dieu opé­rer!” Il la pousse à ef­fec­tuer quelques pas. “Marche! Marche! Marche!” La vieillarde avance comme elle peut, puis s’ar­rête, se­couée. Elle bal­bu­tie, ap­pa­rem­ment peu convain­cue, avant d’écla­ter en san­glots. Pour le pas­teur, la dé­mons­tra­tion est faite. “Bra­vo, voyez! Main­te­nant, Ala­ni va pas­ser vous bé­nir. Avan­cez-vous tous!” La jeune fille, du haut de sa tri­bune, touche la tête des fi­dèles sans en ou­blier un seul. Une femme s’ef­fondre au sol après le pas­sage d’ala­ni, amor­tie dans sa chute par deux hommes. Elle res­te­ra al­lon­gée par terre, sur le sable, jus­qu’à la fin de la messe. Pour des mi­racles plus spec­ta­cu­laires –sor­tie sou­daine d’un co­ma, vue re­trou­vée, in­fer­ti­li­té dé­pas­sée–, il fau­dra se conten­ter de quelques té­moi­gnages de proches. Fin du spec­tacle vers 23h, après une dis­tri­bu­tion de pe­tites bibles si­glées au nom de l’église. Ala­ni et sa mère re­cueillent quelques de­mandes de prières sup­plé­men­taires, tan­dis qu’adau­to dé­briefe la soi­rée, plu­tôt sa­tis­fait. “Il y a eu quelques pro­blèmes tech­niques, mais le bon cô­té de l’évé­ne­ment était de voir des per­sonnes gué­ries en di­rect.” La jeune fai­seuse de mi­racles, elle, n’est pas très lo­quace: “J’ai bien ai­mé. Les gens doivent juste croire en moi pour que ça marche. Pour moi, ce n’est pas un tra­vail.”

C’est pour­tant ce que cer­tains lui re­prochent. Dans la salle de ra­dio, Adau­to dé­balle des cou­pures de presse qui parlent de sa fille et pointe un ar­ticle du ma­ga­zine Ve­ja ti­tré “Tra­vail in­fan­tile - En­fants prê­cheurs”. Adau­to ne l’a tou­jours pas di­gé­ré. “C’est com­plè­te­ment faux! Je n’ex­ploite pas ma fille, elle aime ai­der les autres, je ne vais pas l’en em­pê­cher. Elle est par­fai­te­ment heu­reuse.” La ques­tion des en­fants prê­cheurs, pour­tant, fait po­lé­mique au sein même de la com­mu­nau­té évan­gé­liste. Son op­po­sant le plus fervent est sans doute le pas­teur Si­las Ma­la­faia, pré­sident fon­da­teur de la puis­sante As­sem­blée de Dieu vic­toire en Ch­rist (ADVEC). L’homme, par ailleurs soup­çon­né par la po­lice fé­dé­rale de dé­tour­ne­ment et blan­chi­ment d’ar­gent, re­çoit dans son luxueux bu­reau du “vieux temple”, si­tué sur la rue Mon­te­vi­deu du quar­tier Pen­ha, au nord de Rio. Dans la même rue, il vient de faire construire le nou­veau siège de son église, un bâ­ti­ment ul­tra­mo­derne dont la salle de prière est ca­pable d’ac­cueillir “6 348 croyants as­sis”. “Les chré­tiens doivent croire aux mi­racles, dit-il. Le pro­blème, c’est quand com­mence la

ma­ni­pu­la­tion des pas­teurs, qui uti­lisent des en­fants un peu plus ma­lins que les autres à leurs fins. Aujourd’hui, ces en­fants ‘fai­seurs de mi­racles’ pul­lulent. Ré­sul­tat: on fait de l’ex­tra­or­di­naire quelque chose de com­mun.” Il ajoute que “Jé­sus n’a pas com­men­cé à gué­rir à 9 ou 15 ans. Il faut res­pec­ter les étapes: l’en­fant est là pour ap­prendre, pas pour en­sei­gner.” Si­las Ma­la­faia ex­plique ce phé­no­mène par le “mar­ché que re­pré­sentent les 50 mil­lions d’évan­gé­listes”. “Cer­tains pa­rents vivent des prières de leurs en­fants, c’est une fo­lie. Mais c’est une telle cu­rio­si­té que ce­la at­tire du monde.” Lui-même a été sol­li­ci­té dans son église par des pa­rents ve­nus pré­sen­ter des DVD de leur pro­gé­ni­ture. “Ils vou­laient me prou­ver le don de leur en­fant et vendre ça chez moi. Je leur ai dit de les lais­ser être des en­fants, qu’ils étaient des lâches.”

Dans un ca­fé de São Pau­lo, Fa­bio Mor­ton, look queue de che­val et barbe épaisse, a lui aus­si son avis sur la ques­tion: “C’est une hy­po­cri­sie to­tale.” Le jour­na­liste sait de quoi il parle: lui-même était un en­fant prê­cheur. C’était dans les an­nées 80 et 90. Fi­dèle à sa li­gnée: son père était dé­jà fils de pas­teur de l’as­sem­blée de Dieu. À 8 ans, Fa­bio est per­çu comme un en­fant pré­coce, do­té de su­per­pou­voirs. “Ma pre­mière fois s’est faite très spon­ta­né­ment. En­cou­ra­gé par un pas­teur et ami de mon père qui avait trans­for­mé son ga­rage en église, j’ai juste sai­si le mi­cro et j’ai par­lé de tout ce qui me pas­sait par la tête. Les gens ont com­men­cé à croire à mes dis­cours. J’étais très fier.” Le jeune gar­çon se met alors à pra­ti­quer l’exor­cisme, y com­pris sur sa propre mère, qui souffre alors de dé­pres­sion. “En as­si­mi­lant ce type de pro­blèmes à des forces sur­na­tu­relles, au mal, on évite sur­tout d’af­fron­ter son propre sen­ti­ment de culpa­bi­li­té. Le pro­blème, c’est qu’il y a tout un groupe au­tour de vous. C’est un vé­ri­table théâtre so­cial im­pro­vi­sé, et le pu­blic ne per­çoit pas qu’il par­ti­cipe aus­si à cette co­mé­die. Je me rap­pelle que le pas­teur di­sait: ‘Si le pas­teur vole l’ar­gent, ce n’est pas votre pro­blème. Vous, vous avez don­né à Dieu.’ C’était ahu­ris­sant.” Et les en­fants prê­cheurs? “Je pense qu’ils croient in­no­cem­ment trans­mettre la vé­ri­té, ils sont ins­truits comme ça par leurs pa­rents. Moi, j’ai­mais beau­coup la science et l’his­toire, alors j’ai ra­pi­de­ment com­men­cé à re­mettre en ques­tion tout ce sys­tème.” À l’ado­les­cence, Fa­bio tourne le dos à l’évan­gé­lisme et, par consé­quent, à sa fa­mille. “Un pro­ces­sus dou­lou­reux mais li­bé­ra­teur”, confie-t-il. S’il n’a “pas une opi­nion très fa­vo­rable de la re­li­gion”, il es­time qu’elle est loin d’être la seule à ex­ploi­ter le fi­lon des en­fants. “Aujourd’hui, l’en­fant est un ar­gu­ment com­mer­cial. On le met en scène par­tout: sur In­ter­net ou à la té­lé­vi­sion, dans les émis­sions de cui­sine ou celles comme The Voice. Les gens sont prêts à tout pour at­ti­rer le pu­blic et se faire de l’ar­gent. S’ils le pou­vaient, les évan­gé­listes in­ven­te­raient des chats prê­cheurs.” À São Gon­ça­lo, la place Trin­dade se vide. Ala­ni va ren­trer se cou­cher avec sa ma­man, pen­dant que son père fi­nit de dé­mon­ter la scène. Elle dit qu’elle ai­me­rait ap­prendre d’autres langues et se rendre à l’étran­ger. Puis, une fois grande, elle ai­me­rait de­ve­nir mé­de­cin, pour “conti­nuer à ai­der les gens”. Et, aus­si, “parce qu’il y en a qui ne croient pas aux mi­racles”.

La jeune fille, du haut de sa tri­bune, touche la tête des fi­dèles sans en ou­blier un seul. Une femme s’ef­fondre au sol après le pas­sage d’ala­ni. Elle res­te­ra al­lon­gée par terre jus­qu’à la fin de la messe

Ala­ni, sa mère San­dra et son père Adau­to, sur les hau­teurs de São Gon­ça­lo.

Scream 4.

Le dé­nom­mé Alex Sil­va, après son prêche du di­manche.

Vic­tor Ga­briel. Il a com­men­cé à prê­cher à l’âge de 9 ans chez lui, à São Pau­lo.

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