At­ten­tion au cor­beau!

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR WILLIAM THORP

Po­pu­la­ri­sée par l’af­faire du pe­tit Gré­go­ry, la fi­gure du cor­beau est un vrai phé­no­mène de so­cié­té, qui sé­vit plus sou­vent qu’on ne le croit, et qui peut tou­cher n’im­porte qui. Trois vic­times se confient.

L’éter­nel re­tour de l’af­faire Gré­go­ry a re­mis au goût du jour cette fi­gure gla­çante du fait di­vers: le cor­beau. Une ca­la­mi­té qui sé­vit plus sou­vent qu’on ne le croit, par­tout en France, pour n’im­porte quel mo­tif, et qui peut tou­cher n’im­porte qui. Ren­contre avec trois vic­times de la mé­chan­ce­té or­di­naire.

“Si vous sa­viez comme je les ai vo­mies, ces lettres. J’en ai vo­mi toute mon âme” L’his­toire d’éve­lyne J., 67 ans “À chaque cour­rier, tu te de­mandes: ‘Mais qu’est-ce que j’ai fait? Pour­quoi moi?’” L’his­toire de Na­tha­lie C., 49 ans

Elle est as­sise à l’ex­tré­mi­té gauche d’un so­fa en cuir mar­ron. In­quiète, elle parle en se tor­dant les mains. Son com­pa­gnon, lui, s’est ins­tal­lé sur un fau­teuil du même style, à droite. Plu­tôt se­rein. Ils sont à l’hô­tel Côte-ouest, aux Sables-d’olonne, ce jeu­di de sep­tembre. Entre eux, il y a cet amas de dos­siers, sor­tis d’un sac en plas­tique: des comptes ren­dus, des plaintes, des pro­cès-ver­baux. Éve­lyne en ouvre un, en tire une feuille, puis gri­mace. “Ça re­com­mence”, dit-elle en cris­pant ses mains sur son ventre. An­dré hausse les épaules. “Bah oui, bah oui…” “Je suis ma­lade de­puis que je sais que je vais pas­ser à la barre, re­prend-elle. Je suis la vic­time, et pour­tant c’est moi qui ai peur.” Éve­lyne pas­se­ra “à la barre” ce mois d’oc­tobre au tri­bu­nal de grande ins­tance des Sables-d’olonne pour que la jus­tice éclair­cisse l’iden­ti­té de l’émet­teur de la cin­quan­taine de lettres d’in­sultes et de me­naces de mort ano­nymes qu’elle a re­çues de­puis 2010. “J’ai souf­fert, j’ai été meur­trie, j’ai été sa­lie, j’ai été trai­tée de pute, de conne, on a vou­lu me faire du mal, di­ri­ger ma vie, me faire fuir, s’in­surge-t-elle. Mais pour­quoi? Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour mé­ri­ter tout ce­la?” L’af­faire com­mence le 27 jan­vier 2010. Comme sou­vent, c’est par un coup de fil que les mau­vaises nou­velles ar­rivent. Au bout de la ligne: Sé­ve­rine, la fille d’éve­lyne. “Il faut que tu viennes tout de suite”, lâche-t-elle. Éve­lyne est loin, à Cler­mont-fer­rand. “Elle ne m’a pas dit de quoi il s’agis­sait parce qu’il y a pas mal de route avant les Sables, se re­mé­more la mère. Puis à mon ar­ri­vée, elle me lâche: ‘Tu sais où est An­dré? Parce que moi je le sais, je vais te le faire voir.’” Mère et fille font la route jus­qu’à une mai­son où se trouve la Mer­cedes d’éve­lyne, qu’an­dré a em­prun­tée pour faire, théo­ri­que­ment, un dé­pla­ce­ment à Nan­cy. “J’ai ca­rillon­né à la porte 30 mi­nutes avant de voir une femme des­cendre. C’était une cliente de ma par­fu­me­rie, qui tra­vaille dans le ma­ga­sin juste en face, Ch­wett. Je lui ai dit que je vou­lais par­ler à mon ma­ri, elle m’a fer­mé la porte à la gueule. Il a fal­lu que j’at­tende quinze mi­nutes de plus pour voir en­fin la tête d’an­dré dé­pas­ser de la porte.” Consé­quence: le couple se sé­pare. Comment diable Sé­ve­rine a-telle eu connais­sance de cet adul­tère? Simple: c’était écrit. Dans une en­ve­loppe for­mat A4, dé­po­sée in­co­gni­to sur le comp­toir de la par­fu­me­rie de sa mère, Vé­nus Beau­té. Éve­lyne re­plonge la main dans ses po­chettes, en sort des pho­to­co­pies. Des pho­tos in­times d’an­dré dans les bras de sa maî­tresse. Elles ont été prises par l’homme lui­même à l’aide d’un re­tar­da­teur. Un mot ac­com­pagne le lot: “Vé­nus est bai­sée c’est Ch­wett.” “Ce­la ne man­quait pas d’hu­mour”, lâche An­dré. Éve­lyne ne rit pas. “Je n’en ai pas dor­mi de la nuit, dit-elle. Je ne voyais pas qui pou­vait me faire ce­la.” D’au­tant que les seules per­sonnes en pos­ses­sion des pho­tos sont An­dré et sa maî­tresse, et ni l’un ni l’autre ne donne l’im­pres­sion de vou­loir être dé­mas­qué. Deux mois plus tard, le 29 mars 2010, la par­fu­meuse re­trouve une nouvelle lettre sur le pare-brise de sa voi­ture. Même conte­nu. Tou­jours ano­nyme. Puis ce­la re­com­mence le 28 mai, le 9 juin, le 12 juin, le 30 juin, le 7 juillet. Chez elle ou à son bu­reau, Éve­lyne re­çoit des lettres d’in­sultes écrites avec des cou­pures de ma­ga­zines. Ex­traits: “Ma­dame pauvre conne, vrai­ment vous ne com­pre­nez rien”, “On passe et re­passe dans votre ma­ga­sin, on a tout le temps pour vous pour­rir la vie, par­tez vite”, “Si je te vois je te casse la gueule”. Éve­lyne les étale sur la table de­vant elle. “Si vous sa­viez comme je les ai vo­mies, ces lettres, dit-elle en les re­gar­dant. J’en ai vo­mi toute mon âme.” Au bout de presque un an de har­cè­le­ment, An­dré re­vient vers Éve­lyne. L’en­voi de lettres s’ar­rête sou­dai­ne­ment. Puis re­prend huit mois plus tard, quand An­dré re­tombe dans les bras de son amante –“la chair est faible”, lâche-t-il en si­ro­tant son ca­fé. Le ton se fait plus me­na­çant. “À moins de par­tir, tu vas vrai­ment en cre­ver en dou­ceur”, ou en­core “Tu as af­faire à plus fort que toi” et “Ouvre bien yeux, j’au­rai ta mort, elle est très proche sa­lope”. Les lettres sont éga­le­ment rem­plies de dé­tails que seuls peuvent connaître son concu­bin et sa maî­tresse. Alors, Éve­lyne se met à dou­ter. Et si le cor­beau était An­dré? Les po­li­ciers l’ont pous­sée un temps vers cette hy­po­thèse. “Ils me di­saient: ‘Écou­tez ma­dame, vous sa­vez bien que c’est An­dré qui vous en­voie les lettres, ne soyez pas dupe.’ Mais je n’ai ja­mais réus­si à me convaincre que c’était lui. On avait tout de même pas­sé 30 ans de notre vie en­semble, s’il vou­lait me faire du mal, il n’avait qu’à me quit­ter.” La maî­tresse, alors? L’hy­po­thèse pour­rait se te­nir, d’au­tant que l’en­voi des cour­riers suit le rythme des al­lers-re­tours fré­quents d’an­dré entre Éve­lyne et elle. Mais faute D’ADN et de preuves tan­gibles, l’af­faire ne va pas plus loin. Celle du cor­beau, si. Le 23 jan­vier 2013, alors qu’éve­lyne sort les pou­belles de­vant chez elle, une per­sonne ca­gou­lée lui en­voie deux lettres au vi­sage, avant de s’en­fuir en cou­rant. Éve­lyne penche pour un homme, mais n’en est pas sûre. La po­lice ne re­trou­ve­ra ja­mais sa trace. Les jours sui­vants, le cor­beau pousse l’of­fen­sive en­core plus loin: dé­sor­mais, Éve­lyne re­çoit des ap­pels, émis de­puis des ca­bines té­lé­pho­niques des Sables-d’olonne. La voix est étouf­fée –im­pos­sible de dire s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Elle lui dit de quit­ter la ville. Éve­lyne s’al­longe en ar­rière sur le ca­na­pé. Sa voix tremble. “J’avais peur. J’ai ar­rê­té de man­ger, j’ai per­du 24 ki­los. J’ai même per­du ‘ma dan­seuse’, c’est comme ce­la que je sur­nom­mais ma par­fu­me­rie, parce que je ne sor­tais plus de chez moi.” Il fau­dra at­tendre 2014 pour qu’éve­lyne res­pire de nou­veau. Les en­vois du cor­beau cessent dé­fi­ni­ti­ve­ment, en même temps que prend fin la re­la­tion d’an­dré avec sa maî­tresse. Après quatre ans de lettres ano­nymes et un peu moins d’une qua­ran­taine de plaintes, deux ex­per­tises gra­pho­lo­giques mettent en cause l’autre femme. Éve­lyne range ses po­chettes avec soin, tan­dis qu’an­dré feuillette les lettres qu’il reste sur la table. Il pense que sa maî­tresse vou­lait “juste mon­trer qu’elle avait ga­gné, qu’elle [l’]avait pour elle”. Éve­lyne, elle, voit plus loin que les ex­pli­ca­tions. Elle ai­me­rait un “par­don”. “Mais est-ce que ce­la en­lè­ve­ra la souf­france que j’ai su­bie? Je ne pense pas.”

C’est une mai­son grise à un étage, avec une Ford de­vant le ga­rage. On est dans l’ouest, en Ven­dée. La porte s’ouvre dou­ce­ment. Na­tha­lie, der­rière. Elle porte ses che­veux bruns courts coif­fés en épis, un haut bleu fon­cé à mo­tifs, des boucles d’oreilles rouges. La mine est fa­ti­guée à l’idée de ra­con­ter toute l’his­toire en­core une fois. “Mais il le faut, souffle-t-elle. Pour que ce­la ne s’ou­blie pas.” Quoi au juste? Elle pointe du doigt un sac à mo­tifs de chiens po­sé sur la table, qui contient les 95 lettres re­çues entre mai 2010 et no­vembre 2011. Six ans plus tard, elle at­tend tou­jours que la juge d’ins­truc­tion en charge du dos­sier

à Nantes ap­porte les conclu­sions de l’en­quête. Na­tha­lie, 49 ans, dit que res­sor­tir ce sac fait re­mon­ter à la sur­face “tous ces sou­ve­nirs de souf­france et d’in­quié­tude”. Comme ce cau­che­mar qu’elle fait par­fois la nuit. “Je suis dans ma voi­ture, et je vois deux per­sonnes de­vant moi sur la route. Ce sont les mêmes que je soup­çonne d’être der­rière tout ce­la.” Puis, comme gê­née par la con­clu­sion, elle chu­chote: “À la fin, j’ac­cé­lère.”

Na­tha­lie était cadre dans un ins­ti­tut de san­té. Ce ma­tin du mois de mai 2010, au bu­reau, elle ouvre le cour­rier de­vant une col­lègue. Elle tique dès la pre­mière en­ve­loppe. Des taches d’encres rouge et bleue sont épar­pillées sur la lettre. Col­lé au-des­sus: “Je n’ai pas honte à te dire ce que je n’ai pas honte à pen­ser. Sa­lope. Sor­tie Mme C.” “Sur le coup, je n’ai pas me­su­ré l’im­por­tance de cette lettre, se sou­vient Na­tha­lie. Je me suis juste dit: ‘Mais qu’est ce que c’est que cette blague?’ Et bas­ta.” Ce n’est que quelques jours plus tard qu’elle en “me­sure l’im­por­tance”. “J’étais tou­jours dans le même bu­reau avec la même col­lègue quand j’ai ou­vert une se­conde lettre. Je me suis re­trou­vée les mains pleines d’ex­cré­ments de chat.” La lettre est la même que la pre­mière. Et le mes­sage est clair: Na­tha­lie est “in­vi­tée” à quit­ter son poste. “J’ai fait une crise d’an­goisse. Puis, sur les conseils de mes col­lègues, je suis al­lée por­ter plainte.” Mais ce­la ne suf­fit pas. Les cour­riers du cor­beau conti­nuent d’ar­ri­ver, et m^^ême de plus en plus fré­quem­ment. “Les lettres étaient de plus en plus vio­lentes.” Na­tha­lie cite pêle-mêle des ex­traits: “Pro­jet 2010: éli­mi­na­tion de Ma­dame C”, “Je vais te dé­truire, te bai­ser, te broyer, te la­mi­ner/tu se­ras éven­trée, pour ex­pier tes pé­chés”, “Sou­mets-toi à moi avant la fin/age­nouille-toi et de­mande par­don/ Et peut-être que l’au-de­là épar­gne­ra ton âme de dé­gé­né­rée/ N’ou­blie pas que je suis là/ Et que je vais m’oc­cu­per de toi”. “Chaque lettre vous marque, vous vous de­man­dez: ‘Mais qu’est ce que j’ai fait? Pour­quoi moi?’ s’ex­clame-t-elle en san­glots. C’est quoi ces lettres? C’est quoi ce lexique? Qu’est-ce que tout ce­la veut dire?” Des mis­sives ar­rivent chez elle éga­le­ment. Par­fois adres­sées à ses deux en­fants, alors âgés de 9 et 13 ans. Ils se­ront d’ailleurs les pre­miers tou­chés en cette soi­rée d’oc­tobre 2010. En ren­trant de cours, ils dé­couvrent la mai­son pein­tur­lu­rée. Sur les murs, la té­lé et les meubles, de grandes lignes sont tra­cées. “Rien n’avait été vo­lé ni cas­sé, dit Na­tha­lie. Mais le cor­beau avait des­si­né de grandes croix rouges à l’en­vers sur les murs, les portes et les meubles. Des per­sonnes croyantes m’ont dit que c’était le signe du mal.” Les gen­darmes mettent de la poudre noire sur le sol et les murs pour trou­ver des em­preintes et des traces de pas, puis pré­lèvent de la pein­ture et des bouts de fe­nêtre cas­sée. Au­cun ré­sul­tat. Le pay­sa­giste qui tra­vaillait chez Na­tha­lie à cette époque dit avoir vu une voi­ture s’ar­rê­ter. Deux per­sonnes à l’in­té­rieur, dont une qui est sor­tie avec un sac à dos avant de se di­ri­ger vers la mai­son. Cette piste non plus ne don­ne­ra rien. “Il ne se pas­sait rien et nous, on conti­nuait de vivre dans cette mai­son dé­vas­tée, re­prend-elle. Je n’ai ja­mais pu vrai­ment la ré­in­ves­tir. Il y avait ce point d’in­ter­ro­ga­tion rouge ta­gué dans la douche. Même ef­fa­cé, je conti­nuais à le voir.”

La po­lice lui a don­né un conseil: ne pas ou­vrir les lettres. “Mais on ne pou­vait pas s’en em­pê­cher, dit-elle. On vou­lait sa­voir qui était der­rière tout ce­la, on se di­sait que, peut-être, on dé­cou­vri­rait un in­dice entre les lignes.” Se­lon elle, le cor­beau évo­luait dans son “cercle pro­fes­sion­nel”. Elle en veut pour preuve ce lun­di ma­tin où elle dé­cou­vrit, sur son lieu de tra­vail, ses af­faires dé­pla­cées, fouillées, et cer­tains de ses livres

dé­cou­pés. Le cor­beau avait pé­né­tré dans son bu­reau. “Pour en­trer, il faut né­ces­sai­re­ment un passe, ex­plique-t-elle. Et les seules per­sonnes à en avoir sont les cadres su­pé­rieurs.” Elle soup­çon­ne­ra un homme avec qui elle était en conflit au bu­reau, puis une col­lègue qui por­tait de grandes croix au­tour du cou. Mau­vaise voie, sans doute. Au­cun des deux n’a ja­mais été pour­sui­vi par la jus­tice. Na­tha­lie parle d’un pro­blème de “ré­seaux d’in­fluence” en Ven­dée. “Le juge d’ins­truc­tion en charge de l’af­faire m’a dit un jour, avec mon avo­cate, qu’il ne pour­rait me­ner à bien son tra­vail avec moi parce qu’il se re­trou­ve­rait en conflit d’in­té­rêts, dit-elle. Il connais­sait trop bien les per­sonnes ci­tées. On a donc dû dé­lo­ca­li­ser l’af­faire à Nantes.” Na­tha­lie est pour­sui­vie par un sen­ti­ment d’in­sé­cu­ri­té, par­fois jusque dans sa voi­ture. “Je me sen­tais me­na­cée en per­ma­nence. Le soir, en condui­sant, je me di­sais: ‘On va me re­trou­ver dans un fos­sé, je vais être brû­lée dans un bois.’ J’avais tou­jours sur moi mes bombes la­cry­mo­gènes.” Na­tha­lie prend quinze ki­los et souffre d’hy­po­thy­roï­die. Son ma­ri en­vi­sage de se pro­cu­rer une ca­ra­bine, “au cas où”. Les lettres ont fi­na­le­ment ces­sé le jour où Na­tha­lie a chan­gé de vie pro­fes­sion­nelle. “À par­tir du mo­ment où j’ai bais­sé les bras et dit, cou­rant 2012, que je quit­tais mon poste, l’en­voi de lettres s’est ar­rê­té.” Le ma­ri de Na­tha­lie est mort d’un in­farc­tus à 45 ans, le 12 dé­cembre 2012. “On ne m’en­lè­ve­ra pas l’idée que, même s’il n’y a pas de re­la­tion de cause à ef­fet di­recte, tout ce­la a à voir avec ce que nous a fait le cor­beau”, dit-elle. Alors que la nuit tombe, Na­tha­lie dit se po­ser la ques­tion du pour­quoi de­puis sept ans main­te­nant. Elle a com­men­cé à re­ce­voir des lettres peu de temps après une al­ter­ca­tion avec son su­pé­rieur. Elle avait re­fu­sé de par­ta­ger son point de vue sur le li­mo­geage d’une de ses col­la­bo­ra­trices. Il l’avait prise en grippe et l’avait peu à peu pla­car­di­sée, à tel point que Na­tha­lie avait dû, un temps, se mettre en ar­rêt ma­la­die. C’est à son re­tour que les lettres ont com­men­cé à ar­ri­ver. “Il y a des nuits en­tières où je ré­flé­chis à ce­la, et je re­viens tou­jours à ce dé­but d’his­toire, chu­chote-t-elle, le re­gard po­sé sur les pho­tos. Mais ce­la ne peut pas être la seule rai­son, si?”

C’est un pe­tit vil­lage d’un peu de moins de 1 000 ha­bi­tants dans une ban­lieue d’une ville du Nord. Pas loin de la fron­tière belge. Ma­rie-louise et son ma­ri y ont em­mé­na­gé dans les an­nées 90. Elle était en­ceinte et lui avait un en­fant is­su d’un pre­mier ma­riage. Elle tra­vaillait comme in­fir­mière li­bé­rale, il était sous-di­rec­teur d’une usine des en­vi­rons. Une fa­mille ba­nale. “On pas­sait un peu pour les no­tables du coin, dit-elle au­jourd’hui dans le ca­na­pé en daim mar­ron de son sa­lon. Mais on avait des bonnes re­la­tions de voi­si­nage.” Un jour, le ma­ri change de mé­tier et de­vient di­rec­teur qua­li­té d’un groupe de grande dis­tri­bu­tion. Les re­ve­nus aug­mentent, le train de vie aus­si: nou­velles voi­tures, nou­velles te­nues et nou­veau mo­bi­lier d’in­té­rieur. Ce­la ne plaît vi­si­ble­ment pas à tout le monde. Un soir du mois de mai 2002, Ma­rie-louise, de re­tour de ses vi­sites du soir, va ré­cu­pé­rer le cour­rier. Une grosse lettre traîne au mi­lieu des autres. Son nom est écrit en gras des­sus. À l’in­té­rieur, un court texte ma­nus­crit d’in­sultes. Le mes­sage? Ma­rie-louise est de­ve­nue une “sale bourge”. “C’était la pre­mière lettre du cor­beau, pré­cise-t-elle en poin­tant la malle de­vant elle. Il y en a eu plu­sieurs di­zaines d’autres en­suite.” Le cor­beau n’en est pas à son coup d’essai. La voi­sine de Ma­rie-louise, An­dréa*, une femme qui vit alors seule avec ses deux en­fants de­puis que son ma­ri est plon­gé dans le co­ma à la suite d’un ac­ci­dent, a dé­jà re­çu plu­sieurs cour­riers de ce type. Ex­trait: “Blonde sans cer­velle, exu­bé­rante, et vul­gaire [...] tu ne t’en­nuies pas sans ton ma­ri, co­chonne?” Le maire du vil­lage aus­si: “Si vos cré­tins de fils ne se tiennent pas tran­quilles, ce­la va être leur fête.” Ma­rie-louise ne tarde pas à se faire une idée sur l’iden­ti­té de la cou­pable: F., la fille d’une voi­sine, qui vient tous les jours rendre vi­site à sa mère et avec qui elle en­tre­te­nait de bonnes re­la­tions jus­qu’à cette dis­cus­sion entre sa propre mère et F. “Elle avait dit à ma mère, dans la rue: ‘Ma­rie-louise n’est plus comme avant, main­te­nant elle roule en BM. On n’est plus à leur hau­teur, ce sont des bourges.’” Quand Ma­rie-louise était ve­nue de­man­der des ex­pli­ca­tions, la mère de F. l’avait écon­duite: “T’es com­plè­te­ment folle.”

Les lettres ont conti­nué. Ma­rie-louise en prend une, la lit à haute voix. “Grande gueule, pé­teuse, op­por­tu­niste, puis­sante, ma­ni­pu­la­trice, vo­ci­fé­rante, mais pas in­vul­né­rable. [...] Tu vas te faire avoir, tu ne sais pas à quel ad­ver­saire tu as af­faire.” “Char­mant”, souffle-t-elle. Ma­rie-louise a éga­le­ment re­trou­vé un jour un trou dans sa haie, per­cé comme pour l’ob­ser­ver. Sa voi­ture a été rayée plu­sieurs fois. Une voi­sine lui a si­gna­lé qu’elle avait vu F. faire ses pou­belles. Mais pour elle, tout ce­la n’est pas grand-chose. La vraie “des­cente aux en­fers” com­mence en oc­tobre 2006. La fa­mille en­vi­sage de re­faire le gre­nier. Elle vide le dé­bar­ras et met les af­faires qui s’y trouvent sur le trot­toir, en libre-ser­vice. “Mon ma­ri est ve­nu me voir au bout d’un cer­tain mo­ment, pour me dire que F. se ser­vait dans notre ba­zar. Elle ne pre­nait que des af­faires ap­par­te­nant à moi ou à ma fille, re­met-elle. J’ai eu une sen­sa­tion hor­rible, froid dans le dos.” La rai­son? Cette idée dont se per­suadent Ma­rie-louise, sa voi­sine et sa fille: F. fe­rait dans la ma­gie noire avec les ef­fets per­son­nels de ses cibles. Une autre fille vic­time du cor­beau avait un jour re­trou­vé une pou­pée pi­quée par des épingles dans sa cour. “Mis à part les lettres, on avait une vie sans pro­blème à l’époque, conti­nue-t-elle. Et de­puis, c’est l’en­fer. Mon ma­ri m’a quit­tée, ma mère a fait un AVC et ma fille a es­sayé de mettre fin à ses jours. Sou­vent, le soir, je me dis que je n’au­rais ja­mais dû mettre ces af­faires sur le trot­toir.” Après la ten­ta­tive de sui­cide de sa fille, Ma­rie-louise l’avait em­me­née en voyage. À leur re­tour, une lettre les at­ten­dait: “La pro­chaine fois, ne te rate pas!!!” Ma­rie-louise “peu[t] par­don­ner des choses. Mais pas ça”.

Les plaintes dé­po­sées n’ont ja­mais abou­ti. Les fa­milles ont alors dé­ci­dé de pro­cé­der à une ex­per­tise gra­pho­lo­gique, en fai­sant com­pa­rer un texte écrit par F. et les lettres du cor­beau. Les conclu­sions dé­si­gnent F. comme ce cor­beau. “Mal­heu­reu­se­ment, les ana­lyses gra­pho­lo­giques ne sont ja­mais sûres à 100%”, se la­mente Ma­rie-louise. En sep­tembre 2011, F. a été condam­née à un an de pri­son avec sur­sis et 23 800 eu­ros de dom­mages et in­té­rêts, avant d’être re­laxée au bé­né­fice du doute en ap­pel. Consé­quence “lo­gique”: une lettre mo­queuse est vite ar­ri­vée dans la boîte aux lettres. Ma­rie-louise a cru que le cau­che­mar al­lait s’ar­rê­ter un ven­dre­di soir, alors qu’elle ren­trait chez elle. “Je vois un ca­mion de lo­ca­tion de­vant chez sa mère. Je me dis: ‘En­fin, elle dé­mé­nage!’ Puis, le sa­me­di ma­tin, je vais voir ma mère dans sa ré­si­dence, et qu’est-ce que je vois? Le même ca­mion de lo­ca­tion. Sa mère avait em­mé­na­gé dans l’ap­par­te­ment en face de ce­lui de la mienne. Main­te­nant, je les vois tous les ma­tins et tous les soirs.” Puis, lasse: “Tant que je ne se­rai pas morte, je ne se­rai pas tran­quille.”

“Je peux par­don­ner des choses. Mais pas ça” L’his­toire de Ma­rie-louise*, 62 ans

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