Si­li­con prai­rie

Ils sont jeunes, ur­bains, tra­vaillent dans le nu­mé­rique, mais ont mon­té leur start-up en zone ru­rale. Au­da­cieux? Uto­pistes? Ré­vo­lu­tion­naires? Ou simples pro­fi­teurs? Tan­dis que, de la Haute-saône à l’au­vergne en pas­sant par la Lo­zère, les col­lec­ti­vi­tés loc

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR ALEXANDRE PE­DRO, ENTRE SAINT-ÉLIX-LE-CH­TEAU, CLU­NY, CHAROLLES ET SAINT-VIC­TOR-DE-BUTHON IL­LUS­TRA­TION: PIERRE LA PO­LICE POUR SO­CIE­TY

C’est la mode: in­ci­tés par les col­lec­ti­vi­tés lo­cales, les en­tre­pre­neurs nouvelle gé­né­ra­tion sont de plus en plus nom­breux à s’ins­tal­ler en zone ru­rale. Sauf que ce­la ne se passe pas for­cé­ment tou­jours comme ils l’es­pé­raient…

C’est bien connu, tout re­por­tage sur une start-up se doit de dé­bu­ter par une vi­site de ses bu­reaux. Ou plu­tôt de son “es­pace de vie et de tra­vail”, ses jeunes gens en t-shirt qui jouent au ping-pong en mi­lieu de ma­ti­née, ses poufs en guise de salle de réunion, sa cui­sine cen­trale, sans ou­blier son hap­pi­ness ma­na­ger char­gé de s’as­su­rer du “bien-être des équipes” et de gé­rer le stock de ca­fé. Comme le confirme un pas­sage à Toas­ter –le pe­tit nom du bâ­ti­ment de 600 mètres car­rés à l’épure in­dus­trielle où vient chaque ma­tin tra­vailler une tren­taine de sa­la­riés–, la “néo­banque” Mor­ning coche pas mal de ces cases. Un éton­ne­ment, tou­te­fois: le pay­sage que l’on aper­çoit der­rière ses grandes baies vi­trées. “Au­jourd’hui, il fait mau­vais mais nor­ma­le­ment, je vois les Py­ré­nées de­puis ma place”, in­dique Bé­né­dicte, la DRH. L’ac­cent ne trompe pas non plus: Mor­ning est une en­tre­prise du Sud-ouest. Mais pas tou­lou­saine. De­puis le 3 juin 2016, la star­tup est ins­tal­lée à Saint-élix-le-châ­teau, com­mune de 900 ha­bi­tants, à 50 ki­lo­mètres de la ville rose. Et même si l’en­droit tient plu­tôt d’une zone d’ac­ti­vi­tés à proxi­mi­té de la sor­tie 25 de l’a64, Ma­rine se sent bien comme à la cam­pagne. “Je viens de la ré­gion pa­ri­sienne et j’ai tra­vaillé dans une tour avec vue sur le pé­riph’. C’est plus agréable d’être ici. Par exemple, j’aime bien prendre quelques mi­nutes pour don­ner à man­ger aux mou­tons, ça me dé­tend.” Ce jour-là, les ca­pri­nés pré­fèrent res­ter au sec dans leur en­clos, ins­tal­lé à cô­té du par­king. Il y a même eu dans un pas­sé ré­cent un pou­lailler. Éric Char­pen­tier, fon­da­teur de Pay­name en 2013, de­ve­nu Mor­ning entre-temps, est l’homme à l’ori­gine de cette basse-cour et de la mi­gra­tion de­puis le centre-ville de Tou­louse. “On avait des pro­po­si­tions in­té­res­santes pour res­ter là-bas, mais dès le dé­part j’avais pré­ve­nu mon équipe que l’on quit­te­rait Tou­louse. Je n’avais pas en­vie que l’on soit une énième start-up du centre-ville. Je vou­lais voir ce que l’on pou­vait faire émer­ger de dif­fé­rent à la cam­pagne”, dé­ve­loppe-t-il. Alors Char­pen­tier, qui ha­bi­tait dé­jà Saint-élix-le-châ­teau, a fait ins­tal­ler la fibre op­tique, dé­ve­lop­pé son sto­ry­tel­ling et, avec le maire, ca­res­sé le rêve d’y édi­fier un cam­pus nu­mé­rique. Saint-élix, ou le Pa­lo Al­to du pays de Vol­vestre.

Le 13 avril der­nier, à quelques jours de de­ve­nir pré­sident, Em­ma­nuel Ma­cron s’était adres­sé aux ac­teurs et ac­trices de sa “start-up na­tion” en van­tant, à la ma­nière de Ken­ne­dy, “le cou­rage d’al­ler vers des plaines in­ex­plo­rées, de re­pous­ser les fron­tières”. Peut-être vou­lait-il par­ler de fron­tières in­té­rieures. Se­lon une étude de jan­vier 2016 pu­bliée par Niel­sen, 44% des Fran­çais rê­ve­raient en ef­fet de s’ins­tal­ler à la cam­pagne. Du rêve à la réa­li­té, de plus en plus d’en­tre­pre­neurs du nu­mé­rique fran­chissent le cap, et comptent par­mi les 110 000 néo­ru­raux re­cen­sés chaque an­née. Même pas peur de L’ADSL qui rame ni de l’éloi­gne­ment de la ca­pi­tale. “Mais pour­quoi les start-up s’ins­tal­le­raient-elles toutes à Pa­ris ou dans les grandes mé­tro­poles?” Gé­rard Lom­bar­di pose la ques­tion mais a dé­jà sa ré­ponse.

Res­pon­sable mar­ke­ting de l’agence ré­gio­nale de dé­ve­lop­pe­ment des ter­ri­toires d’au­vergne, il cherche à at­ti­rer des start-up­pers au pays des vol­cans en­dor­mis. “Tout le monde n’a pas en­vie de vivre en mi­lieu ur­bain et d’avoir une mau­vaise qua­li­té de vie”, dit-il. La ré­gion –avant sa fu­sion avec Rhône-alpes– a mis le pa­quet pour de­ve­nir un el­do­ra­do nu­mé­rique, en in­ves­tis­sant no­tam­ment 71 mil­lions d’eu­ros pour rac­cor­der tout le ter­ri­toire au haut dé­bit et en met­tant en place le pro­gramme New Deal Di­gi­tal, qui aide tous les ans dix por­teurs de pro­jet de moins de 35 ans à s’ins­tal­ler sur place. Les heu­reux élus bé­né­fi­cient d’un sa­laire men­suel de 1 000 eu­ros, d’une aide au lo­ge­ment à hau­teur de 500 eu­ros par mois, d’un lo­cal, ain­si que d’un ac­com­pa­gne­ment per­son­na­li­sé. Dif­fi­cile de faire plus in­ci­ta­tif. L’au­vergne re­cense au­jourd’hui une cen­taine de start-up et quelques belles réus­sites, comme celle d’ob­ject As a Ser­vice, jeune en­tre­prise spé­cia­li­sée dans les ob­jets connec­tés ins­tal­lée à Su­gères (611 ha­bi­tants), dans le Puy-de-dôme. “On les a ai­dés, ils ont une di­zaine d’em­ployés dé­sor­mais et se dé­ve­loppent en­core, ap­pré­cie Lom­bar­di. L’idée der­rière tout ça, c’est de re­dy­na­mi­ser un ter­ri­toire qui perd des ha­bi­tants, trou­ver des dis­po­si­tifs pour in­ci­ter les gens à s’ins­tal­ler ici et mon­trer qu’on peut y faire autre chose que pay­san.” De quoi don­ner des idées à d’autres ter­ri­toires, comme la Lo­zère, dé­par­te­ment fran­çais le moins peu­plé par ha­bi­tant au ki­lo­mètre car­ré. “Le nu­mé­rique va être la pro­chaine fa­çon d’en­tre­prendre, et dans un dé­par­te­ment peu in­dus­tria­li­sé comme le nôtre, on n’a pas en­vie de ra­ter le bon train”, an­nonce Sé­bas­tien Oziol, di­rec­teur de l’agence Lo­zère Dé­ve­lop­pe­ment, qui sou­tient de­puis 2015 La start-up est dans le pré, un concours or­ga­ni­sé sur un week-end pour at­ti­rer les por­teurs de pro­jet à Mende, Flo­rac et leurs alen­tours. “On ne cherche pas à faire émer­ger des boîtes qui vont le­ver des mil­lions d’eu­ros et en­suite en­trer en bourse, calme Oziol. Mais des pro­jets qui s’ins­crivent et dy­na­misent l’éco­no­mie lo­cale comme Bien-man­ger.com, qui em­ploie au­jourd’hui 50 per­sonnes. Ils ont mis cinq ans pour y ar­ri­ver, ce­la n’a rien de la start-up qui gros­sit comme un cham­pi­gnon.” À la dif­fé­rence de l’au­vergne, la Lo­zère ne pro­pose pas de sa­laire de bien­ve­nue. “Nos élus ne sou­tiennent pas cette dé­marche, coupe le di­rec­teur. On ne va pas payer des gens pour qu’ils viennent chez nous.”

Lé­gumes du jar­din et TGV

Ori­gi­naire de Seine-saint-de­nis, Lio­nel Hey­mans n’a pas eu be­soin qu’on lui verse un sa­laire pour ins­tal­ler 42tea –qui dé­ve­loppe un cube connec­té pour “ne pas lou­per son thé comme tout le monde”– à Beau­re­gard l’évêque, dans la cam­pagne cler­mon­toise. “Après mes études, j’en avais marre de la ré­gion pa­ri­sienne, j’ai sui­vi ma pe­tite co­pine de l’époque en Au­vergne sur un coup de tête, et j’y suis tou­jours”, ex­plique ce­lui qui a ins­tal­lé ses trois em­ployés à l’étage de sa mai­son. Ac­tuel­le­ment, l’un des amis de l’en­tre­pre­neur est cour­ti­sé pour y dé­lo­ca­li­ser sa start-up. “Ils mettent les moyens pour l’at­ti­rer. On lui ga­ran­tit de trou­ver un tra­vail pour sa femme et pour les conjoint(e)s de ses col­la­bo­ra­teurs.” Au­cun doute pour lui, il est plus fa­cile au­jourd’hui d’ins­tal­ler sa jeune en­tre­prise au pied du Puy-de-dôme qu’en bord de Seine. “En ré­gion pa­ri­sienne, la sé­lec­tion na­tu­relle est plus im­por­tante à cause de la concur­rence. Ici, les col­lec­ti­vi­tés vont avoir ten­dance à sou­te­nir tous les pro­jets, même cer­tains pas for­cé­ment viables. Elles veulent tel­le­ment faire ve­nir des en­tre­pre­neurs…” Ne par­lez pas de la Sta­tion F de Xa­vier Niel à Lio­nel Hey­mans. “Là-bas, je se­rais une start-up noyée par­mi d’autres. Ici, la can­tine, c’est la cui­sine, on pré­pare des plats avec les lé­gumes du jar­din. Je crois que mes sa­la­riés ne sont pas mal­heu­reux. Pas be­soin d’une table de ping-pong ou d’un es­pace de dé­tente. On a 1 000 mètres car­rés de ter­rains ar­bo­rés. Il fau­drait s’ap­pe­ler Ber­nard Ar­nault pour se payer ça à Pa­ris.” L’exemple de Lio­nel Hey­mans est ar­ché­ty­pal. Au-de­là du vo­lon­ta­risme des ré­gions et des dé­par­te­ments, qui redoutent de ra­ter la bonne vague, les start-up à la cam­pagne sont en ef­fet le plus sou­vent l’his­toire d’une ren­contre entre leur fon­da­teur, un ter­ri­toire et la qua­li­té de vie qui va avec. C’est le cas d’an­toine de Cor­son, jeune tren­te­naire à la tête de Group Cor­ner, le pre­mier site fran­çais de réservation d’hé­ber­ge­ments pour groupe, qui a le­vé 1,2 mil­lion d’eu­ros en sep­tembre 2016. Pour ce Pa­ri­sien, qui a ef­fec­tué une par­tie de sa car­rière à Londres dans le groupe Ac­cor,

"AU CONTRAIRE DE LA REVOLUION IN­DUS­TRIELLE, QUI A EN­GENDRE L'EXODE RU­RAL, LE NU­ME­RIQUE EST SOURCE D' EXODE UR­BAIN" An­toine van den Brock

la cam­pagne bour­gui­gnonne n’était qu’une étape pro­vi­soire et bon mar­ché au dé­part. “À mon re­tour en France, je me suis po­sé dans la mai­son de vacances de mes pa­rents à Saint-bon­net-de-joux. Il n’y avait au­cune stra­té­gie. C’était gratuit, ma femme était en­ceinte et comme je tra­vaillais seul, ça n’en­ga­geait per­sonne d’autre.” Très vite, il trouve son équi­libre fa­mi­lial et pro­fes­sion­nel. Et quand il doit re­cru­ter et pous­ser les murs, An­toine reste fi­dèle à la Saône-et-loire et s’ins­talle 25 ki­lo­mètres plus loin, à Clu­ny, d’abord, dans les bu­reaux loués par un avo­cat “pour 100 eu­ros par mois”, puis en 2016 dans la cé­lèbre ab­baye, dans l’aile du bâ­ti­ment oc­cu­pé par l’école na­tio­nale su­pé­rieure des arts et mé­tiers, où il em­ploie 17 per­sonnes au­jourd’hui. “On peut très bien tra­vailler d’ici. Il suf­fit d’une bonne connexion in­ter­net –même si ça pour­rait être mieux, mais les murs sont épais– et d’une gare TGV à proxi­mi­té. Avec celle de Mâ­con, je suis à Pa­ris en moins de deux heures. En France, on a la chance d’avoir d’ex­cel­lentes in­fra­struc­tures.” Et le chef d’en­tre­prise jure qu’il ne se dit ja­mais qu’il rate un truc parce qu’il n’est pas sur la ca­pi­tale. D’ailleurs, per­sonne ne lui a en­core sug­gé­ré de quit­ter son ab­baye. “On a pas­sé trois ans sans faire de le­vée de fonds, parce qu’on dé­ga­geait dé­jà de l’ar­gent, mais ça au­rait été plus dur à Pa­ris avec le prix de l’im­mo­bi­lier et les sa­laires, qui y sont plus éle­vés.” Mais il y a une contre­par­tie à cette ma­tière grise bon mar­ché. Le re­cru­te­ment –sur­tout pour des pro­fils très re­cher­chés comme ce­lui de dé­ve­lop­peur– est loin d’être évident. “C’est plus com­pli­qué de faire ve­nir puis conser­ver des jeunes, note Éric Char­pen­tier. Chez Mor­ning, deux ju­niors en ont eu marre de faire les al­lers-re­tours. Quand ils bos­saient à Tou­louse, ils se le­vaient à 9h50 pour com­men­cer à 10h. C’était plus com­pli­qué à Saint-élix. Alors que ceux qui ont des en­fants se sont da­van­tage ins­tal­lés à proxi­mi­té.” Lio­nel Hey­mans, de 42tea, peine lui à trou­ver un spé­cia­liste en big da­ta et s’ap­prête à perdre un col­la­bo­ra­teur. Comme quoi la cam­pagne, ça ne gagne pas tout le monde. “Beau­re­gard, c’était vrai­ment trop pe­tit pour sa femme après Pa­ris. Ils vont s’ins­tal­ler à Lyon bien­tôt.” S’il n’a pas à se plaindre pour l’ins­tant, An­toine de Cor­son a dé­jà pré­vu “de bou­ger si ça de­vient un fac­teur trop han­di­ca­pant pour le dé­ve­lop­pe­ment de Group Cor­ner”. Son confrère de Saône-etloire, Flo­rian Maï­ly, connaît le pro­blème. Ins­tal­lé à Charolles, cet en­fant du pays porte le pro­jet de Mon-pain.fr (une pla­te­forme de réservation de pain en ligne pour les di­manches de pé­nu­rie, no­tam­ment), qui vient d’ac­cueillir dans son ca­pi­tal un cer­tain Ar­naud Mon­te­bourg. “Ce n’est pas évident de trou­ver cer­tains pro­fils ici, comme les dé­ve­lop­peurs. D’ailleurs, Mon­te­bourg m’a dit: ‘Prends des gens en té­lé­tra­vail, c’est la so­lu­tion ici.’” Un conseil sui­vi par Flo­rian, qui a dé­ci­dé d’ex­ter­na­li­ser la par­tie com­mer­ciale

de sa so­cié­té et vi­dé les bu­reaux si­tués à l’étage de sa mai­son. À l’en­trée de celle-ci, il a fait pré­ci­ser sur son en­seigne: “Nous ne fa­bri­quons rien.” En ef­fet, cer­tains voi­sins croyaient pou­voir ache­ter leur ba­guette chez lui. “Ce n’est pas évident de faire com­prendre aux gens ce que l’on fait, avoue-t-il. À Charolles, les bou­lan­gers n’ont pas vou­lu jouer le jeu. Ce n’est pas leur monde. Ils m’ont dit: ‘On ne va quand même pas com­man­der le pain sur In­ter­net.’ C’est dom­mage, ils ne voient pas que l’on peut leur ap­por­ter des nou­veaux ou­tils.”

L’en­vers du dé­cor

Du cô­té de Saint-élix-le-châ­teau, l’ins­tal­la­tion de Mor­ning n’a pas em­pê­ché la fer­me­ture de la bou­lan­ge­rie du vil­lage. Plus d’un an après l’inau­gu­ra­tion en grande pompe du Toas­ter par Ca­role Del­ga, pré­si­dente de la ré­gion Occitanie, l’im­pi­toyable loi de la vie des start-up a rat­tra­pé l’en­tre­prise. Éric Char­pen­tier a été écar­té par le nou­vel ac­tion­naire ma­jo­ri­taire –Edel, la banque du groupe Le­clerc–, 20 em­ployés sont par­tis, les pro­duc­teurs du vil­lage ne viennent plus vendre leurs pro­duits, et le pro­jet de cam­pus a été ran­gé dans un car­ton. “C’est le lot de ce type d’en­tre­prise. Tout va beau­coup plus vite dans les deux sens, mais Mor­ning ap­porte de l’ac­ti­vi­té au vil­lage et un bu­reau d’études vient de s’ins­tal­ler, en par­tie grâce à la fibre”, veut po­si­ti­ver le maire Fran­çois De­prez. Cer­tains dans la com­mune ne sont pas aus­si phi­lo­sophes que lui. “J’avoue que j’ai une dent contre eux, pré­vient Sté­phane Ca­dio, conseiller mu­ni­ci­pal et gé­rant d’une mai­son d’hôtes. On leur a dé­rou­lé le ta­pis rouge. Mor­ning bé­né­fi­cie de l’exo­né­ra­tion d’im­pôt en zone de re­vi­ta­li­sa­tion ru­rale (ZRR, ndlr) qui a été re­fu­sée aux autres en­tre­prises, dont la mienne. Pour quel ré­sul­tat? Je suis ju­riste à Pôle em­ploi et il y a une dou­zaine d’an­ciens de chez eux qui pointent au chô­mage.” Éric Char­pen­tier vit, lui, tou­jours à Saint-élix et pré­pare un nou­veau pro­jet, tou­jours au­tour de la banque mo­bile. Mais cette fois, on ne le re­pren­dra pas à rê­ver à un cam­pus nu­mé­rique. “J’ex­plore un autre for­mat, mais tou­jours à la cam­pagne: c’est l’en­tre­prise dé­cen­tra­li­sée. On est plu­sieurs à tra­vailler en ré­seau de­puis chez nous. On peut ima­gi­ner ins­tal­ler dans un ca­fé un coin de co­wor­king pour se re­trou­ver de temps en temps.” Au­tre­ment dit: free-lances du pays, unis­sez-vous et met­tez-vous au vert. C’est aus­si l’in­tui­tion d’an­toine van den Broek. Pion­nier de l’es­pace de tra­vail par­ta­gé à Pa­ris avec Mu­ti­ne­rie, dans le XIXE ar­ron­dis­se­ment, le jeune père de fa­mille a ins­tal­lé sa ver­sion cam­pa­gnarde dans le Perche, à Saint-vic­tor-de-buthon, dans un corps de ferme pro­prié­té de sa fa­mille. Ici, on tra­vaille, on dort et on cui­sine en­semble, de pré­fé­rence les lé­gumes du po­ta­ger du fran­gin, culti­vés “en per­ma­cul­ture”. Une start-up peut louer le lieu pour quelques jours ou plu­sieurs se­maines pour ré­flé­chir au vert, des free-lances dans le nu­mé­rique –mais pas que, “on a aus­si des tra­duc­teurs, des écri­vains, des gra­phistes”– goûtent à la vie à la cam­pagne avant d’éven­tuel­le­ment quit­ter la ville et son fra­cas. “Il est plus dif­fi­cile d’at­ti­rer des start-up à la cam­pagne que des free-lances, avance An­toine. Le fon­da­teur peut avoir en­vie de s’y ins­tal­ler pour des rai­sons pré­cises, mais il sait que ça va être trois fois plus dif­fi­cile de trou­ver une équipe. L’autre so­lu­tion, c’est de tra­vailler en re­moot à dis­tance, sans se voir. Là, on par­le­rait d’une boîte sans lo­caux, où on se re­trou­ve­rait trois jours par mois à Pa­ris, par exemple.” Pen­dant que sa com­pagne pré­pare une tour­née de crêpes pour co­wor­kers et in­vi­tés, l’en­tre­pre­neur théo­rise sa vi­sion d’un monde nu­mé­rique qui se­rait dé­jà en train de mo­di­fier la géo­gra­phie du pays. “Au contraire de la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, qui a en­gen­dré l’exode ru­ral, le nu­mé­rique est source d’exode ur­bain. Avec la fin pro­gram­mée du sa­la­riat, on change de pa­ra­digme. Il n’y a plus cette né­ces­si­té de re­grou­per la po­pu­la­tion dans les villes et à proxi­mi­té.” In­té­res­sant, mais il s’agi­ra quand même de trou­ver une bou­lan­ge­rie ou­verte dans le coin.

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