Les yeux dans les plaies

Par­tis en guerre, ils en sont re­ve­nus griè­ve­ment bles­sés ou en état de stress post-trau­ma­tique. Comment ap­prendre à re­vivre? Grâce au sport, no­tam­ment. Un passe-temps de­ve­nu une pas­sion, qui a même sa com­pé­ti­tion in­ter­na­tio­nale, les In­vic­tus Games, du­rant

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR GRÉ­GOIRE BELHOSTE, À FON­TAI­NE­BLEAU ET TO­RON­TO PHO­TOS: ZEN LE­FORT POUR SO­CIE­TY

Ce­la se pas­sait lfin sep­tembre à To­ron­to, Ca­na­da: les In­vic­tus Games, sorte de Jeux olym­piques pour mi­li­taires bles­sés en ser­vice ou en opé­ra­tion. On y était, avec l’équipe de France.

"Du bleu, du blanc, du rouge.” Fré­dé­ric, pre­mier maître de la ma­rine na­tio­nale, af­fec­té au Centre na­tio­nal des sports de la Dé­fense, ap­puie sur chaque syl­labe tan­dis qu’il égrène les cou­leurs du dra­peau tri­co­lore. Ce­lui qu’ar­borent les Bles­sés de la Dé­fense, l’équipe qu’il coache. Une tren­taine de “pa­triotes”, comme il les ap­pelle, dé­bar­qués à To­ron­to pour dis­pu­ter les jeux In­vic­tus, ré­ser­vés aux mi­li­taires bles­sés en ser­vice ou en opé­ra­tion. Ce ma­tin, dans l’en­ceinte du York Sta­dium, c’est la ca­po­rale-chef Fran­ces­ca qui prend le dé­part du 100 mètres. Dans les star­ting-blocks, deux Aus­tra­liennes, une Es­to­nienne, ou en­core la Qué­bé­coise Na­ta­cha Du­puis, ex-mi­trailleuse, at­teinte de stress post-trau­ma­tique de­puis une mis­sion en Af­gha­nis­tan. À 23 ans, Fran­ces­ca a sau­té sur une mine dans le dé­sert ma­lien, non loin du camp re­tran­ché de Tes­sa­lit. Elle a d’abord pen­sé à se ven­ger, avant de se confier à un psy­chiatre. C’est fi­na­le­ment le sport qui l’a ai­dée à s’en sor­tir, bien que ses lé­sions aux ta­lons la fassent par­fois tom­ber par terre sans pré­ve­nir. Au­jourd’hui, sur la ligne de dé­part, elle a dû af­fron­ter un nou­vel en­ne­mi: le trac. “Je trem­blais, confie-t-elle après la course. Il y avait le reste de l’équipe et ma mère dans le pu­blic, et puis ma tête en grand sur l’écran géant, comme si je par­ti­ci­pais aux Jeux olym­piques.” Sous un so­leil de plomb, Fran­ces­ca a fi­na­le­ment ter­mi­né la course rin­cée, cuite, sans sa­live. En qua­trième po­si­tion, à 26 cen­tièmes du po­dium. La place in­grate, mais qu’im­porte. Elle jette un der­nier coup d’oeil aux gra­dins, d’où sur­git, au mi­lieu des t-shirts “We stand for the flag”, une pan­carte au pa­trio­tisme cou­leur érable: “Dans nos es­prits, vous êtes tous ca­na­diens.”

Comme Fran­ces­ca, ils étaient 30 mi­li­taires fran­çais bles­sés à par­ti­ci­per à ces jeux, qui se sont dé­rou­lés du 23 au 30 sep­tembre der­niers. Cer­tains sont tom­bés dans un ra­vin lors d’une re­con­nais­sance de ter­rain, d’autres ont sur­vé­cu au crash d’un avion ou bien sau­té sur un en­gin ex­plo­sif. De­puis, ils se dé­placent en fau­teuil rou­lant ou vivent avec une pro­thèse bio­nique. La plu­part –comme un sol­dat fran­çais sur dix– sont at­teints de stress post-trau­ma­tique. Tous ont été sé­lec­tion­nés sur leurs per­for­mances spor­tives pour dis­pu­ter la troi­sième édi­tion des In­vic­tus Games. Au bout de plu­sieurs stages de pré­pa­ra­tion, comme ce­lui de cet été à Fon­tai­ne­bleau. Il fait alors beau sur la ré­gion pa­ri­sienne, et les Jeux sont en­core loin. Sur le mur du poste d’en­trée, une af­fiche an­nonce un match de foot “ar­mée de l’air contre ar­mée de terre”. À quelques mètres flotte le dra­peau du ba­taillon de Join­ville, uni­té mi­li­taire com­po­sée d’ath­lètes de haut ni­veau. Plus loin, un groupe de sol­dats marche au pas, au rythme de chants mi­li­taires –“Nous avons sai­gné dans toutes les guerres, per­du nos pères pour plus de li­ber­té.” Ceux que l’on ap­pelle “les In­vic­tus” ap­prennent à for­mer une équipe: ils poussent la fonte, se font mas­ser les mol­lets, puis avalent des pâtes ou une ba­vette “vi­vante, qui bouge en­core”, avant de par­ti­ci­per, le soir, à des “sor­ties co­hé­sion”. Dé­but juillet, De­nis Bro­gniart passe les sa­luer. Che­mise La­coste et lu­nettes de so­leil po­sées sur le crâne, le pré­sen­ta­teur de Koh-lan­ta, “par­rain” des bles­sés de guerre, leur ré­serve à tous un bon mot ou une tape dans le dos. “Ce qu’ils disent tou­jours, c’est que le ré­gi­ment est un train, et que leur bles­sure ou bien leur men­tal, qui a flan­ché à un mo­ment, les a mis de­hors, ex­plique-t-il, le long de la piste d’ath­lé­tisme. Le train conti­nue, et les mecs se re­trouvent seuls, à cô­té.” Dans le par­cours de ces hommes et femmes, il y a eu la bles­sure, puis un pas­sage obli­gé par l’hô­pi­tal mi­li­taire –le plus sou­vent à Per­cy, dans les Hauts-de-seine, où Em­ma­nuel Ma­cron a ef­fec­tué sa pre­mière vi­site of­fi­cielle de pré­sident. Ber­tille y tra­vaille, quand elle n’est pas ki­né pour les In­vic­tus. Vê­tue d’un short rose, elle ra­conte la dure réa­li­té de la mé­de­cine mi­li­taire: “Après des opé­ra­tions ex­té­rieures, les sol­dats sont sou­vent bles­sés par des ex­plo­sions de mine. Des pro­jec­tions leur abîment les pieds. On tente des greffes, on bri­cole, mais ça leur fait mal. Alors, ils fi­nissent par ac­cep­ter l’am­pu­ta­tion.” C’est le cas de Ben­ja­min, bien­tôt 30 ans. An­cien maître-chien dans l’ar­mée de terre, il vit au­jourd’hui à Ver­dun, en­tou­ré de ses bêtes, dont un vieux ma­li­nois. “J’ai été bles­sé le 11 fé­vrier 2011 en Af­gha­nis­tan, entre Ni­j­rab et Ta­gab, dans la val­lée de Ka­pi­sa. Re­tour de mis­sion. Tir d’in­sur­gé dans le vé­hi­cule de tête où l’on était, en convoi. La roquette tra­verse le vé­hi­cule, me happe la jambe et vient se plan­ter dans un col­lègue, mort sur le coup.” À Per­cy, Ben­ja­min a été am­pu­té en des­sous du ge­nou gauche. Ré­my, mèche blonde per­oxy­dée sur crâne ra­sé, se dé­place lui en fau­teuil rou­lant de­puis un mau­vais saut sur l’aé­ro­drome de Gap. “Mon pa­ra­chute ne s’est pas ou­vert, la pro­cé­dure de se­cours ne s’est pas pas­sée comme elle au­rait dû. J’ai fi­ni en torche, les deux voiles em­mê­lées. Une chute de 500 mètres à une vi­tesse ap­proxi­ma­tive de 50 km/h.” Les pre­miers mois d’hô­pi­tal, Ré­my es­quive la vi­site du psy­chiatre. “J’étais contre”, éva­cue-t-il. Puis, dans un sou­rire: “J’ai alors ren­con­tré une in­fir­mière en séance de ki­né. Tout de suite, ça a mat­ché. Je me suis dé­brouillé pour faire des séances de psy­cho­mo­tri­ci­té, alors que j’étais contre tout ce qui était psy. Le médecin m’a lais­sé m’y rendre parce qu’il sa­vait très bien pour­quoi j’y al­lais. Au dé­but, c’était de la drague, mais je me suis aper­çu que ça m’ai­dait dans ma re­cons­truc­tion psy­cho­lo­gique.” Fré­dé­ric pose un diag­nos­tic: “Du jour au len­de­main, les re­pères dis­pa­raissent: vous vous re­trou­vez comme un en­fant de 6 mois. Cer­tains ne l’ac­ceptent pas et peuvent gar­der une dent contre le sys­tème. Il faut dé­jà re­cons­truire le sché­ma dans la tête, ce que l’on ap­pelle ‘faire le deuil de la bles­sure’.” 14h30, centre d’ins­truc­tion Gé­né­ral-bres­son. As­sis en rangs ser­rés, vê­tus de te­nues de sport tri­co­lores flo­quées d’un coq, les In­vic­tus écoutent les ins­truc­tions. Au­tour d’un Po­wer­point, on évoque la ré­par­ti­tion des chambres, les der­nières for­ma­li­tés ad­mi­nis­tra­tives ain­si que la taille co­los­sale de la CN To­wer, plan­tée au coeur de To­ron­to. Un mi­li­taire dé­crète qu’elle “ser­vi­ra de point de re­père”.

Nu­mé­ro 2 de la base, le co­lo­nel Ber­trand prend la pa­role dans un si­lence res­pec­tueux. Il livre la feuille de route, à deux mois du grand dé­part: “Cette an­née, on se­ra 30 ath­lètes fran­çais, pas un de plus. Les Ca­na­diens sont à che­val sur les quo­tas... On a de­man­dé à pou­voir dé­col­ler le 19 sep­tembre, mais c’est Maybe Air­lines (nom don­né à la com­pa­gnie aé­rienne qui as­sure les trans­ports mi­li­taires en rai­son des chan­ge­ments fré­quents qui af­fectent les vols, ndlr). Dé­part de l’aé­ro­port Charles-de-gaulle, et pour une fois, ce ne se­ra pas pour un théâtre d’opé­ra­tion, mais pour To­ron­to.”

Opé­ra­tion To­ron­to

Mi-sep­tembre. À quelques mètres des lettres géantes T-O-R-O-N-T-O, au coeur du centre-ville, trône l’hô­tel She­ra­ton. Les plus belles chambres offrent une vue pa­no­ra­mique sur le quar­tier. Au rez-de-chaus­sée, le lob­by semble don­ner chaque jour un bal de gueules cas­sées. Le temps de la com­pé­ti­tion, 550 ath­lètes logent dans ce pa­lace de 43 étages. L’une des étran­ge­tés des In­vic­tus Games: ras­sem­bler dans un même lieu des res­ca­pés des conflits des quinze der­nières an­nées. Au dé­tour d’un cou­loir, on tombe ain­si sur un Afro-amé­ri­cain en fau­teuil rou­lant, un dra­peau étoi­lé plan­té dans sa coupe afro ; puis sur un Ukrai­nien élan­cé, vi­sage taillé à la serpe, oeil droit re­cou­vert d’un ban­deau noir ; ou sur deux Bri­tan­niques clo­pin-clo­pant sur leur jambe de mé­tal, tels des Ro­bo­cop per­dus dans un dé­cor de luxe. En­fin, ava­chis sur d’épais ca­na­pés, quelques Af­ghans qui, dit-on, fument de l’herbe dès que l’oc­ca­sion se pré­sente. Per­sonne ne s’en of­fusque. Car ici, les com­bat­tants ont sur­vé­cu aux guerres des Bal­kans, du Don­bass, à l’irak, ou même au 11-Sep­tembre, comme ce vé­té­ran de l’ar­mée amé­ri­caine ayant per­du une jambe dans les dé­bris du Pen­ta­gone. De quoi être re­çus comme des hé­ros. Lors de la cé­ré­mo­nie d’ou­ver­ture, sous les yeux de Me­la­nia Trump et de Jus­tin Tru­deau, une qua­ran­taine de bé­né­voles forment une haie d’hon­neur au­tour des ath­lètes. Puis, c’est au tour du prince Har­ry, à l’ini­tia­tive de ces jeux, de sa­luer les cham­pions. Quelques jours plus tard, Ba­rack Oba­ma, en bras de che­mise, fe­ra une ap­pa­ri­tion le long du ter­rain de basket.

L’une des étran­ge­tés des In­vic­tus Games: ras­sem­bler dans un même lieu des res­ca­pés des conflits des quinze der­nières an­nées

“C’est la pre­mière fois que je viens sur le ter­ri­toire amé­ri­cain, confie Bap­tiste, 25 ans. Je viens de la cam­pagne, dans les Landes. Voir des gratte-ciel un peu par­tout, je trouve ça énorme, gi­gan­tesque.” De­puis qu’il a fou­lé l’en­trée de l’hô­tel, sous les “bra­vo” du per­son­nel, cet an­cien pa­ra à gros pec­to­raux re­çoit sur Fa­ce­book des mes­sages d’en­cou­ra­ge­ment pos­tés par des in­con­nus. Ce­la ne suf­fit pas à ef­fa­cer le voile de tris­tesse qui couvre par­fois son vi­sage. 26 dé­cembre 2013: la date est ta­touée sur son bras à l’encre noire. Bap­tiste parle à voix basse de ce jour où son meilleur ami et ca­ma­rade est dé­cé­dé sous ses yeux lors d’une mis­sion au Ni­ger. Un évé­ne­ment dont il pré­fère taire les dé­tails. “Quand ils l’ont en­ter­ré, ils m’ont en­ter­ré avec. Je suis re­ve­nu chez mes pa­rents pour es­sayer de re­trou­ver mes re­pères. Pour la re­prise du bou­lot, je me suis ali­gné, j’ai fait mes sauts en pa­ra. Un dé­part en ‘opex’’ au Ma­li a été pro­po­sé. Je me suis mis des­sus. Il fal­lait faire une for­ma­tion en Corse avant. Lors d’un exer­cice, un en­gin ex­plo­sif d’en­traî­ne­ment a ex­plo­sé. J’ai eu une grosse perte d’au­di­tion de l’oreille droite.” La suite est chao­tique. “Pen­dant un an, je suis pas­sé par des phases pas ter­ribles du tout: pen­sées sui­ci­daires, al­cool. Le ma­tin, quand tu te lèves, tu n’as plus au­cune rai­son de vivre. Tes sen­ti­ments sont com­plè­te­ment fi­gés. Tu ne res­sens ni plai­sir ni bon­heur. En fait, tu ne res­sens

plus rien du tout. Tu es vi­vant mais tu es un lé­gume.” C’est lors d’un stage spor­tif, un peu par ha­sard, que Bap­tiste a été re­pé­ré. “Je me suis mis sur le ra­meur, alors que je n’en avais ja­mais vrai­ment fait. J’ai fait mes dis­tances et je suis sor­ti prendre l’air, parce que ni­veau car­dio, ça en­voie. Là, deux coachs sont ve­nus me voir et m’ont dit: ‘T’es qui, toi?’ J’avais bat­tu le re­cord du Centre na­tio­nal des sports de la Dé­fense.” Pour les bles­sés, le sport ap­pa­raît comme une planche de sa­lut, l’un des moyens les plus ef­fi­caces de re­trou­ver une vie nor­male. Un sol­dat: “L’adré­na­line fait al­ler mieux. Un ma­tin gri­son­nant en au­tomne, on part faire un foo­ting même s’il fait froid. C’est mieux que de se lais­ser moi­sir dans le ca­na­pé de­vant un film so­po­ri­fique.” Ain­si, à To­ron­to, les mi­li­taires s’af­frontent dans douze dis­ci­plines, dont l’ath­lé­tisme, la na­ta­tion, le tir à l’arc ou le rugby as­sis, épreuve du­rant la­quelle les Néo-zé­lan­dais dansent le ha­ka en fau­teuil rou­lant. Cer­taines his­toires re­viennent sou­vent dans les conver­sa­tions, comme celle de cet ar­cher amé­ri­cain ti­rant avec les jambes. Ou bien celle de “Mi­racle Boy”, un Bri­tan­nique sans jambes ni bras gauche ayant rem­por­té quatre mé­dailles cette an­née. Ou en­core celle de ce ser­gent rou­main, re­dou­table au ra­meur, vic­time d’une ex­plo­sion en Af­gha­nis­tan alors qu’il pre­nait des pho­tos d’un arc-en-ciel. “Ça fait des mois que je m’en­traîne. Je me lève vers 6h et je vais cou­rir dans les bois, près du Mans”, ra­conte le ca­po­ral-chef Oli­vier, mé­daillé au 1 500 mètres, ja­dis pi­lote de chars Le­clerc au Ko­so­vo ou en “Af­gha’”. Il a été bles­sé lors d’un en­traî­ne­ment, sur la base fran­çaise de Dji­bou­ti, sur­nom­mée “l’école du dé­sert” pour ses condi­tions cli­ma­tiques ex­trêmes: pas moins de 40° C à l’ombre, pour 80% d’hu­mi­di­té. “Même lors des opex’, j’ai tou­jours fait du sport. En Af­gha­nis­tan, au Ma­li, on ar­ri­vait tou­jours à faire des choses: on pre­nait un élas­tique, on le met­tait entre deux roues et hop! on fai­sait de la cir­cu­la­tion. Le sport, c’est comme une en­dor­phine. Quand on en a be­soin, il faut faire quelque chose.”

“La bles­sure, on n’en parle ja­mais au pas­sé”

À To­ron­to, le Pan Am Sports Cen­ter ap­pa­raît comme le nec plus ul­tra du com­plexe spor­tif. On y trouve plu­sieurs ter­rains de basket, deux pis­cines olym­piques et un fast-food pour ré­cu­pé­rer quelques ca­lo­ries. Ce jour-là, une ca­mion­nette de la chaîne CP24, bar­rée du ban­deau “Brea­king News”, sta­tionne de­vant le bâ­ti­ment. Sur la chaus­sée, deux re­por­ters ré­pètent à l’en­vi la même ques­tion: “Où est le prince Har­ry?” Il est à l’in­té­rieur, en­tou­ré d’une nuée de ca­mé­ras. Sur le par­quet brillant du gym­nase, le prince sa­lue chaque équipe, puis s’ar­rête de­vant Alain, am­pu­té de l’avant-bras après l’ex­plo­sion d’une gre­nade. “Alors, prêt à cou­rir?” de­mande-t-il, mi­mant avec ses jambes le dé­part d’un 100 mètres. Alain ré­pond par un sou­rire. S’il fal­lait dé­si­gner une “star” dans l’ef­fec­tif, ce se­rait lui, mé­daille d’or sur 100 et 200 mètres lors des édi­tions pré­cé­dentes. Une col­lègue af­firme qu’il est “aus­si ra­pide qu’usain Bolt: il court 50 mètres et après, c’est ‘cou­cou tout le monde’”. Sauf que cette an­née, Alain n’a pas la grande forme. Le ma­tin de sa course, il a pris un Do­li­prane. À cause de la clim’, dit-on. Au York Sta­dium, il ter­mine deuxième du 100 mètres et du 200 mètres, dou­blé par Fadhil Raz­zaq, un Ira­kien croi­sé sur d’autres pistes. C’est la pre­mière fois que l’irak par­ti­cipe aux In­vic­tus. La pre­mière fois, aus­si, que Fadhil foule le conti­nent amé­ri­cain. Douze ans plus tôt, il per­dait un bras lors d’une at­taque à la voi­ture pié­gée à Bag­dad. “J’ai com­men­cé le sport parce que plus per­sonne ne vou­lait m’em­bau­cher, râle-t-il. On ne me voyait plus comme un sol­dat, juste comme un han­di­ca­pé.” Tous les mi­li­taires l’as­surent: ce qui compte, c’est de conti­nuer à ser­vir le pays. Re­pous­ser ses li­mites. Res­ter “in­vain­cu”. “On se bat tou­jours pour la France, mais sur d’autres théâtres de guerre: une piste d’ath­lé­tisme ou une pis­cine”, sou­tient Ben­ja­min. Comme le reste de l’ef­fec­tif, il a ap­pris du­rant ces jeux la mort d’un mi­li­taire du 13e ré­gi­ment de dra­gons pa­ra­chu­tistes, abat­tu au Le­vant. De­puis To­ron­to, l’équipe s’est fen­due d’un post sur les ré­seaux so­ciaux: “Mon ad­ju­dant, tu es notre es­sence, nos coeurs bat­tront pour toi, en y as­so­ciant tes proches au cours de ces In­vic­tus Games.”

Ca­pi­taine de l’équipe de France, l’ad­ju­dant-chef Da­vid est un mi­ra­cu­lé. Le 18 no­vembre 2009, cet ex-spé­cia­liste en dé­mi­nage a été “pul­vé­ri­sé” par un ex­plo­sif à la fron­tière li­ba­no-is­raé­lienne. L’in­ci­dent lui a coû­té une main, mais aus­si 140 points de suture sur le vi­sage et le corps. “J’ai fait un vol pla­né de trois ou quatre mètres en ar­rière, au mi­lieu d’un champ de mines. J’ai une chance in­ouïe de ne pas être re­tom­bé sur une mine. En­suite, mon éva­cua­tion a pris une heure et de­mie car il a fal­lu dé­mi­ner au­tour de moi. Et puis, on a dû m’éva­cuer avec des trans­fu­sions en per­ma­nence. Per­sonne n’a com­pris comment je m’en étais sor­ti.” L’an­née der­nière, c’est lui qui a pro­non­cé quelques mots de­vant Claude Bar­to­lone lorsque l’équipe a été re­çue à l’as­sem­blée na­tio­nale. Un dis­cours “sans notes, mais dit avec le coeur”, conclu avec des tré­mo­los dans la voix. Car se­lon lui, “un bles­sé ne ré­cite pas, il se livre”. Cette an­née, les cé­ré­mo­nies ont eu lieu à l’école mi­li­taire et dans l’hexa­gone Ba­lard, de­vant plu­sieurs mi­nistres et mé­daillés olym­piques du ba­taillon de Join­ville. Coif­fés d’un ké­pi ou d’un tri­corne, en­core cer­nés ou dé­pha­sés par le dé­ca­lage ho­raire, les In­vic­tus, de re­tour du Ca­na­da, ont écou­té plu­sieurs Mar­seillaise et des dis­cours sur les ver­tus du sport mi­li­taire. En­suite, le plus dur a com­men­cé. Le re­tour pro­gres­sif au quo­ti­dien, par­fois pe­sant. “Le vide est fou­droyant, té­moigne l’ad­ju­dant-chef. Le moindre cou­rant d’air peut faire va­ciller. J’ai eu des gros coups de mou. Il n’y a pas long­temps, j’ai trou­vé ma fille de 4 ans pros­trée dans sa chambre. Elle pleu­rait. À l’école, elle avait fait l’ob­jet de raille­ries, parce que son pa­pa n’a qu’une main et le vi­sage ‘gri­bouillé’.” Da­vid, re­ve­nu de To­ron­to avec deux mé­dailles d’or en cy­clisme sur route, dit que “la bles­sure, on n’en parle ja­mais au pas­sé”. “Au­jourd’hui, je vais bien. De­main, je n’en sais rien.” Avant même son re­tour, il avait d’ores et dé­jà pla­ni­fié des ren­dez-vous mé­di­caux cet hi­ver pour soi­gner ses pa­tho­lo­gies. Au bout de 20 ans de ser­vice, Oli­vier, lui, dit vou­loir se re­con­ver­tir en chauf­feur de car. “Je ne veux plus que l’on soit der­rière moi à me dire ce que je dois faire. On n’a plus trop en­vie d’au­to­ri­té, je crois, ar­ri­vé à un cer­tain âge.” Quant à Bap­tiste, lui aus­si a un plan. Il a pré­vu de pas­ser le len­de­main de Noël près de Tour­coing, dans le Nord. Là où son col­lègue re­pose.

Séance d’éti­re­ments à Fon­tai­ne­bleau.

Sur Queen Street, à To­ron­to.

Com­pé­ti­tion de basket.

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