Les amants dia­bo­liques

Society (France) - - FAITS DIVERS - PAR WILLIAM THORP, À AN­GOU­LÊME / ILLUS­TRA­TIONS: CHAR­LOTTE DE­LA­RUE POUR

Le 28 sep­tembre 2011, Jacques S. se fai­sait abattre par Syl­vain R., ac­com­pa­gné de sa pe­tite amie, Chaf­fat A., dans une clai­rière du Sud de la France. Pour­quoi? Com­ment? C’est ce que cher­chait à sa­voir le tri­bu­nal d’an­gou­lême la se­maine der­nière.

C’étaient des amis de ga­lère. Syl­vain fai­sait des cam­brio­lages. Jacques don­nait plu­tôt dans le tra­fic de drogue. Ils s’étaient connus en pri­son à Ta­ras­con. Le pre­mier me­nait sa pe­tite vie de dé­lin­quant à Ca­zères, en Haute-ga­ronne, et vi­vait chez sa co­pine, Chaf­fat, avec les trois filles de cette der­nière. Le se­cond n’ha­bi­tait pas bien loin. Alors, ils se voyaient sou­vent. À la mai­son par­fois, chez le couple. Jacques fai­sait un peu par­tie “de la fa­mille”, comme le dit au­jourd’hui Syl­vain. Jus­qu’au jour où Chaf­fat lui montre ce tex­to en­voyé par Jacques à l’une des ga­mines: “Tu es où ma ché­rie?” Un mes­sage par­mi d’autres du même aca­bit. Une ren­contre est vite ar­ran­gée, pour s’ex­pli­quer. Ce­la se passe le 28 sep­tembre 2011 dans une clai­rière, pas loin de leur do­mi­cile. Syl­vain se cache dans le pe­tit che­min à cô­té, pour as­su­rer la sé­cu­ri­té, “si ce­la dé­rape”, et puis, sur­tout, “pour faire peur” à Jacques. Chaf­fat, elle, at­tend en­vi­ron une tren­taine de mi­nutes avant que Jacques n’ar­rive dans sa Peu­geot 306. Quand il se gare, elle le re­joint dans son vé­hi­cule. Quelques mi­nutes passent puis Syl­vain, de son poste d’ob­ser­va­tion, voit deux éclairs scin­tiller à l’in­té­rieur du vé­hi­cule –des coups de Ta­ser de Chaf­fat–, bien­tôt sui­vis par des cris –“Pute! Sa­lope!” Il s’ap­proche, fu­sil de chasse à ca­non scié à la main. “En­cu­lé”, lâche Jacques quand il le voit, en cla­quant la por­tière et en dé­gai­nant un 22 long rifle. Il tire une fois. Ra­té. Chaf­fat crie à Syl­vain: “Tire, bé­bé! Tire, bé­bé!” Syl­vain tire à son tour. Trois balles. Dont deux qui touchent leur cible. Jacques s’écroule. Les amants placent le corps du dé­funt dans le coffre de sa voi­ture et, à deux vé­hi­cules, partent brû­ler le tout quelques ki­lo­mètres plus loin, à Chaum. Alors qu’ils sont côte à côte, leurs vi­sages éclai­rés par le feu de la voi­ture, Chaf­fat lâche: “À pré­sent, nous sommes liés pour la vie.” Jan­vier 2016. Après quatre ans d’ins­truc­tion et de longs mois d’en­quête, le couple, sur­nom­mé “les amants dia­bo­liques” par la presse, est condam­né à 20 ans (pour Syl­vain) et 18 ans (pour Chaf­fat) de pri­son. Sauf que Chaf­fat fait ap­pel. Cette his­toire ne lui convient pas. En­core moins sa conclu­sion ju­di­ciaire. La voi­ci donc, avec son an­cien concu­bin, de re­tour dans la cage en verre des ac­cu­sés, au tri­bu­nal d’an­gou­lême, ce mer­cre­di 18 oc­tobre 2017. L’os­mose n’est plus d’ac­tua­li­té. Syl­vain et Chaf­fat ne s’échangent pas un seul re­gard, pas un mot. Elle s’est cou­verte d’un haut gris et d’une veste noire. Che­veux coif­fés en natte, elle se lève vers le mi­cro, puis ra­conte sa ver­sion. “Une par­mi tant d’autres qu’elle a dé­jà ra­con­tées”, sou­pire Me Em­ma­nuelle Franck, avo­cate de Syl­vain. Oui, le ren­dez- vous avait été pris avec Jacques dans cette clai­rière ce soir-là. Mais non, Chaf­fat n’y ve­nait pas y dis­cu­ter “tex­tos ten­dan­cieux” et “pé­do­phi­lie”. Non, il était plu­tôt ques­tion de leur ave­nir à tous les deux, dit-elle. Car Jacques et Chaf­fat étaient amants. Et à l’écou­ter, amou­reux. Le dé­funt la sur­nom­mait son “pe­tit ca­viar”, elle dit juste à la barre qu’elle “ai­mait cet homme”. Syl­vain n’était donc pas là pour as­su­rer “la sé­cu­ri­té” de sa com­pagne ni pour “faire peur” à Jacques, mais plu­tôt, se­lon elle, parce qu’il était “ja­loux” et ne sup­por­tait pas l’idée qu’elle parte avec un autre homme. À en croire Chaf­fat, Jacques avait pré­ve­nu Syl­vain, un peu plus tôt dans la jour­née, de ce qui se tra­mait dans son dos, et lui avait an­non­cé qu’ils avaient dé­ci­dé de s’ins­tal­ler en­semble avec les trois filles. La suite, en re­vanche, est plus ou moins la même. Syl­vain dé­barque “éner­vé”, ca­libre 12 à la main, et abat de deux balles son ami qui sort de la voi­ture. Il met lui-même le corps dans la Peu­geot 306 avant de prendre le vé­hi­cule et d’al­ler le brû­ler dans la car­rière. Dans cette ver­sion, Chaf­fat a donc les mains propres et de­vient une vic­time sou­mise à Syl­vain “par la peur”.

Ver­sions contra­dic­toires

Qui croire? C’était tout l’en­jeu du procès. Une psy­cho­logue est in­ter­ro­gée par vi­déo­con­fé­rence. Elle fait par­tie des quatre pra­ti­ciens de san­té qui ont ob­ser­vé Chaf­fat. “Elle n’est pas une per­son­na­li­té émo­tive, ex­plique-t-elle. Elle est égo­cen­trique, cen­trée sur elle-même. Il n’y a qu’elle qui l’in­té­resse. C’est une per­son­na­li­té ‘so­cio­pa­thique’.” Une col­lègue parle à son tour: “C’est une sé­duc­trice qui a be­soin de plaire, de ga­gner. Nous pen­sons qu’elle peut être af­fa­bu­la­trice.” Un troi­sième: “Elle souffre de troubles de la per­son­na­li­té dans un re­gistre ‘né­vro­ti­co­per­vers’. Et à la ma­nière d’em­ma Bo­va­ry, c’est une ma­ni­pu­la­trice.” Pour les deux soeurs de Chaf­fat, ces avis re­lèvent “du grand n’im­porte quoi”. Elles sont as­sises au­tour d’une table du ca­fé Fran­çois 1er, place Fran­cis-lou­vel, près du tri­bu­nal

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